Il y a des exils que l’on choisit et d’autres qui s’imposent. En achetant un terrain au 38 avenue des Sycomores vers 1900, André Gide pensait trouver un refuge, un lieu d’ancrage à l’écart du Paris mondain, où il pourrait écrire loin des obligations du siècle. Ce qu’il ne savait pas encore, c’est que cette villa, déjà marquée par une volonté d’entre-soi, allait peu à peu se refermer sur lui.
La villa Montmorency n’a pas encore, à cette époque, l’allure d’une forteresse ultra-sécurisée. C’est un quartier en formation, destiné à une élite fortunée, mais où l’architecture haussmannienne et les inspirations néo-Louis XIII dominent encore. Gide, lui, ne se soucie pas des convenances. Il veut une maison à son image : moderne, fonctionnelle, dépouillée de tout ornement inutile. Un chalet avant-gardiste, une rupture franche avec l’esprit du lotissement.
Dès les premières esquisses, la fronde commence. Ce projet qui se dresse au milieu des façades classiques dérange. L’écrivain se heurte à l’hostilité silencieuse de ses voisins, qui voient d’un mauvais œil cette singularité architecturale. Ce n’est pas une affaire de pierre ou de goût, c’est une question de code social : dans ce microcosme où l’identité bourgeoise se cristallise aussi dans la brique et le ciment, la modernité de Gide fait tache.
Le combat est feutré, mais réel. Les démarches administratives s’enlisent, les travaux traînent. En attendant leur achèvement, Gide s’installe temporairement dans une petite maison au 18 bis, une bâtisse modeste datant de 1853. Il observe son chantier, surveille les avancements, sans se douter que ce qui devait être un espace de liberté deviendra pour lui un lieu d’enfermement.
Il vivra au 38 avenue des Sycomores près de trente ans. Trente ans d’un isolement volontaire, mais de plus en plus pesant. Là où certains écrivains recherchent l’effervescence des salons, Gide choisit la réclusion. Dans son vaste salon aux volets souvent clos, il travaille sous une lumière parcimonieuse, préférant la pénombre aux éclats du dehors. Ce n’est pas seulement un choix esthétique, c’est un mode de vie : Gide se coupe du monde et, progressivement, le monde se coupe de lui.
Mais le monde, lui, continue de trembler.
En mars 1916, la Première Guerre mondiale sature la vie parisienne. La capitale vit sous la menace, mais la villa Montmorency reste une bulle. Gide, toujours en retrait, s’absorbe dans son travail, imperméable aux soubresauts du conflit. Jusqu’à ce qu’un visiteur inattendu frappe à sa porte.
Le 27 avril 1916, Guillaume Apollinaire se présente au 38 avenue des Sycomores. Il arrive marqué, affaibli. Quelques semaines plus tôt, le 17 mars, alors qu’il est au front, un éclat d’obus lui a perforé la tempe droite. Transporté d’urgence, il a été opéré d’un abcès crânien à la villa Molière, au 57 boulevard de Montmorency, avant d’être évacué au Val-de-Grâce. Il n’est plus tout à fait le même homme. Son corps est meurtri, sa démarche hésitante. Mais son esprit, lui, est resté intact. Il a toujours la verve et le feu des poètes, cette façon de parler comme s’il récitait déjà son prochain vers.
Ce n’est pas une première rencontre. Gide et Apollinaire se connaissent depuis longtemps, liés par la Nouvelle Revue Française. En 1911, l’un avait sollicité l’autre pour un article sur L’Armée dans la ville de Jules Romains. Puis leurs échanges s’étaient espacés, teintés d’une admiration mutuelle mais d’une incompréhension latente. Gide, méthodique, mesuré, cérébral. Apollinaire, débordant, excessif, lyrique. Deux visions opposées de la littérature, du monde, de la vie.
Cette nuit-là, Apollinaire cherche un échange, un partage. Il parle de la guerre, de ses blessures, de la poésie qui ne le quitte jamais. Il récite des vers, espérant trouver chez Gide une réaction, un écho. Mais face à lui, l’écrivain reste silencieux. Distant. Comme étranglé par cette rencontre avec un homme que la guerre a transformé, lui qui est resté à l’abri.
Le malaise s’installe. Les silences s’étirent. Apollinaire comprend que cette visite ne mènera à rien. Il remercie Gide et s’en va, sans colère, mais avec cette lucidité des poètes qui savent quand une complicité est impossible.
Ce sera leur dernier face-à-face.
Deux ans plus tard, le 9 novembre 1918, Apollinaire meurt dans son appartement du 202 boulevard Saint-Germain, terrassé par la grippe espagnole, deux jours avant l’armistice.
Gide ne dira rien. Pas de lettre, pas de mot public. Rien qui laisse deviner ce qu’il a pensé de cette ultime entrevue. Peut-être y a-t-il repensé, parfois, dans son grand salon aux volets fermés. Peut-être a-t-il regretté ce silence, cette distance qui, ce soir-là, l’avait empêché de répondre à un homme venu chercher un peu de lumière.
L’isolement de Gide devient peu à peu une emprise. Ce refuge qu’il a voulu finit par l’étouffer. La villa Montmorency, qu’il avait choisie pour être un sanctuaire, se révèle être un piège. Il y est seul. Seul face à une communauté qui l’a toujours considéré comme un intrus. Seul dans une demeure qu’il n’a jamais vraiment aimée.
En 1928, il tranche. Il vend. Il abandonne le 38 avenue des Sycomores, quitte la villa Montmorency et s’installe au 1 bis rue Vaneau, plus près du cœur battant de Paris. Loin de ce quartier qui, sous ses airs de tranquillité, n’a jamais été qu’un monde de murs et de regards hostiles.
Aujourd’hui, rien ne subsiste de cette histoire. Pas de plaque. Pas de mémoire officielle. Seulement une maison parmi d’autres, cachée derrière des grilles. Une maison où, un soir d’avril 1916, un poète blessé a frappé à une porte et n’a trouvé, en retour, qu’un silence.