La maison de 308 m² est toujours debout, témoin silencieux des intrigues passées et présentes. Sa propriétaire, passionnée par son histoire, en a récemment tiré un livre : Colette en son jardin secret1. Son élégante silhouette, flanquée au nord par une bâtisse plus modeste et au sud par une demeure plus imposante construite en 1968, tranche avec l’architecture plus récente de la villa. Ici, les murs ne sont jamais que des décors. Derrière les façades, les rapports de force s’écrivent dans la pierre.
En 2021, cette demeure change de mains. Prix de la transaction : 6,2M€. Le nouveau propriétaire est Grégoire Chertok, banquier influent chez Rothschild & Cie, installé dans la villa depuis 2010. Un homme qui, au fil des années, a su se positionner au plus près du pouvoir. Et ce n’est donc pas un hasard si l’enclave ultra-exclusive de Montmorency va devenir bientôt le théâtre d’une bataille financière d’ampleur. Capitalisme, manœuvres et renversements d’alliances : la guerre ne se joue plus sur les barricades mais dans les conseils d’administration.
Tout commence au un peu plus au nord, dans un double numéro impair avenue des Tilleuls. Ce luxueux hôtel particulier, longtemps occupé par Michel Derbesse, ancien directeur général de Bouygues BTP, devient en 2006 la résidence d’Arnaud Lagardère. Un bien transformé au gré des ambitions : piscine en sous-sol, salle de sport, surélévation pour atteindre cinq chambres et autant de salles de bain. Pourtant, selon l’entrée empruntée, l’adresse peut varier : sortir du côté de l’avenue des Sycomores ouvre sur un autre versant du domaine.
Côté Tilleuls, un autre hôtel particulier, celui de Xavier Niel, construit en 1890, fait face. Une des trois propriétés du patron de Free, qui y a vécu entre 2005 et 2011 avant d’investir le Palais Rose, ancienne demeure d’un autre Rothschild. Un peu plus loin, s’élève l’un des plus grands domaines du quartier, ayant appartenu à l’architecte Olivier-Clément Cacoub.
Côté Sycomores, la demeure se dresse face à celle d’un couple associant finance et haute joaillerie. Non loin, le chanteur Dave et son mari ont pris leurs quartiers. Plus au sud, son jardin touche l’arrière-cour du 56 boulevard de Montmorency, un immeuble qui, bien qu’enclavé, n’a pas accès à la villa. Ce bâtiment, siège social d’Aigle, appartient depuis 2020 à Cardimmo, une SC de l’assureur Cardif, acquise pour près de 50 M€.
Mais revenons à la ville qui fait l’angle Sycomores / Tilleuls, où se joue l’un des plus grands bras de fer financiers de ces dernières années.
L’affaire qui occupe Chertok n’a rien à voir avec Martin Bouygues, héritier du 21 avenue des Tilleuls, aujourd’hui propriété de Lagardère, acquise via une SCI avant d’être intégrée à sa holding pour des raisons qui, bien plus tard, prendront tout leur sens. Ni avec Chloé Bouygues, fille de Nicolas Bouygues et nièce de Martin, installée un bloc plus au sud, avenue des Sycomores, dans une maison de 430 m² achetée pour 3M€ en 2021 avec son mari Yannick Bolloré. Ce dernier n’est autre que le fils de Vincent Bolloré, lui-même propriétaire à l’extrémité nord de l’avenue des Sycomores. Son jardin jouxte un immense hôtel particulier donnant sur le boulevard de Montmorency, acquis dans la foulée. De quoi laisser sa Mercedes bleue, bien connue des riverains, sagement au garage.
Depuis 2020, Arnaud Lagardère est encore plus cerné que sa maison, et j’y avais consacré une newsletter. Sous la pression d’Amber Capital, un fonds activiste déterminé à faire tomber son statut de commandite pour prendre le contrôle du groupe, il cherche du renfort. En février, il fait appel à un voisin influent, Nicolas Sarkozy, installé à quelques rues, dans l’hôtel particulier de Carla Bruni, rue Pierre-Guérin. L’ancien président entre au conseil de surveillance du groupe et active Vincent Bolloré, autre puissance du quartier. Deux mois plus tard, le magnat des médias monte au capital, bloquant la tentative d’Amber Capital d’évincer Lagardère.
Mais tout repose sur une manœuvre habilement orchestrée par Chertok2. Le banquier laisse filtrer des informations sur une potentielle suppression du statut de commandite, ce qui provoque une envolée du cours en Bourse. Le prix d’une nouvelle attaque d’Amber devient trop élevé. Un coup de maître, bien qu’il s’en soit toujours défendu.
Si la tempête s’apaise temporairement, les dettes d’Arnaud Lagardère continuent de s’accumuler. Il refuse de publier ses comptes personnels, une opacité qui lui vaut une condamnation du tribunal de commerce de Paris3. Endetté à hauteur de 164M€, il voit sa situation empirer avec la crise du Covid-19. La chute du cours de Bourse creuse l’écart : sa dette devient deux fois supérieure à la valeur de ses actions, et Crédit Agricole, son principal créancier, envisage des saisies à son domicile.
Un huissier se présente à la Villa Montmorency et dresse l’inventaire des biens de Lagardère. L’humiliation est totale. Une photo de la scène, capturée par un voisin malicieux, circule même en catimini. Mais le réseau des puissants de la rive gauche s’active. Marc Ladreit de Lacharrière, autre milliardaire influent, traverse la Seine et vient en personne lui offrir des garanties bancaires, permettant à Lagardère d’éviter l’effondrement immédiat. En parallèle, il en profite pour racheter 3% du capital du groupe, renforçant ainsi son emprise.
L’équilibre semble rétabli. Jusqu’à ce qu’un nouvel acteur surgisse.
Alors que la situation semble stabilisée, un acteur inattendu arrive en scène : Bernard Arnault. Le 25 mai 2020, le patron de LVMH fait une entrée fracassante dans le dossier Lagardère. Et le symbole est parfait. Il orchestre son coup de maître depuis l’ancien hôtel particulier de Jean-Luc Lagardère, rue Barbet-de-Jouy, comme si l’histoire bouclait une boucle. Son annonce ? L’acquisition de 25 % de la holding personnelle d’Arnaud Lagardère (Lagardère Capital & Management). Une décision qui libère le dirigeant de la pression des banques, en particulier de Crédit Agricole, et le remet en selle. Mais elle prend Vincent Bolloré totalement de court.
L’opération, négociée dans le plus grand secret, éclate au grand jour le 22 mai au soir. Bolloré, qui voyait déjà Lagardère tomber dans son escarcelle à prix cassé, assiste impuissant au retournement. Quelques jours plus tôt, il fanfaronnait encore.
« Le fruit est mûr, j’attends juste qu’il tombe de l’arbre. »
Mais c’est Arnault qui a cueilli Arnaud.
Dans la Villa Montmorency, où chaque rue porte le nom d’un arbre, certains attendent sous les branches, d’autres montent à l’échelle. Lagardère pensait que le vent jouerait en sa faveur. Il n’a vu que les feuilles bouger.
Ici, les plus habiles ne laissent jamais le temps aux fruits d’atteindre le sol.