Ennemi. Ami. Voisin. Partenaire. La Villa Montmorency, en attirant de plus en plus d’industriels, a vu se succéder des lignées entières de rivaux. Autrefois bastion de la grande bourgeoisie parisienne, elle est devenue le terrain de jeu des empires familiaux où se croisent héritages disputés, ambitions contrariées et coups de force feutrés.
Parmi ces figures, Georges Tranchant. Un homme au nom taillé pour l’époque. Né en 1929 dans les Ardennes, il bâtit sa fortune sur l’électronique militaire avant de faire de l’univers des casinos son véritable terrain de chasse. À la fin des années 70, il lance un réseau de salles de jeux à travers la France et devient une figure incontournable du secteur.
C’est aussi dans ces années-là qu’il fait son entrée dans la Villa Montmorency, au 10 avenue du Square, un refuge idéal pour un homme d’affaires proche du RPR, conscient que les affaires et la politique marchent toujours main dans la main. Mais rapidement, il déchante.
« J’avais pensé quitter la France à l’arrivée de Mitterrand »
L’alternance de 1981, qui porte François Mitterrand au pouvoir, est une onde de choc pour ce capitaliste de la droite dure. Tranchant, fidèle aux réseaux du RPR et alors numéro 2 du parti, voit l’élection du premier président socialiste comme une menace. Redoutant un tour de vis fiscal, il revend la maison à Robert Ricci, fils de Nina Ricci, qui y vivra jusqu’à sa mort en 1988.
Mais l’histoire de la magnifique villa avenue du Square, sur le rond point, ne s’arrête pas là. Car la demeure va devenir le théâtre d’un autre drame.
Diane Leriche grandit dans une famille où l’argent file entre les doigts. Son père, Guy Leriche, homme d’affaires et joueur invétéré, dilapide sa fortune au poker. Sa mère, Martha Szentgyörgyi, ancienne trapéziste hongroise, voit son mariage vaciller. Un soir, à Cannes, elle capte le regard d’un homme : Lucien Barrière. Héritier d’un empire de casinos, il tombe sous le charme de cette danseuse étrangère au passé compliqué.
Ils se marient en 1963. Lucien adopte immédiatement Diane, qui abandonne le nom de son père biologique pour porter celui qui deviendra une institution. Elle passe son enfance entre le Majestic à Cannes, l’Hermitage à La Baule et le Normandy à Deauville, assistant en coulisses au ballet millimétré des palaces. Mais ce monde doré est aussi une cage. Dès que possible, elle s’échappe.
À 17 ans, elle monte à Paris, étudie le droit, se marie en 1975 avec Thierry Gaubert, divorce trois ans plus tard. Elle se réinscrit en gestion et décroche son diplôme pour prouver à son père qu’elle peut être plus qu’une héritière. Mais Lucien Barrière ne croit pas aux femmes d’affaires.
En 1981, elle rencontre Dominique Desseigne. Notaire, grand, sportif, rassurant. Il plaît à Lucien. Trois an plus tard, elle l’épouse, et deux enfants naissent : Alexandre en 1987, Joy en 1990.
Trois semaines avant la naissance de Joy, Lucien Barrière meurt brutalement. Diane, 33 ans, se retrouve à la tête d’un empire qu’elle n’était pas censée diriger. Mais elle reprend le flambeau et impose son style.
Elle dirige avec instinct et autorité. Un jour, elle infiltre même le casino de Deauville sous une perruque et un chapeau pour observer discrètement les opérations. Tout le monde l’a reconnue, mais peu importe : elle veut comprendre chaque rouage.
Mais son ascension est aussi fulgurante que l’accident qu’elle va subir.
Le 16 juillet 1995, Diane Barrière est à Saint-Tropez. Son mariage avec Dominique Desseigne bat de l’aile. Il est resté à La Baule avec leurs enfants. Diane, elle, profite de l’été. C’est exactement ce qu’elle lui reproche.
En début de soirée, elle monte dans un Beechcraft Baron E55 pour rejoindre son mari et ses enfants. L’avion, parti de Bourges, a fait escale à l’aérodrome du Luc-Le Cannet, mais n’a pas pu se ravitailler. Le pilote décolle malgré tout.
À 130 kilomètres de l’arrivée, le moteur s’éteint. L’avion tombe en panne sèche.
Il s’écrase dans un champ.
Le pilote et le passager avant meurent sur le coup. Diane est extraite des flammes par des habitants du coin. Elle est vivante, mais brisée.
Brûlée au troisième degré, tétraplégique, elle entame un lourd combat contre la douleur. Pour la soutenir au quotidien, Dominique Desseigne, bouleversé, ferme son étude notariale. C’est également son entrée dans le groupe Barrière.
Dans les premiers mois, l’hôpital devient son univers. Les opérations se succèdent, des dizaines d’interventions pour tenter de réparer l’irréparable. À chaque réveil, elle affronte une réalité qu’elle refuse d’accepter. Son mari, bouleversé, ferme son étude notariale pour se consacrer entièrement à elle et au groupe. Sa mère, Anne-Marie, prend en charge les enfants, Alexandre, 8 ans, et Joy, 5 ans, dans un quotidien où la douleur est omniprésente.
Quand Diane commence à recevoir des visites, elle observe ses amis, cherchant dans leurs regards le reflet de ce qu’elle est devenue.
« J'ai réussi à donner le change devant elle, se souvient Brigitte, sa grande amie. Mais j'ai subi un tel choc que je suis ensuite allée vomir d'émotion dans les toilettes... »4
Son cercle proche tente de maintenir une illusion de normalité. Jean Todt, patron de Ferrari, lui fait fabriquer un casque de communication inspiré de la F1, pour lui permettre d’échanger sans effort.
Diane refuse d’être réduite à une ombre d’elle-même. Après plus d’un an d’hospitalisation, elle décide de quitter les couloirs aseptisés et de reconstruire une vie, à sa manière. En 1997, elle rachète l’ancienne maison de Robert Ricci et l’hôtel est réaménagé pour elle : le dernier étage est dédié à ses soins et à ses infirmières.
Elle ne renonce à rien. Chaque semaine, elle se rend au siège du groupe. Elle continue d’imposer sa vision, suit les dossiers, se bat pour son empire. Elle déjeune régulièrement au Fouquet’s, le restaurant qu’elle a sauvé, où elle retrouve un cercle restreint d’amis. Toujours à la même table, une habitude immuable, comme un rituel face à un destin qu’elle refuse de subir.
Mais son corps, lui, ne suit plus.
Le 18 mai 2001, Diane Barrière meurt à 44 ans à l’Hôpital américain de Neuilly.
À la Madeleine, la cérémonie funéraire rassemble tout ce que Paris compte d’influents. Olivier Dassault orchestre un ballet d’avions privés pour emmener ses proches en Ardèche, où Diane est inhumée dans le caveau familial.
Joy a 11 ans.
Alexandre, 14.
Ce qu’Alexandre et Joy Barrière apprendront bien plus tard, c’est qu’au-delà de l’image du mari éploré, Dominique Desseigne a verrouillé la succession avec une minutie implacable. En mai 2000, un an avant la mort de Diane, il fait venir un notaire de La Baule, accompagné de deux avocats, au chevet de son épouse, alitée à l’Hôpital américain de Neuilly5.
Diane est épuisée, son état de santé gravement dégradé. Pourtant, ce jour-là, elle signe. Un nouvel acte notarié modifie leur régime matrimonial : la séparation de biens devient une communauté universelle, fusionnant l’intégralité de leurs patrimoines6. Désormais, en cas de décès, Dominique héritera de l’usufruit de l’empire Barrière.
Le même jour, sept donations sont paraphées. Les actions du groupe passent en nue-propriété à leurs enfants, Alexandre et Joy, mineurs, donc représentés par leur père. Mais Desseigne garde l’usufruit, c’est-à-dire la totalité des dividendes. Il devient l’unique maître du navire, étend son influence et propulse le groupe bien au-delà des ambitions initiales de son épouse. Hôtels à l’international, expansion du Fouquet’s, domination sur Partouche, son grand rival : en vingt ans, il transforme l’empire familial en une machine de guerre.
Tout bascule en 2021. Lors d’un échange qui se veut anodin, Alexandre pose la question.
« Quand comptes-tu prendre ta retraite ? »
Son père, surpris, ne répond pas. Il n’a jamais envisagé de lâcher prise. Pour Alexandre, c’est une fin de non-recevoir. Il comprend que l’heure est venue.
Le 24 juin 2022, il passe à l’attaque. Il traîne son propre père en justice et réclame 75M€7, jugeant l’usufruit octroyé à Dominique abusif. Plus encore, il conteste le régime matrimonial signé en 2000, affirmant que Diane, diminuée, n’était pas en état de donner son consentement.
En avril 2023, la guerre familiale manque d’éclater au grand jour. À 36 ans, Alexandre fait un pas décisif : il prend le contrôle du groupe et évince Dominique de toutes ses fonctions exécutives. Un putsch familial, aussi brutal que discret, orchestré avec un sens implacable de la stratégie. Et pour achever l’œuvre, il renie son patronyme. Désormais, il ne s’appelle plus Desseigne. Il efface jusqu’à son nom, pour redevenir Barrière.
Que s’est-il passé derrière les grilles de la Villa Montmorency, où père et fils ont cohabité jusqu’en 2022 ?
Certes, ils n’ont jamais été proches. L’un peaufinait son revers de tennis et cultivait son réseau mondain, l’autre se tenait en retrait, visage fermé, fuyant les cocktails. Même à Deauville, ils s’évitaient : l’un à l’Hôtel du Golf, l’autre au Normandy. Mais Dominique Desseigne, persuadé d’avoir formé son successeur, n’avait pas vu venir la trahison. Parce qu’Alexandre n’attendait pas qu’on lui passe le flambeau : il comptait l’arracher.
Pour cela, il s’entoure d’un homme-clé : David Layani, fondateur de Onepoint, autodidacte qui infiltre méthodiquement le groupe Barrière. Depuis 2019, il place ses pions : David Haccoun (Osborne Clarke) gère l’opération financière, Sacha Mandel (Majorelle) contrôle la communication, et Grégory Rabuel, ex-patron de SFR, est parachuté à la tête du groupe en 2022, contre l’avis du cabinet de recrutement Egon Zehnder.
Mais pour verrouiller définitivement l’opération, il reste un dernier verrou à faire sauter : Marc Ladreit de Lacharrière, encore lui. Le milliardaire, patron de Fimalac, détient encore 40 % du groupe Barrière, une participation acquise en 2011 auprès d’Accor pour 186 M€. Alexandre et Joy veulent récupérer ce bloc d’actions pour redevenir seuls maîtres à bord. La négociation est âpre, mais Ladreit de Lacharrière, pris dans le sauvetage de Casino et recentrant son empire sur la finance et le numérique, accepte de céder. L’intermédiaire ? Nicolas Sarkozy, encore.
Le 21 juillet 2023, un compromis de vente est signé pour 325M€. Le 28 juin, un second accord boucle l’opération avec le rachat des 10% de la SFCMC, société qui contrôle le Casino de Cannes et plusieurs hôtels prestigieux.
Le groupe redevient 100 % familial. L’ère Desseigne s’éteint. Dominique cède le contrôle, garde un siège honorifique et un train de vie confortable. En échange, il abandonne toute gestion du groupe.
Dans le communiqué officiel, on remercie Marc Ladreit de Lacharrière pour son soutien. On salue Nicolas Sarkozy pour son implication. Mais le message est limpide : une nouvelle génération a pris le pouvoir. Alexandre et Joy sont désormais seuls aux commandes. Dominique Desseigne, lui, reste dans la Villa Montmorency, en simple résident.
Dans les couloirs feutrés du 33 rue d’Artois, l’éviction de Dominique Desseigne par son fils n’était pas la seule fracture familiale. Une autre ombre planait sur le patriarche, plus intime, plus médiatique : la reconnaissance judiciaire de sa paternité de Zohra Dati.
En 2016, après des années de bataille, la cour d’appel de Versailles tranche : Dominique Desseigne est bien le père de la fille de Rachida Dati, née en 2009. Il avait refusé le test de paternité, mais la justice considère son silence comme un aveu.
Condamné à verser une pension alimentaire de 2’500€ par mois, rétroactive depuis la naissance, il voit son image écornée. Pour Alexandre et Joy, cette révélation publique est une blessure supplémentaire. Alexandre, qui s’apprêtait à renverser son père, y trouve une raison supplémentaire d’effacer ce nom. Lorsque, quelques années plus tard, il barre définitivement « Desseigne » de son état civil, ce n’est pas seulement un hommage à sa mère. C’est un acte symbolique : couper définitivement le lien avec celui qu’il tient pour responsable de la mort de Diane.
Aujourd’hui, Alexandre Barrière a quitté la Villa Montmorency. Joy, elle, y est restée. Dominique Desseigne, lui, vit toujours derrière ces grilles. Mais il n’est plus le maître des lieux.
Les fortunes se font et se défont, les dynasties industrielles s’affrontent, mais derrière les hauts murs de la Villa, une autre mutation s’est opérée. Car si ce carré de verdure fut longtemps le théâtre des batailles d’influence des grands patrons et héritiers, il a aussi, au fil des décennies, attiré une autre aristocratie : celle du spectacle et des médias.