En 2012, les fantômes de Mougins refont surface. Dans un dossier ouvert pour tout autre chose, l’affaire Karachi, un nom revient : celui d’un homme d’affaires libyen et d’un virement de 499 983€ versé à Claude Guéant. Le juge Van Ruymbeke transmet la pièce au parquet. Une perquisition rue Weber met à jour l’origine du transfert : la Malaisie, l’avocat et surtout les deux tableaux flamands. La villa Nabila, silencieuse depuis des années, vient d’entrer dans le dossier.
Treize ans d’instruction. Dix ans d’enquête. Quarante commissions rogatoires internationales. Des centaines de demandes d’entraide à la Suisse, à Djibouti, au Qatar, à la Malaisie, à l’Afrique du Sud. Quatre mille cotes. Tout est là, dans un océan de procédures qui finit dans le dix-septième chambre du tribunal correctionnel de Paris en 2025. Probablement le procès le plus médiatique depuis des années.
Ce procès, que tout le monde appelle Sarkozy-Kadhafi, questionne le financement libyen de la campagne de l’ex-président. La villa Nabila n’est qu’un fragment complexe parmi d’autre d’un dossier tentaculaire. Probablement celui qui a été le moins médiatisé. Plus complexe. Moins croustillant que les croutes de Guéant, l’attentat contre l’UTA 772 ou les entreprises privées qui se sont gavées avec l’argent sale de la Libye en fermant les yeux.
Une décennie d’affaires, un casting d’oligarques, de ministres et de banquiers. Contre une villa en ruine d’un architecte oublié.
Avant même le fond, la défense tente l’asphyxie procédurale : une tonne d’exceptions de nullité. Les avocats ont attaqué l’ordonnance de renvoi, la compétence des juges français, la durée excessive de la procédure. Les Bugshan, Djouhri, Saleh, chacun plaidait l’imprécision du dossier ou l’abus de qualifications cumulées. La défense criait au procès kafkaïen.
Le 25 septembre 2025, tout se referme.
Les visages.
Le dossier.
La villa.
Les juges démontrent comment l’argent est parti de Libye et a financé tout un tas d’intérmédiaires et de projet, sans jamais avoir de preuve formelle sur l’arrivée des fonds dans la campagne de Sarkozy. Mais dans la campagne de Mougins, l’histoire est tout autre.
« La villa Nabila a servi de paravent patrimonial destiné à dissimuler des flux publics libyens ».
Le tribunal parle d’un « pacte corruptif global ». Les mots sont sobres, presque médicaux. Plus de métaphores, plus d’images. Juste des qualifications pénales et des montants.
Le fonds souverain libyen Libyan Africa Investment Portfolio est reconnu victime. 8,3M€ de dommages et intérêts. Quinze ans plus tard, il existe toujours, repris en main par la Libyan Investment Authority : il affiche aujourd’hui 5,3G$ d’AUM et près de 100 participations. Son pôle hôtelier, confié au groupe public LAICO (Libya African Investment Company), gère désormais une vingtaine d’hôtels de luxe et deux resorts, de Bamako à Kampala.
Mais loin des dizaines, voire des centaines de milliars de dollars, détournés par le régime de Khadafi, qui ont pu être massivement investis grâce à des complaisances internationales.
lL’œuvre de Jacques Couëlle, pivot du transfert de fonds libyens devenue ruine, reste abandonné à son sort. La structure a survécu, blanchie par le temps, comme les capitaux qui l’ont financé. Quelques fans d’urbex qui perdent parfois, et partagent des photos montrant de magazines d’un autre temps, du verre cassé ou des tags.
Jacques Couëlle avait conçu cette villa pour qu’elle épouse les courbes du paysage. Pour qu’elle devienne nature. Elle aura finalement épousé autre chose : les méandres de la corruption. Ce que Couëlle voulait organique est devenu comptable.
La villa Nabila a probablement livré tous ses secrets. Mais combien d’autres villas Nabila restent soigneusement cachées dans les méandres des paradis fiscaux ?