💥 Zero Bullshit
Chapitre 04

Initials A.D.

Pour comprendre le ballet d’argent de 2009, il faut rappeler la position de la Libye : pays sorti de l’embargo, courtisé par Paris après (pour ?) la libération des infirmières bulgares. À l’époque, la France et la Libye se redécouvrent. Après la levée des sanctions, les contrats pleuvent : Airbus, Areva, Total. Tripoli investit Paris. Kadhafi reçu à l’Élysée en 2007, transformant les ors de la République en camping bédouin 5 étoiles. Une bien étrange procession dont la seule ombre au tableau viendra du courage de la secrétaire d’État aux Droits de l’Homme, Rama Yade :

« Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n’est pas un paillasson sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits. »

Dans cette euphorie diplomatique, l’achat immobilier à Mougins passe inaperçu. La Libye investit à tout-va, en Afrique, en Europe, et jusque dans l’immobilier de la Côte d’Azur. Le LAP, dirigé par Béchir Saleh, place les excédents pétroliers partout où Paris ouvre ses portes. La villa Nabila n’est qu’un fragment de ce système d’influence financière.

L’argent, surtout celui des dictatures, déteste la lumière. Encore plus quand il provient des caisses du régime Kadhafi et qu’il doit atterrir dans les poches d’hommes d’affaires discrets. Entre 2009 et 2011, la Villa Nabila n’est plus qu’un prétexte comptable : les 10,14M€ versés par le fonds libyen LAP vont entamer un ballet souterrain à travers les paradis fiscaux, les comptes suisses et les sociétés écrans panaméennes. Ce qui aurait dû être une simple transaction immobilière devient une toile d’araignée financière où chaque fil mène à un bénéficiaire.

Alexandre Djouhri orchestre. Depuis son bureau parisien ou ses déplacements constants entre Genève et Londres, l’homme qu’on surnomme « Monsieur A. » tire les ficelles avec une précision d’horloger suisse. Même après la vente, Djouhri conserve la main sur les flux issus de l’opération : les 10,14M€ payés par le LAP transitent toujours sous sa supervision.

Dès novembre 2007, bien avant la vente officielle, Eardley reçoit une instruction claire : remettre les actions d’Aklal à Wahib Nacer. Deux ans plus tard, les emails saisis par les enquêteurs révèlent son style : direct, impératif, technique. En octobre 2009, cinq mois après la vente, il envoie un message laconique à Nacer : « Créditer mes deux comptes. 220K€. » Pas de formule de politesse, pas d’explication. Juste l’ordre et le montant. Dans les notes internes du LAP, on parle encore d’« Alex » à demi-mot. Felipe Gago, un intermédiaire, écrit : « J’aimerais te parler avant d’appeler Alex. » Même quand Bedux a officiellement disparu, tout le monde sait qui commande.

Wahib Nacer, l’ingénieur financier de l’opération, exécute. Le système mis en place pour la villa n’était que l’extension de l’ancien modèle : depuis des années, Wahib Nacer gérait pour les Bugshan un enchevêtrement de comptes, Alliant 60, Rouli 2000, Bouba 1823, où chaque virement servait à en masquer un autre. Nacer maîtrisait depuis des décennies l’art de la propriété invisible. Paris, La Baule, Marrakech, autant de biens dont il avait la jouissance sans en être le propriétaire. À Paris, Nacer habitait un appartement du 101 avenue Henri-Martin détenu à 90% par ses clients saoudiens5. Cette confusion volontaire entre biens, prête-noms et dettes croisées se retrouvera à l’identique dans le montage de Mougins.

Liste des retraits en espèce de Nacer, mentionnant les comptes

Le dispositif Bedux, mis en place un an plus tôt, devient le cœur du réseau de redistribution. L’argent arrive du LAP, transite quelques jours, puis repart vers d’autres destinations. Les tableaux Excel méticuleusement tenus par Wahib, avec des colonnes « IN » et « OUT », comme dans n’importe quelle comptabilité d’entreprise, montre un suivi quotidien. Sauf qu’ici, les montants se chiffrent en millions et les bénéficiaires se cachent derrière des initiales.

Les frères Bugshan entrent alors en scène. Khalid et Ahmed, hommes d’affaires saoudiens basés entre Riyad et Genève, prêtent leurs comptes au Crédit Agricole suisse pour faire transiter les fonds. Pourquoi eux ? Parce qu’ils ont l’habitude des grosses sommes, parce que leurs comptes ne surprennent personne dans les banques genevoises habituées aux fortunes du Golfe, et surtout parce qu’ils connaissent Djouhri depuis des années. En mars 2010, 600K€ quittent le compte de Bedux pour atterrir sur celui de Khalid Bugshan. Le virement, noté « Commission KB » de la main de Nacer, sera retrouvé sur un relevé bancaire genevois. Les enquêteurs y voient la rémunération du service rendu. Mais ce n’est que la partie émergée : au total, les comptes Bugshan enregistrent 3,18M€ de « profits » liés à l’opération Villa Nabila. Un tableau Excel de Nacer récapitule les flux : à la ligne du 24 mars 2010, la mention « KB » apparaît. Ahmed Bugshan, officiellement ayant droit de Bedux, touche sa part sans jamais apparaître publiquement. C’est le principe du prête-nom idéal : visible sur les documents bancaires, invisible dans la vraie vie.

Mais le circuit ne s’arrête pas à Genève : une partie des fonds prend la direction de Paris.

Cela dit, derrière ce circuit saoudien se cache le véritable décideur : Béchir Saleh. Surnommé « le banquier de Kadhafi », il dirige le LAP avec une autorité absolue. Interface entre les fonds publics libyens et les réseaux privés occidentaux, Saleh orchestre les investissements-paravents du régime. C’est lui qui signe les virements du fonds, lui qui valide le prix de 10,14M€ pour une villa qui n’en vaut pas deux. À Paris, les relations avec Tripoli sont alors au plus haut : contrats d’armement, visites d’État, coulisses diplomatiques où Djouhri navigue à l’aise.

En novembre 2009, l’inquiétude monte au sein du LAP :

« Le président Béchir a souhaité porter les parts en son nom, pour des raisons diplomatiques. »

Traduction : le montage commence à tanguer, il faut déplacer les pièces sur l’échiquier. Saleh sait que l’opération est politique. Les flux financiers laissent penser qu’il a été intéressé à l’opération, même si le circuit exact reste flou. Ce qui est certain, c’est que Saleh connaissait l’état du bien, ruine notoire. Il savait qu’il surpayait. C’était le but. À Mougins, même les factures hésitent sur le propriétaire : les courriers d’EDF et les taxes foncières arrivent toujours au nom de l’ancien avocat, Eardley, pendant que le LAP paye l’électricité.

Le problème, c’est que la politique revient. Un peu trop souvent.

Nouveau fax envoyé par Djhouri à Guéant au sujet de LAP

Claude Guéant, déjà intervenu pour lever l’obstacle fiscal, voit son nom revenir dans les flux de 2008-2009, cette fois sous une forme plus directe.

Un an plus tôt, un flux plus discret avait déjà emprunté le même chemin. Le virement de 500K€ vers Claude Guéant, maquillé en vente de tableaux sans intérêt via un avocat malaisien, provenait du même réseau.

Ordre signé par Guéant

L’habillage artistique, qui servait à masquer un transfert politique, finira en scandale d’Etat relayé par toute la presse. C’est encore Wahib Nacer qui orchestre ce passage de fonds. Sur les ordres de virement, la mention « AD » apparaît. Toujours lieu. Mieux. Quand les policiers débarquent chez ils trouvent ceci :

Un RIB original du couple Guéant, soigneusement plié, et rangé dans son coffre. Pas une copie : l’original. Dans le même coffre, la trace d’une montre Patek Philippe offerte à Guéant, cadeau « spontané », dira Djouhri, fait d’un poignet à l’autre.

L’ensemble forme une mécanique d’une précision clinique. De 2009 à 2011, les flux se répètent à l’identique : mêmes comptes, mêmes acteurs, mêmes montants en boucle. L’argent tombe du LAP vers Bedux, se divise en plusieurs ruisseaux via les comptes Bugshan, puis se reconstitue en rivières souterraines qui alimentent les comptes de Djouhri, Saleh, et possiblement d’autres bénéficiaires restés dans l’ombre. Chaque étape efface un peu plus l’origine des fonds. Chaque virement ajoute une couche d’opacité.

Montage financier partant de la villa Nabila au compte de Guéant, reconstitué par le PNF

Plus largement, les fameuses initiales « AD » qu’auraient presque pu chanter Gainsbourg, apparaissent sur des dizaines de relevés qui semblent tous sans rapport : un tailleur Cifonelli à Paris, le Ritz à Londres etc.. En réalité, Djouhri se faisait régler ses dépenses personnelles par les comptes saoudiens, à travers un jeu d’écritures opaque géré depuis Genève. Boualem Hamzaoui, ex-secrétaire de la famille Bugshan, confirmera plus tard le procédé : il avait ouvert le fameux compte Bouba 1823 à la demande de son employeur, signait des ordres de retrait à blanc depuis Paris, sans jamais manipuler les espèces.

Ces sous-comptes invisibles formaient une chambre de compensation occulte, où les fonds circulaient entre les Bugshan, Djouhri, Nacer et Saleh sans apparaître sur les registres officiels. Certains de ces comptes avaient des usages détournés. Le plus opaque, Rouli 2000, servait officiellement de garantie bancaire de 6M€ pour l’homme d’affaires Patrick Laurent, propriétaire de Weitnauer Holding (future Dufry).

Parmi les bénéficiaires périphériques, un virement de 498K€ apparaît en septembre 2009 vers Dominique de Villepin International, officiellement pour solder une créance de Khalid Bugshan.

Fax envoyé par le comptable Jamel à Mutaz, qui gérait la conciliation avec Bugshan, mentionnant un ordre de virement à Villepin International

Reste une question. Où est passé tout cet oseille ? Combien exactement Djouhri a-t-il gardé pour lui ? Quelle part est revenue à Saleh ? Y a-t-il eu d’autres bénéficiaires, plus haut placés, dont les noms n’apparaissent sur aucun document ? Et la question ultime : est-ce que certains de ses fonds ont pu servir, directement ou indirectement, à financer la campagne d’un président de la République ?

Ce qui est sûr, c’est que la Villa Nabila a servi de machine à laver parfaite. Un bien immobilier tangible, avec une adresse, un cadastre, une histoire. Suffisamment réel pour justifier une transaction, suffisamment dégradé pour expliquer n’importe quel prix. Les 8M€ de surcote se sont évaporés dans la nature, transformés en commissions, rétrocommissions, cadeaux et « remerciements ».

Au même moment, Tripoli signait d’autres contrats : douze Airbus, des missiles, des hôtels, des joint-ventures. Toujours les mêmes noms sur les documents : le bras financier libyen, Béchir Saleh, les Bugshan, et parfois Djouhri comme intermédiaire officieux. La villa Nabila n’était pas une exception : c’était une version immobilière du système bien plus large et complexe. Le projet Quiétude, simple paravent administratif, reste la façade officielle du montage.

Le système aurait probablement pu fonctionner indéfiniment si la Libye n’avait pas implosé en 2011. Avec la chute de Kadhafi, les archives du régime deviennent accessibles. Des documents compromettants surgissent, discrètement envoyés par ceux qui ça arrangent. Ou qui espèrent négocier leur anonymat. Les comptes du LAP sont épluchés.

Et soudain, cette vente immobilière sur la Côte d’Azur qui aurait pu rester un opaque transaction parmi d’autres attire l’attention. Djouhri, habitué à naviguer dans les eaux troubles de la politique internationale, sent le vent tourner. Il multiplie les voyages, brouille les pistes, tente d’effacer les traces numériques. Trop tard. Les enquêteurs français ont déjà commencé à dérouler l’écheveau. La Villa Nabila, censée être un investissement discret du régime libyen, devient la pièce à conviction numéro un dans ce qui deviendra l’affaire du financement libyen de la campagne Sarkozy.

Le montage s’effondre en 2010. L’avocat fiscaliste Jean-Pierre Le Sergent note en marge d’un appel avec Wahib Nacer :

« Alexandre ne signera rien. Bedux n’existe plus. Nacer n’est plus mandaté. »

Les documents disparaissent.
Les structures sont dissoutes.
Les mandats s’évaporent.

Mais certaines preuves restent, attachées aux grilles de la villa Nabila, investissement fantôme d’un régime disparu qui va ressurgir dans les prétoires français, comme une vison dans l’eau de Seltz.