Mai 2009. Piscine fissurée, toiture qui prend l’eau. La Villa Nabila vaut, selon l’expertise judiciaire qui sera menée des années plus tard, 1,8M€. Grand maximum. Pourtant, ce mois-là, elle va se vendre 10,14M€. Une surcote de 8M€ qui n’a rien à voir avec le marché immobilier azuréen de l’époque.
L’acheteur s’appelle Libyan Africa Investment Portfolio, un fonds souverain doté de 7G$ pour investir en Afrique. Structure d’investissement classique : LAP Suisse SA, dirigé par Felipe Gago, est une filiale du LAP Mauritius, lui-même détenu par le LAP Libya3. Béchir Saleh en est le président exécutif. Le 17 mai 2009, lors d’un conseil d’administration extraordinaire, Saleh autorise l’achat de la villa.
« Avec la perspective de création d’une résidence médicalisée destinée aux décideurs africains »
Une « VIP Retired Medical Home » pour une clientèle haut de gamme, précisément sur la parcelle qui a été déclarée non-constructible.
Mais en réalité, l’histoire commence trois ans plus tôt.
En 2006, Ahmed Salem Bugshan, milliardaire saoudien partenaire (ou intermédiaire/facilitateur, selon les points de vue) de Boeing, Dassault et Alstom, s’intéresse à la villa. Son banquier au Crédit Agricole Suisse, Wahib Nacer, négocie l’achat via la société avec une mise de 3,5M€ seulement. Un premier versement de 1,5M€ quitte le compte suisse de Bugshan en novembre pour atterrir sur celui de Djouhri à l’UBS. L’intitulé du virement est clair.
« Achat propriété Mougins »
Puis plus rien. L’opération capote : incompatibilité avec les règles d’urbanisme, fonds insuffisants, le projet tombe à l’eau.
Cela dit : le réseau reste en place. Et il servira à autre chose. Parce qu’un an plus tard, en novembre 2007, le LAP Suisse manifeste son intérêt pour la villa. Prix annoncé : 10M€. Wahib Nacer se remet au travail. Cette fois, il lui faut une structure écran plus sophistiquée pour couper le lien entre Djouhri, propriétaire réel, et le LAP Suisse qui veut acquérir une villa que personne ne peut officiellement vendre.
Le montage se construit méthodiquement. Djouhri détient la villa à travers d’un labyrinthe juridique qui ne suffit plus. Entre temps, la direction de Aklal Holding NV (Curaçao) a été confiée au Zarf Trust, une fiduciaire néerlandaise. Un mille-feuille offshore conçu pour l’opacité. D’ailleurs dans les comptes d’Aklal BV signés par Djouhri en 2005, la villa n’apparaît qu’à 822K€, comme un semblant de lucidité.
Wahib Nacer devient alors le pivot de l’opération. Depuis les années 1970, il gère les avoirs et les sociétés immobilières des Bugshan en France. Ce réseau de confiance servira de canal discret pour la transaction. Plusieurs échanges internes du Crédit Agricole Suisse le montrent : tous savent que Bugshan veut acheter la villa, mais ne mettra que 3,5M€. Le reste viendra du fonds souverain. C’est Nacer qui, selon les documents bancaires, va raccorder la tuyauterie financière entre les différentes parties.
Pour vendre sans révéler le vrai propriétaire, il faut un écran supplémentaire. Ce sera Bedux Management, société panaméenne créée le 14 février 2008. Attribuée à Ahmed Salem Bugshan, présidée par Diana Sanchez Gonzales, une employée de ménage du cabinet qui n’est même pas au courant. Le Saoudien sert de nom, le banquier Nacer contrôle tout via Python & Peter et De Rham & Curzon.
Montage de l’opération de 2008, produit par l’administration fiscale française
Aucune compliance, juste une copie floue de passeport. Nacer gère les deux côtés : il représente Bedux pour la vente, conseille le LAP pour l’achat.
Ils signent deux fois la même vente. Le 21 mai 2008 à Londres, le 20 mai 2009 à Tripoli. Contrats jumeaux, mêmes termes, mêmes fautes d’orthographe, prix à 10M€. Le pouvoir autorisant Diana Sanchez à mandater Nacer est daté du 23 mai 2008, deux jours après la première signature. L’acte de 2008 est juridiquement caduc. Pourtant, dès juillet 2008, le LAP verse 3,1M€, puis 1,2M€ en octobre vers Bedux. Sur les documents : « AD », « LAP ». Aucun doute sur qui est qui. Une note signée de Nacer vient parachever le faux mystère.
« Le vendeur réel, de nationalité saoudienne, ne souhaite pas apparaître »
Tout l’argent transite, rien n’est encore vendu.
Entre juillet 2008 et décembre 2009, les comptes du Crédit Agricole Suisse enregistrent une valse à trois temps.
L’annotation « AD » revient partout, signature invisible du vrai propriétaire, aussi mystérieux que les fameuses lettre O D I L à la fin de la Cité de Peur4…
Avis signés par Djhouri
Quand le LAP verse finalement ses 10,14M€ en mai 2009, l’argent ne prend pas le chemin direct vers Aklal. Il transite d’abord par Bedux, puis se perd dans les circuits suisses. En novembre 2009, un mail interne du Crédit Agricole note :
« Nacer agit pour le vendeur et l’acheteur. Situation peu usuelle. »
L’euphémisme bancaire pour dire que quelque chose cloche.
Pour donner un vernis économique à la transaction, la maison de repos pour VIP devient un faux projet d’EHPAD baptisé « Quiétude », lui aussi censé s’implanter sur la parcelles de la villa inconstructible.
Note de Le Sergent mentionnant Quiétude
La réalité, Felipe Gago lui-même admettra dans un mémo de 2011.
« L’acquisition a été faite pour des raisons politiques, les aspects économiques ont toujours été considérés comme secondaires. »
Puis d’avouer clairement.
« The project is not profitable. »
Et pour cause : le business plan n’a jamais existé. Ce n’est qu’un simple décor administratif pour légitimer la vente.
Pour parfaire l’effacement, les parts d’Aklal sont brièvement transférées à Béchir Saleh personnellement, le temps de les faire « disparaître » du bilan de LAP Suisse. L’opération permet de nettoyer la comptabilité avant leur réintégration, deux ans plus tard, au sein du fonds souverain pour 16,5M$. Une nouvelle surcote de 50%.
Cela dit, pendant que l’argent circule dans ce labyrinthe offshore, la fistule fiscale menace toujours l’opération. Le passif fiscal atteint désormais 1,43M€.
Le 18 février 2009, le fax envoyé depuis Mougins a fait effet : une réunion se tient à Bercy. Autour de la table : Le Sergent, le fiscaliste de Djouhri, Thierry Métais, Claude Foulon, Marie-Christine Legrand de la DGFIP. On « discute » du dossier Aklal. Le recouvrement est suspendu, le contentieux fiscal mis en sommeil.
Deux mondes coexistent. D’un côté, un labyrinthe de sociétés-écrans, des virements à trois fuseaux horaires, des fiduciaires suisses, des holdings à Curaçao. De l’autre, une ruine invendable sur une colline de Mougins, avec sa piscine fissurée et son toit qui fuit, dont Gago lui-même écrit dans une note manuscrite :
« La maison n’a pas d’entretien depuis 12 à 15 ans. »
Ce qui frappe ceux qui ont suivi l’affaire à l’époque, c’est sa sophistication avec un montage complexe avec sociétés-écrans panaméennes, comptes suisses, holdings à Curaçao. Tout ça pour une villa en ruines.
Dans la réalité, chacun a sa fonction :
Sur le papier, une société panaméenne cède à un fonds souverain une holding néerlandaise dont l’unique actif est un bien invendable. Tout est faux, sauf les virements.
Officiellement, la société panaméenne Bedux est attribuée à Bugshan.
Mais il n’en saura rien, selon lui, et se contentera de dire laconiquement :
« Je n’ai rien signé »
Selon sa version, un simple banquier, Wahib Nacer, aurait monté toute l’opération sans le prévenir. Djouhri ? Il ne le connaît que sous le nom d’Al Attas.
Mais reste quand même une question : pourquoi une telle complexité pour une villa en ruine ? Tout simple parce que la ville Nabila n’était plus un investissement, mais une matière première.