La fin des années 1990 sonne comme une gueule de bois pour la Côte d’Azur. Les palais désertés, les yachts saoudiens vendus à perte, les agents immobiliers qui attendent en vain le retour des princes du Golfe. Le faste s’est éteint, remplacé par le silence des villas à vendre.
Quand la fortune Khashoggi s’effondre, la Villa Nabila s’éteint avec elle. Le marchand d’armes qui pesait autrefois 4G$ n’est plus qu’un nom dans les listings. La villa devient l’un de ces trophées abandonnés de la démesure pétrolière, vestige d’un monde où le béton se payait en barils.
Un nouveau protagoniste entre alors en scène. Alexandre Djouhri. Pas un milliardaire, pas un collectionneur, mais un intercesseur. Un homme de réseaux, plus à l’aise dans les coulisses que dans la lumière.
En 1998, il achète la villa pour 5M Frs., soit 762K€, un an après une première visite. Un prix dérisoire pour une œuvre de Couëlle, même dégradée. Mais la transaction ne passe pas par un simple acte de vente. La villa reste détenue par Aklal BV, société néerlandaise créée en 1983, elle-même contrôlée depuis par Aklal Holding NV à Curaçao. L’histoire de ces sociétés remonte à 1975, quand la famille Khashoggi avait acquis le terrain de Mougins via Aklal SA, une société suisse. Un montage patrimonial typique de l’époque, conçu pour masquer les véritables propriétaires derrière des couches successives de holdings offshore.
Montages successifs via des paradis fiscaux
Djouhri ne signe pas d’acte de propriété : il devient l’ayant droit économique de cette architecture sociétaire. Les services fiscaux français le découvriront des années plus tard, quand ils obtiendront d’un trust néerlandais un document signé de la main de Djouhri en 2006, où la villa était modestement valorisée à 822K€. Sur le papier, rien ne change depuis 1998. Le propriétaire officiel reste une société aux Pays-Bas, dirigée par des trusts qui se succèdent comme des fantômes administratifs : Zarf Trust, puis TMF BV. Dans les faits, c’est Djouhri qui contrôle la maison.
Montage du rachat par Alexandre Djouhri
La villa ne change pas de mains, elle change de couche. Derrière le béton sculpté, une autre architecture se met en place : celle des sociétés-écrans. C’est le début d’un montage en poupées russes qui ne cessera de s’opacifier.
Le propriétaire fantôme ne met jamais les pieds dans sa villa, ou si peu. L’équipe qui entretenait les lieux disparaît peu à peu. Les voisins du hameau des Oliviers assistent, impuissants, à la lente agonie de la maison-sculpture. L’eau s’infiltre par le toit, les fissures lézardent les murs organiques. Les ronces envahissent les terrasses où se pressaient autrefois les invités du Tout-Cannes.
Le chef-d’œuvre de Couëlle se décompose avec une lenteur méthodique. Chaque hiver ronge un peu plus la pierre sculptée, chaque été craquelle davantage le béton organique. La villa qui devait fusionner avec la nature est maintenant dévorée par elle. Les formes libres imaginées par l’architecte se déforment sous le poids de la végétation sauvage. L’œuvre d’art devient ruine, et la ruine devient stratégie.
Photo de la villa en 2025 - Crédit : Spot Urbex
La seule âme qui vive est celle de Jean-Claude Poulain, le gardien. Jusqu’en 2006, il est payé par John Eardley, l’avocat genevois. Loin de Mougins, Djouhri espère trouver un acheteur. Songe à des rénovations. Mais rien ne se passe.
D’autant qu’un détail administratif vient troubler ce sommeil. Depuis 1999, les biens immobiliers français détenus par des sociétés étrangères sont soumis à une taxe annuelle de 3%2. Pour y échapper, il faut déclarer l’identité des bénéficiaires effectifs. Aklal BV ne le fait jamais, probablement pour garder l’anonymat de Djouhri.
Pourtant en 1979, Maurice Papon, alors ministre du Budget sous Giscard, avait exempté la famille Khashoggi de plusieurs taxes, dont l’ancêtre des fameux 3%, jugeant leur « respectabilité » suffisante. L’homme qui sera plus tard condamné pour complicité de crimes contre l’humanité pour son rôle dans la déportation de Juifs sous Vichy, avait sa propre définition de la respectabilité.
Djouhri était évidemment conscient du problème, au point qu’il envoie un fax en 2002 au fiscaliste Jean-Pierre Le Sergent où il se décrit comme « l’ayant droit économique exclusif » d’Aklal Holding NV et demande que son adresse suisse ne soit « en aucun cas transmise » au fisc français tant que son divorce n’est pas clos. Une façon d’esquiver la taxe tout en restant invisible.
Mais les années passent et les relances du fisc restent lettres mortes. Le contentieux enfle en silence : principal, intérêts, pénalités de retard. Au milieu des années 2000, le passif fiscal dépasse déjà le million d’euros. La villa devient juridiquement toxique. Toute tentative de vente butterait sur une opposition du Trésor : tant que la dette n’est pas réglée, le bien reste grevé, invendable. Ce qui devait n’être qu’un tour de passe-passe fiscal devient une bombe à retardement.
Localement, la villa fait parler. Le silence du propriétaire résonne dans les assemblées du conseil municipal. Au point qu’en mars 2007, le PLU rend inconstructible la parcelle sur laquelle est en partie construite la villa, qui l’aurait été dans des conditions peu respectueuses des règles. Cette interdiction fait suite à plusieurs échanges entre l’architecte de Djouhri, Jérôme Le Guezennec, et la mairie, au sujet de travaux envisagés par le propriétaire effectif. Des projets fantômes qui ne verront jamais le jour.
Les années passent dans un silence minéral, tandis que les oliviers centenaires continuent de pousser, indifférents au sommeil calculé de la propriété.
A quelques rares reprises, des acheteurs se manifestent mais un seul va faire au bout de démarche… avant d’abandonner. Officiellement l’affaire capote pour les problèmes liés à l’urbanisme. La réalité c’est que la pustule fiscale, tel le sparadrap du Capitaine Haddock, colle aux actes de la propriétaire.
Et c’est comme qu’à l’automne 2008, le dossier fiscal devient politique quand un fax parti de Mougins finit sur le bureau du secrétaire général de l’Élysée. Un certain Claude Guéant.