Sur les hauteurs de Mougins, la colline regarde Cannes. Entre les oliviers, une forme de béton s’accroche au roc. La Villa Nabila surgit du sol comme un rocher vivant, une excroissance naturelle de la colline provençale. Ni maison, ni sculpture. Autre chose. Nous sommes dans les années 1980. L’argent du Golfe cherche alors ses refuges sur la Riviera.
Pour comprendre cette villa, il faut connaître deux hommes. Le premier, Jacques Couëlle, n’était pas architecte. Pas au sens où on l’entend. Né en 1902, mort en 1996, il modelait des maisons comme d’autres peignent. On l’avait surnommé le « Gaudí provençal ». L’étiquette lui allait mal : Couëlle ne cherchait pas Dieu, mais la terre. Des maisons sans angles droits, taillées dans le béton comme on creuse dans la pierre, épousant le relief naturel au point de s’y confondre. À Castellaras, aux Maurins, il avait déjà signé des villas-grottes. Des rochers habités. Tout en courbes qui épousent la terre.
Le second, Adnan Khashoggi, incarnait l’argent des années Reagan. Marchand d’armes saoudien, intermédiaire dans les plus gros contrats de défense de la planète. Fortune à plusieurs milliards. Le yacht Nabila, 86 mètres de long, qui faisait tourner les têtes dans tous les ports. Jets privés. Palais partout. La Côte d’Azur, terrain de jeu historique des fortunes mondiales, manquait à sa collection.
Khashoggi ne voulait pas une simple villa. Il voulait un monument. Quelque chose qui marquerait son territoire sur cette Riviera déjà saturée de palaces et de fortunes. Et surtout, il voulait offrir à sa fille Nabila, actrice et mondaine, un écrin à la hauteur du nom qu’elle portait. D’où la commande passée à Couëlle : créer non pas une maison, mais une expérience architecturale totale, une « maison creusée et sculptée dans la roche » selon les mots de l’architecte lui-même, avec ce « design très organique » qui était devenu sa signature. En 1984, le projet prend forme au 342 avenue de Grasse, sur les parcelles AL8 et AL9 du cadastre de Mougins.
Dès l’origine, le projet est pensé pour la discrétion. Couëlle n’a jamais signé de contrat avec un humain. Seulement avec des entités abstraites. Sous la surface esthétique, tout est déjà calcul : les courbes de Couëlle répondent à la logique des bilans.
Ce que Couëlle conçoit alors dans le hameau des Oliviers, non loin du golf de Mougins, défie toute tentative de description conventionnelle. La villa n’a pas de façade au sens classique du terme. Elle émerge du terrain, ses murs de béton ondulant comme des vagues pétrifiées. Le toit végétalisé se confond avec la colline. Un chantier où chaque mètre carré demande une attention particulière, où les grilles en fer forgé évoquent des ronces stylisées.
À l’intérieur, les pièces s’enchaînent en demi-niveaux, suivant la topographie du terrain. Des alcôves creusées dans l’épaisseur des murs. Le mobilier fait corps avec l’architecture : banquettes intégrées, cheminée monumentale sculptée dans la masse. Les vitraux filtrent la lumière méditerranéenne. Marbre de Carrare au sol, robinetterie en or, piscine aux courbes impossibles. Le luxe se veut primitif dans son raffinement.
Cette opacité architecturale fait partie du génie du lieu. Depuis la route, on ne voit presque rien : un portail discret en fer forgé, une palissade modeste, de la végétation. C’est le principe même de Couëlle : la maison doit se fondre dans le paysage, disparaître. Dans le hameau des Oliviers, la villa reste invisible aux regards indiscrets, cachée derrière son hectare de jardin planté d’oliviers centenaires. On raconte qu’elle fut le théâtre de réceptions somptueuses, mais rien ne subsiste que des rumeurs. Jean-Claude Poulain, le gardien embauché par Nabila Khashoggi, gardera la maison sous trois propriétaires différents sans jamais savoir qui le paye vraiment. Le gardien change d’interlocuteur, mais pas d’adresse. Une discrétion qui servira, des années plus tard, d’autres desseins.
Au sommet de sa gloire, la Villa Nabila était tout cela : l’art français qui fricote avec l’argent saoudien. Un chef-d’œuvre tardif de Couëlle, celui où il pousse son vocabulaire à l’extrême. La piscine aux formes libres miroite entre les rochers artificiels. Les terrasses s’étagent. Un chef-d’œuvre payé en pétrodollars. Ce que Marc Augé appellera plus tard un « non-lieu ». En réalité, c’était un décor où des fortunes mondiales venaient jouer aux provençaux le temps d’un été.
Couëlle, qui travaillait déjà pour la jet-set depuis les années 1960, a su créer ici son chef-d’œuvre tardif. Un voisin qui se confie de temps à autre parlera un jour d’une « grotte de milliardaire », expression qui semble avoir été inventée pour celle-ci. Elle capture parfaitement ce paradoxe d’un primitivisme de luxe.
Mais les contes de fées ont toujours un mur porteur fissuré quelque part. Dès la fin des années 1980, les affaires de Khashoggi commencent à péricliter. Les scandales s’accumulent : Iran-Contra, Imelda Marcos, une cascade de procès. La fortune s’évapore aussi vite qu’elle était apparue.
En cette fin d’années 1980, la Villa Nabila n’est encore qu’un rêve de pierre posé sur une colline de Mougins. Le béton respire encore. Plus tard, on dira qu’il blanchissait.