💥 Zero Bullshit
Chapitre 05

Boardwalk empire

Comme pas mal de milliardaires qui investissent beaucoup, Niel s’est également intéressé aux médias. En 2010 il s'associe avec Matthieu Pigasse et Pierre Bergé pour racheter Le Monde, titre emblématique de la presse française. Cette opération, qui a fait couler beaucoup d'encre, marque le véritable début de son aventure médiatique d'envergure. Le trio d'investisseurs s'engage alors à respecter l'indépendance éditoriale du quotidien, promesse qui, de l'aveu même de la rédaction, sera scrupuleusement tenue. Contrairement à d'autres titres comme Le Parisien face à Bernard Arnault, France Inter contre sa direction, Europe 1 ou iTélé contre Vincent Bolloré, jamais la rédaction du Monde n'a eu à voter de motion de défiance contre sa direction8. Même lorsque Mediapart, dont Niel est pourtant l'un des premiers actionnaires, lui consacre une longue enquête en 2013, aucune pression n'est exercée.

Cette acquisition stratégique du Monde s'accompagne de celle de L'Obs, via la même holding LML.

Mais le parcours de Xavier Niel dans les médias n'est pas qu'une succession de victoires. L'affaire La Provence en est l'illustration parfaite. Devenu actionnaire minoritaire du quotidien régional en 2019 avec 11% des parts, Niel nourrit l'ambition d'en prendre le contrôle lorsque la holding de Bernard Tapie est placée en liquidation judiciaire en 2020.

La bataille s'engage alors avec Rodolphe Saadé, PDG du géant maritime CMA CGM. Niel propose 20M€ pour les 89% de parts mises en vente. Mais son concurrent pose une offre quatre fois supérieure (81M€), assortie de promesses alléchantes : maintien de tous les emplois, investissement massif dans le numérique et l'imprimerie, soutien des acteurs économiques locaux.

Le 2 mars 2022, alors que son offre est déjà écartée par le tribunal de commerce, Xavier Niel tente un coup d'éclat en se rendant dans les locaux marseillais du journal. Mal lui en prend : accueilli fraîchement par les salariés et le PDG Jean-Christophe Serfati, favorable à Saadé, il est prié de quitter les lieux. Une scène captée en vidéo, particulièrement humiliante, au cours de laquelle Niel lance une dernière pique à Serfati : « Vous êtes un salarié de CMA CGM ! ».

Malgré cet échec, Xavier Niel a su construire un portefeuille médiatique impressionnant. En 2020, il rachète Nice-Matin, puis France-Antilles, sauvant ce quotidien des Antilles de la disparition. Il s'intéresse également à des niches plus spécialisées en acquérant Paris-Turf, publication de référence dans l'univers des courses hippiques.

Sa stratégie d'investissement ne se limite pas à la presse écrite traditionnelle. Avec Mediawan, cofondé aux côtés de Matthieu Pigasse et Pierre-Antoine Capton, il s'impose dans la production audiovisuelle. Il s'aventure également dans la presse culturelle avec Les Cahiers du Cinéma (rachetés avec Marc Simoncini et Alain Weill) et Polka.

Son approche révèle une vision à long terme, mêlant titres prestigieux et investissements dans des médias innovants comme L'Informé.

Bien que certaines aventures se sont soldées par des échecs, comme Backpills (production de contenus courts avec Luc Besson) ou Numéro 23 (chaîne lancée avec Bernard Arnault).

Les ambitions médiatiques de Xavier Niel s'inscrivent dans un contexte plus large de concentration accrue du secteur. Face à lui, d'autres milliardaires et grands groupes dessinent une nouvelle carte du pouvoir médiatique français.

Bernard Arnault (LVMH) contrôle Les Échos, Le Parisien et Radio Classique, tout en détenant une participation minoritaire dans Lagardère. Patrick Drahi (Altice) possède BFM TV, RMC, Libération et L'Express. Vincent Bolloré (Vivendi) règne sur un empire comprenant CNews, C8, Europe 1, Le Journal du Dimanche, Paris Match et Canal+. Sans oublier Daniel Křetínský, dernier arrivé mais particulièrement actif, qui a notamment racheté plusieurs magazines à Lagardère Active. Son expérience n'a pourtant pas été sans heurts : les journalistes de Marianne se sont frontalement opposés à lui, contraignant le milliardaire tchèque à reculer. Un scénario similaire s'est produit lorsqu'il a tenté de racheter L'Opinion.

À côté de ces géants, subsistent des acteurs institutionnels comme le Crédit Mutuel (premier groupe de presse régionale avec EBRA) et le Crédit Agricole (La Voix du Nord), ainsi que des familles historiques de la presse (Lemoine, Hérant, Courdurier, Saint-Cricq).

Cette concentration soulève des questions fondamentales sur l'indépendance de l'information. Si certains investisseurs, comme Xavier Niel avec Le Monde, semblent respecter la liberté éditoriale, d'autres poursuivent des objectifs plus idéologiques (Vincent Bolloré) ou défensifs (Bernard Arnault, dont les journaux relaient systématiquement ses positions lorsqu'il est attaqué).