💥 Zero Bullshit
Chapitre 04

Le Parrain

Xavier Niel est riche. Très riche. Plus de 9G€ aux dernières estimations. Non seulement il ne l’a caché, mais il l’a ouvertement étalé cet argent dans des projets médiatiques et visibles dans la French Tech avec une méthode qui repose sur 3 piliers :

  • Former des talents ;
  • Leur offrir des infrastructures où entreprendre ;
  • Et investir méthodiquement dans leurs projets.

À l'heure où la French Tech célèbre ses succès, il est facile d'oublier que l'écosystème français a longtemps végété. En 2010, les investissements en capital-risque restaient faméliques, les incubateurs étaient rares et dispersés, et les meilleures pépites françaises s'exilaient à Londres ou dans la Silicon Valley.

Là où d'autres milliardaires se contentent d'investir dans quelques startups prometteuses, Niel a patiemment bâti une architecture complète pour transformer l'écosystème tech français. Cette approche systémique, profondément disruptive et pragmatique, explique pourquoi son héritage pourrait bien être celui d'avoir posé les fondations d'une nouvelle économie française, avec ses réussites spectaculaires mais aussi ses limites. Sa vision était claire : la France avait tous les ingrédients pour réussir, mais il manquait un système cohérent qui les connecte efficacement.

Kima : l’élevage de licornes

En 2010, Xavier Niel crée Kima Ventures avec Jérémie Berrebi, un entrepreneur franco-israélien au parcours atypique. Ancien journaliste tech chez ZDNet dans les années 90, Berrebi s'est imposé comme l'un des business angels les plus actifs au monde, avec plus de 360 investissements à son actif.

L'ambition de Kima ? Révolutionner le capital-risque en phase d'amorçage avec un modèle inédit en Europe : un fonds capable d'investir dans 50 à 100 startups par an, avec des tickets standardisés de 100K à 150K€. Une approche que certains qualifieront ironiquement de « spread & pray »6. Et c’est vrai que ce n’est probablement pas la plus rentable. Mais selon les rumeurs, Kima sera rentable, et alimente l’écosystème Niel.

Quand Berrebi quitte l'aventure en 2015, c'est Jean de La Rochebrochard, ex-The Family, qui prend les rênes. À 28 ans, sans expérience VC, il hérite de l'un des postes les plus convoités de la place. Sous son impulsion, Kima impose un rythme effréné : 2 deals par semaine, des décisions bouclées en 48h.

En 2022, Kima comptabilise 1 170 investissements, dont 17 licornes comme Docker, Swile ou PayFit. Mais ce modèle industriel n'est pas sans failles : difficile d'offrir un accompagnement approfondi avec un tel volume, et le taux d'échec reste élevé. Cette stratégie très parisienne, compensant les nombreux échecs par quelques succès spectaculaires, fait d'ailleurs grincer des dents dans les écosystèmes régionaux qui peinent à attirer l'attention des grands fonds.

Station F : la cathédrale des startups

En 2016, Niel frappe plus fort encore en annonçant un projet titanesque : transformer une vieille halle ferroviaire du XIIIᵉ arrondissement de Paris en le plus grand incubateur de startups au monde. Baptisé Station F, en hommage à son passé industriel, l'ancienne Halle Freyssinet, construite en 1929 -, l'initiative vise à doter la France d'un hub technologique de rang mondial.

Avec ses 34 000 m², financés à hauteur de 250M€ sur les fonds personnels de Xavier Niel, Station F n'est pas un simple incubateur, mais une véritable ville dans la ville, rassemblant espaces de coworking, programmes d'incubation de grandes entreprises, et services dédiés aux entrepreneurs.

Le 29 juin 2017, lors de l'inauguration, Emmanuel Macron, fraîchement élu président, ne cache pas son enthousiasme : pour lui, Station F symbolise le renouveau économique français, capable de rivaliser avec la Silicon Valley.

Huit ans plus tard, les chiffres impressionnent : plus de 5 000 startups incubées, 120 programmes d'accompagnement, et plusieurs licornes comme Alan, Swile ou Pennylane. Paris s'est repositionnée sur la carte des écosystèmes tech européens.

Pourtant, ce modèle ultra-centralisé suscite des critiques. La concentration parisienne renforce les inégalités territoriales, à l'opposé d'initiatives comme le campus B3 Village by CA à Vierzon qui tente de revitaliser les régions par l'innovation. Par ailleurs, la concurrence interne entre programmes est féroce, et de nombreux entrepreneurs témoignent de réalités plus nuancées : open spaces bruyants défavorables à la concentration, manque de confidentialité problématique pour protéger leurs innovations, et un certain élitisme dans la sélection des startup. Comme le confiait un entrepreneur à Be A Boss7 quelques mois après l'ouverture :

« Pour l'instant il y a HEC, l'Edhec, mais pas d'ouverture aux autres écoles. C'est encore très élitiste. »

D'autres, en phase de croissance avancée, estiment que la structure est davantage adaptée aux entreprises en tout début de parcours :

« Je pense que Station F correspond davantage aux besoins des jeunes entreprises, qu'on peut en tirer le maximum quand on est en phase de structuration. »

École 42 : repenser l'éducation

Mais à quoi bon disposer d'infrastructures et de financements si les talents manquent ? En 2013, face à la pénurie chronique de développeurs en France, Niel lance un nouveau pari disruptif : créer sa propre école, en rupture totale avec les modèles traditionnels.

Gratuite, ouverte à tous sans condition de diplôme, l'École 42 propose un modèle radical : pas de profs, pas de cours magistraux, pas d'examens. À la place, un apprentissage par projet, où les étudiants doivent résoudre des problèmes concrets, en s'adaptant constamment.

L'école s'installe dans un bâtiment ultra-moderne à Paris, ouvert 24h/24. La sélection se fait via La Piscine, un bootcamp intensif de quatre semaines où seuls les plus déterminés survivent. Le tout financé par plusieurs dizaines de millions d'euros des fonds personnels de Niel.

Si l'école affiche d'excellents taux d'insertion professionnelle avec une employabilité proche de 100% et s'est exportée dans plus de 25 pays, son modèle soulève des questions. La Piscine entraîne un taux d'abandon considérable, les méthodes d'apprentissage peuvent s'avérer brutales pour certains profils, et tous les diplômés ne connaissent pas le même succès. Par ailleurs, comme pour Station F, le modèle reste très parisien, bien loin des initiatives comme AlgoSup à Vierzon d’Eric Larchevêque, qui tente d'apporter la formation tech dans des territoires désertés, avec une approche plus encadrée.

Reste que 42 a indéniablement bousculé le paysage éducatif français, contraignant même les formations traditionnelles à se remettre en question et à intégrer davantage la pratique dans leurs cursus.

Vers l’horizon…

Mais la vision systémique de Xavier Niel dépasse désormais largement les frontières de la tech traditionnelle. Ces dernières années, il a appliqué sa méthode disruptive à des secteurs en apparence éloignés, mais selon des principes similaires : identification d'un marché figé, investissement massif, et approche radicalement nouvelle.

En 2021, il inaugure Hectar, présentée comme la plus grande ferme-école du monde, dédiée à l'agriculture régénératrice et à l'agritech. Sur 600 hectares près de Paris, il ambitionne de former la nouvelle génération d'agriculteurs-entrepreneurs.

Face au retard européen dans l'intelligence artificielle, il lance Kyutai avec d'autres grands noms (Rodolphe Saadé, Eric Schmidt), un laboratoire doté d'1G€ pour développer des modèles d'IA européens et open source.

Sa chaîne Lunettes Pour Tous, lancée en 2014, applique les mêmes principes : des lunettes à 10€, fabriquées rapidement, dans un marché traditionnellement opaque.

Ces initiatives, si elles partagent l'approche disruptive qui a fait le succès de Niel, restent néanmoins à prouver leur efficacité à long terme. Hectar, notamment, fait face au scepticisme du monde agricole, qui questionne la légitimité d'un entrepreneur tech pour révolutionner un secteur aux enjeux complexes et profondément ancrés dans les territoires.