💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Le hacker devenu entrepreneur

Maisons-Alfort, fin des années 70. Dans une chambre d'adolescent ordinaire, un garçon de 15 ans se penche sur un boîtier noir aux allures futuristes, ses doigts dansant déjà avec une dextérité surprenante sur le clavier d'un Sinclair ZX81. Xavier Niel vient de recevoir son premier ordinateur. Ce cadeau paternel, modeste par sa taille, deviendra le premier chapitre d'une saga française hors norme.

Fils d'un juriste dans l'industrie pharmaceutique et d'une comptable, rien ne prédestinait particulièrement ce jeune homme au parcours qui allait être le sien. Sauf peut-être cette curiosité dévorante, cette obsession pour comprendre comment les systèmes fonctionnent ; et comment les contourner.

Cette philosophie de comprendre les mécanismes pour mieux les maîtriser, Xavier Niel va l'appliquer avec une audace qui frôle parfois l'inconscience.

Les décodeurs Canal+ sont alors le Graal des jeunes hackers. Ces boîtiers qui protègent l'accès aux programmes cryptés représentent un défi intellectuel irrésistible pour Niel. Alors que les meilleurs ingénieurs de la chaîne cryptée peaufinent leurs systèmes anti-piratage, un adolescent dans sa chambre parvient à les déjouer. Un jeu du chat et de la souris où le plus jeune n'est pas toujours celui qu'on croit.

Mais ce qui se raconte ensuite relève presque de la mythologie moderne. 1985 ou 1986, les dates varient selon les récits, Xavier Niel aurait piraté une base de données sensible contenant les numéros des rares téléphones portables (alors installés dans les voitures) de l'époque. Parmi eux, celui du président François Mitterrand. Un exploit qui, selon la légende, attire immédiatement l'attention des autorités sur ce petit génie de l'informatique.

Il sera interpellé, mais sans jamais vraiment préciser la chronologie exacte ni les conséquences réelles de cette affaire dans ses rares confidences sur ce sujet. Dans les milieux initiés, on raconte qu'il aurait également infiltré les systèmes informatiques de Renault, y découvrant des transferts suspects de données vers l'étranger.

C'est là que le récit devient encore plus nébuleux. Plutôt que la prison, ce jeune pirate se serait vu proposer un marché étonnant : mettre ses talents au service des renseignements français. Une collaboration avec les services secrets qui reste entourée de mystère. Aujourd'hui encore, impossible de démêler avec certitude la réalité du folklore dans cette partie de sa biographie. Niel lui-même entretient l'ambiguïté, avec ce demi-sourire qui le caractérise lorsqu'on l'interroge sur ces années.

La France des années 80 vit alors sa propre révolution numérique avec le Minitel. Ce terminal domestique, ancêtre français d'Internet, ouvre un territoire vierge où tout reste à inventer. Xavier Niel y voit immédiatement l'opportunité d'entreprendre. À 17 ans à peine, il développe ses premiers services en ligne. Puis vient la découverte des messageries roses, ces services de dialogue érotique qui font la fortune de nombreux pionniers.

Avec son associé Fernand Develter, ils lancent leurs propres services 3615, dont le succès est immédiat. Les « kiosques » télématiques leur rapportent des sommes astronomiques, plusieurs milliers de francs par mois, puis rapidement des millions. Le duo investit parallèlement dans une dizaine de peep-shows parisiens, consolidant un petit empire de divertissement pour adultes dont les revenus financent d'autres aventures entrepreneuriales.

La période est souvent décrite comme un véritable Far West numérique. Jean-David Blanc, futur fondateur d'AlloCiné, côtoyait Niel à cette époque où ces jeunes entrepreneurs testaient tout, de la vente de literie aux assurances en passant par les services de rencontre. Personne ne savait encore ce qui allait marcher.

Cette période effervescente sera plus tard immortalisée dans la série 3615 Monique diffusée sur Arte, capturant l'atmosphère de cette époque où des adolescents à peine majeurs pouvaient bâtir des fortunes en quelques mois.

Entre le jeune hacker qui aurait défié les services secrets et l'entrepreneur du Minitel qui amasse ses premiers millions, la frontière est floue. Les récits se contredisent parfois, les dates s'emmêlent. Xavier Niel lui-même semble se plaire dans cette zone d'ombre, où la réalité et la légende sont indissociables.

Une chose est certaine : cette jeunesse hors norme, entre piratage informatique et entrepreneuriat précoce, a forgé l'homme d'affaires qui bouleversera plus tard le paysage des télécommunications françaises. Le hacker est devenu entrepreneur, puis industriel, sans jamais renier cette philosophie de départ : comprendre le système pour mieux le réinventer.