Un vendredi comme le monde en a connu d'autres. Ce 30 janvier 2026, un peu après 11 heures à Washington, Todd Blanche entre dans la salle de presse du ministère de la Justice. Il lit. Trente-cinq minutes, les yeux sur ses feuilles1. Puis il fait l’annonce qu’une bonne partie des États-Unis, Démocrates comme Républicains demandent depuis des mois. Sans tarir. Plus de 3M de pages, 2'000 vidéos, 180'000 images2. Le ministère avait manqué de 6 semaines la date fixée par le Congrès dans l'Epstein Files Transparency Act, et mis des centaines d'avocats à caviarder un dossier qui n’en finit pas : 6M de pages en tout. La moitié est publiée dans un premier temps.
« La fin d'un processus de revue très complet. »
L'homme qui annonce la fin des dossiers Epstein est celui qui, 6 mois plus tôt, est allé interroger lui-même Ghislaine Maxwell dans sa prison de Floride, 2 jours de suite, à la place des procureurs de l'affaire3. Avant d'entrer au gouvernement, il était l'avocat personnel de Donald Trump. Une semaine après les entretiens, elle était transférée dans un camp de basse sécurité au Texas2. Depuis, il a remplacé Pam Bondi à la tête du ministère4. Fin des rumeurs, donc. En théorie.
En pratique, 3M de pages sans index. Un moteur de recherche qui compte les occurrences d'un mot, et des centaines de milliers de documents en double, en triple, en quadruple. Tape un nom, n'importe lequel, le compteur te renvoie un chiffre. Plus il est gros, plus il incrimine. Certaines deviennent même des preuves devant le tribunal médiatique. Celui de Donald Trump, évidemment. Puis ceux que chacun rêve de voir sortir. Au cas où.
Celui de Jack Lang sort le jour même.
Pourquoi lui, et pourquoi si vite ? Il faut être honnête une seconde, et précis. Une rumeur suit Jack Lang, 86 ans, 2 fois ministre de la Culture, depuis près de 50 ans. Aucune procédure ne l'a jamais étayée. Jamais condamné. Jamais mis en examen. Deux enquêtes en 35 ans, deux classements sans suite, compte son avocat5. Mais cette rumeur a une histoire, avec des dates, et cette histoire explique ce qui se met en branle le 30 janvier.
En 1977, Le Monde publie une pétition de soutien à 3 hommes jugés à Versailles pour des “attentats à la pudeur sans violence sur des mineurs de 15 ans”6. Sartre, Beauvoir, Barthes, Deleuze signent. Lang aussi. Il dira en 2021, sur Europe 1, que c'était « une connerie »7. En 1982, l'affaire du Coral : un homme de 21 ans, Jean-Claude Krief, livre à la police une liste de personnalités qui abuseraient d'enfants dans un lieu de vie du Gard. Le nom du ministre de la Culture y figure. Krief se rétracte en partie dès novembre, et l'enquête ne retient rien contre les personnalités citées8. En 1991, un entretien du Gai Pied décrit « la sexualité puérile » comme « un continent interdit » dont les découvreurs du XXIe siècle aborderaient les rivages9. La phrase est attribuée à Lang depuis 35 ans, et il la traîne plus longtemps que la pétition. Puis Marrakech. Une arrestation supposée, au début des années 2000, dans un riad, une villa ou un palace, selon qui la raconte. Puis en 2011, Luc Ferry la ressort sur Canal+ : un ancien ministre se serait fait « poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons », et il tiendrait l'histoire des plus hautes autorités de l'État10. Il ne donne pas de nom. Il n'en donnera jamais, ni sur le plateau, ni à l'huissier que Lang lui envoie, ni aux policiers11. Alors que tout le monde sait de qui il parle. Qu’il le dit en off. La brigade des mineurs enquête 18 mois, entend une vingtaine de personnes, diplomates, policiers, journalistes, un prêtre, et cherche une dépêche AFP dont un journaliste se souvient et qui n’existe manifestement pas. Classement sans suite fin novembre 20121011. Les faits seraient graves s'ils étaient établis. Mais rien ne l'a jamais été, de près ou de loin.
C'est ce que Jack Lang traîne. Son avocat le rappelle à chaque audience : depuis 10 ans, Lang poursuit en diffamation ceux qui colportent la rumeur, et il gagne7. Mais ça ne le protège pas pour autant. Le 8 février 2025, vers 19h30, à la sortie du métro Opéra, un groupe l'entoure, crie, et un homme le pousse au sol12. Lang s’en sort légèrement blessé, l’agresseur prend 8 mois avec sursis l’été suivant7.
Le 30 janvier au soir, les premiers curieux tapent « Lang » dans le moteur du ministère de la Justice. Ils ne cherchent pas un montage financier, ils cherchent une confirmation. Le compteur affiche 673.
En réalité, un peu moins de 300 documents distincts. Une bonne partie où il est cité en passant, dans une liste d'invités ou un carnet d'adresses. Quelques-uns où il écrit lui-même, pour demander un avion, une voiture13, ou un financement :
« Cher Jeffrey, un cinéaste français souhaite réaliser un film sur mon travail. Le budget s'élève à 150 000 euros. Votre contribution serait évidemment décisive. Amicalement, Jack. »14
Mais rien, absolument rien, de nature sexuelle. La rumeur n'est pas dans les fichiers. L'argent, si. Et l'argent ne concerne pas Jack Lang au premier plan. Mais sa fille aînée.
Caroline Lang a 64 ans, juriste de formation, et près de 30 ans chez Warner Bros Television pour la France. Elle siège au festival Séries Mania et vient de prendre, en janvier 2026, la délégation générale du SPI15. Ce que Mediapart publie le lundi 2 février au matin tient en deux lignes : une société aux îles Vierges américaines, Prytanee, à son nom et à celui d'Epstein, créée en 2016 pour acheter de l'art, et 1,4M$ versés dessus15. Plus une ligne qu'elle dit avoir découverte quand le journal la lui a mise sous les yeux : sur un testament signé par Epstein 2 jours avant sa mort, son nom, en face de 5M$15.
Elle règle la question en trois phrases :
« Un jour, Jeffrey nous a dit, à mon père et moi, qu'il voulait investir dans de jeunes artistes français et internationaux, pour les aider. Il a proposé de monter un fonds et j'ai dit oui. Je ne me suis occupée de rien. »15
C’est factuellement vrai. Et c’est possiblement tout le problème.
Le même jour, Jack Lang envoie un communiqué à l'AFP. Il a connu Epstein « voici une quinzaine d'années », par l'intermédiaire de Woody Allen, qui traîne à peu près la même réputation que lui pour avoir épousé la fille adoptive de son ex-femme, « à une époque où rien ne laissait supposer » ses crimes. Un mécène qui fréquentait le Tout-Paris et « nous avait séduits par son érudition »16. Avant de conclure :
« Quand je noue un rapport de sympathie, je n'ai pas l'habitude de demander à mon interlocuteur son casier judiciaire. »16
Mot pour mot la défense de tous ceux qui sont passés avant lui. Ou qui doivent réagir suite à la publication de leur nom.
Le soir même, Caroline Lang quitte le SPI17. Puis Séries Mania, Pictanovo, PFDM. Le Refuge18. Elle plaide la naïveté, assure n'avoir tiré du fonds « aucune rémunération ni aucun bénéfice »14
Son père, lui, tient bon. Ce n’est pas sa première polémique. Le mercredi 4 février, au micro de RTL, il se dit « blanc comme neige » et exclut formellement de démissionner17. Le soir même, il s'envole pour Marrakech, où se tient une biennale d'art contemporain5. La « générosité » d'Epstein n'a jamais entraîné la moindre « contrepartie ». Le mot est choisi. Cet homme préside l'IMA depuis janvier 2013 avec une indemnité votée par son conseil d'administration, alignée sur celle de son prédécesseur19. 9'250€ brut par mois, selon la Cour des comptes20.
Le vendredi 6, le PNF ouvre une enquête préliminaire pour blanchiment de fraude fiscale aggravée, visant Caroline Lang et son père21. Le même jour, en déplacement à Erbil, Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, parle d'éléments « inédits et d'une extrême gravité »22. Son ministère a la tutelle de l'IMA, en paie la moitié du budget, 12,3M€ par an20, et c'est sur proposition de l'État que le conseil d'administration a installé Lang en 201319. Les éléments, selon un membre du cabinet de Barrot, ce sont uniquement les recherches que tout le monde fait depuis une semaine sur le site du DOJ. L’affaire monte d’un cran. L'Élysée et Matignon demandent à Barrot de le convoquer. Le ministre s’exécute et l’invitation part pour le dimanche. Lang est toujours à Marrakech, « sonné et épuisé » selon ses proches22. Le lendemain, sans attendre, il adresse sa lettre de démission à Jean-Noël Barrot. « Les accusations portées à mon encontre sont infondées »23, et il le démontrera, dit-il. Le ministère prend acte le jour même.
Et voilà comment s'arrête la carrière de Jack Lang. Un proche du clan Lang conclut auprès de Zero Bullshit :
« Jack Lang paye ses rumeurs, et c’est regrettable. Mais pour lui, l’histoire se résume à ça. Alors qu’objectivement, il a bénéficié des largesses financières de Jeffrey Epstein, et qu’il a passé près de deux décennies à vivre sur son ex-statut de ministre, sur des deniers publics. C’est une espèce en voie de disparition. »
Mais un membre de la famille se défend catégoriquement, sans pour autant contredire le sus-cité :
« Il n'y a jamais eu un seul virement d'Epstein ou de ses sociétés vers un quelconque compte lié aux Lang. »
Aucun virement vers un compte des Lang. C'est vrai, et c'est factuel. Cela dit, le démenti porte sur les comptes des Lang. Pas sur ce qui a été versé ailleurs, ni sur ce qui n'a jamais pris la forme d'un virement, et qui porte un nom : des avantages en nature.
Reste l'argent, celui du fonds qui a fait tomber Jack Lang. 1,9M$ au total, versés par Epstein sur le compte de Prytanee. Caroline Lang ne s'est occupée de rien. Jack Lang n'a « jamais touché un centime ». Aucun des rédacteurs de Zero Bullshit non plus.
L'histoire, telle que la presse l'a racontée en février, tient en trois cercles. Le premier, le seul visible : Jack Lang. Son nom dans les titres, son visage sur les plateaux, sa démission en une semaine. C'est normal, c'est une personnalité publique, et ex-politique de premier plan.
Le deuxième, dans la plupart des articles : Caroline Lang. C'est elle qui rencontre Epstein en premier, qui organise les déjeuners, les voyages, les visites privées, qui lui écrit pendant 7 ans, qui tient la moitié du fonds par son trust, qui envoie le CV « de Jack » et s'assure de « la bonne réception des transferts de fonds »24. Jack est rarement en copie.
Le troisième cercle, dans les statuts et sur le compte, est beaucoup plus discret : Étienne Binant. Il gère et il signe. Il écrit à Epstein « pour Jack ». Dans les papiers de février, il restera « un certain »22, « financier trentenaire »25, « mystérieux homme d'affaires », « inconnu du grand public »13, « homme à tout faire » des Lang26, « ce personnage secondaire »24. Sollicité, il « n'a pas répondu ». Partout. Sauf à Zero Bullshit, où il écrit le 1er septembre :
« Vous pouvez m envoyer vos questions par whatsapp ou par mail et je reviens vers vous. »
Quelques minutes avant l'heure définie pour y répondre, Étienne Binant nous a adressé cet e-mail. Sébastien Grandin, lui, n'a pas répondu.
« J'ai pris connaissance de votre post Linkedin, postérieurement à l'envoi de vos questions. Il en ressort clairement que vous n'avez pas attendu mes réponses à celles-ci pour prendre une position finale, et que votre démarche à notre égard est hostile. Dans ces conditions, vous comprendrez que je ne donne pas suite à votre sollicitation. »