Le dimanche 14 octobre 2012, place des Vosges, Caroline Lang présente son père à Jeffrey Epstein. Les 200 m² de Jack et Monique sont à l'hôtel de Chabannes, dans un immeuble dont les 2 plus gros propriétaires sont des SCPI, Buroboutic et Épargne Foncière. Sous les arcades ont vécu Simenon, Francis Blanche, Brialy, Annie Girardot, Jean Teulé, Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn, Guillaume Canet et Marion Cotillard27.
Et à l'autre bout de la place, au 1 bis, l'hôtel de Coulanges. Vide depuis 1965. En 2010, le collectif Jeudi Noir l'occupe, et l'auteur principal de cette newsletter avec lui. L'expulsion a lieu 2 ans avant ce déjeuner. Xavier Niel l'achètera en 2016 pour 31,5M€27.
Ce soir, c'est Epstein qui vient compléter ce gratin, accompagné d'une jeune femme qu'il présente comme sa nouvelle assistante. Appelons-la M.
Caroline dira à plusieurs journalistes connaître Epstein depuis le printemps15. Plusieurs témoins, dont une ex-amie proche, indiquent qu’ils se connaissaient en réalité bien avant. Information corroborée par le FBI qui trouve son nom dans un carnet, lors d’une perquisition en 2009, qui fera l’objet d’une note en raison de sa filiation avec l’ex-ministre.
Tout au long de l’année 2012, Caroline et Epstein se voient et se parlent régulièrement. Elle va à plusieurs reprises dans son désormais fameux duplex du 22 avenue Foch. Epstein ira même jusqu’à lui payer sa cotisation, plusieurs milliers d'euros, au Cercle de l’Union interalliée24, un des clubs privés les plus prestigieux et fermés de France. Alors quand il débarque avec M. place des Vosges, Epstein arrive en ami.
M., elle, n’est pas une amie. Ce n’est d’ailleurs pas non plus son assistante. Elle a confié à Zero Bullshit comment elle est arrivée à cette table. Tout commence en mars 2011 : après un stage de 6 mois à Londres pour une marque de boissons française, elle arrive à Paris pour s'occuper des invités de marque d'une figure incontournable de Saint-Émilion. C'est là qu'elle rencontre Epstein. Elle voyage, elle a du caractère, et une idée fixe : l'art. Pour y arriver, elle rêve d’intégrer une école qu’elle n’a pas les moyens de financer, d’autant qu’elle n’aura bientôt plus de visa en règle pour rester en France. Epstein la rassure : il ne la laissera pas tomber. Durant l'été 2011, il lui donne des devoirs par Skype, Anna Karénine, Nabokov, pour lui rappeler sa Russie natale.
Début septembre, Epstein arrive à Paris et propose à M. une sortie au Louvre. Il fait beau. Pour qu'il la reconnaisse dans la foule, elle porte une tenue légère avec des chaussures roses et un bracelet bleu. Mais rapidement, ils finissent avenue Foch, où ils ont une relation sexuelle. Deux semaines plus tard, elle est admise dans une école à l'étranger, et c'est l'assistante d'Epstein à New York qui règle l'acompte.
Un an plus tard, à l'automne 2012, M. est de retour à Paris, et demande à Epstein de l'aider à trouver un travail dans l'art. De passage dans la capitale, il l'emmène marcher autour des Champs-Élysées, et la promenade finit dans le duplex de l’avenue Foch. M. comprend alors qu’avec Epstein, rien n’est gratuit : il aide, mais tout s'échange. Elle pensait qu’aider les gens qui ont du potentiel était chez lui une seconde nature. Elle découvre l'autre facette. Elle s’en contente, en se disant que ça pourrait l’aider. Peu après son départ, Epstein l'invite à déjeuner chez les Lang le week-end suivant. Avec une condition : se faire passer pour sa nouvelle assistante.
Voila comment elle arrive chez les Lang, place des Vosges, ce dimanche-là, à la table où Caroline présente son père. À cette table, il y a une victime, au sens où le DOJ l'entend, lui qui caviarde son nom comme ceux des autres.
C’est lors de ce déjeuner que les Lang négocient avec Epstein le financement de l'ADCM, l'association de Jack Lang : 2 virements de 50K€ suivront, en octobre et en décembre. Darren Indyke, l'avocat d'Epstein, veut d’ailleurs un document signé de la main du ministre. Mais Caroline refuse, 4 mois durant :
« Ils ont été transférés sur les comptes de l'ADCM, pas sur le compte de mon père. C'est pour cela qu'il n'y a pas besoin de signer un accord formel entre mon père et Jeffrey. »24
À ce même déjeuner, Caroline Lang évoque à plusieurs reprises Étienne Binant, et son compagnon Sébastien Grandin.
Étienne dit conseiller des sociétés pour lever des fonds, sous l'enseigne Globe depuis 1 ou 2 ans, société créée en 2007 par Grandin et Olivier L. où au moins 5 associés vont entrer jusqu’en 201128. Binant facture toutes ses prestations avec cette société de conseil, dont il n’est légalement que secrétaire.
Sébastien, lui, est designer, formé au studio Andrée Putman où il gravit doucement tous les échelons pendant des années, selon son compte LinkedIn, supprimé quelques heures avant la publication de cette enquête, après un passage chez des médias.
Sur leur entrée dans l'orbite des Lang, les sources ne s'accordent pas : 2010 ou 2011, par un haut cadre de la santé pour les uns, par un fonctionnaire du ministère de la Culture pour les autres. Toutes s'accordent sur le reste : Grandin d'abord, proche de Caroline, et Binant dans son sillage. Et tous ceux qui les ont fréquentés, y compris ceux qui ne leur parlent plus, sont unanimes : le couple est apprécié pour sa présence, sa conversation, sa culture et sa gentillesse. Binant, notamment, est décrit par plusieurs personnes comme un homme brillant, solaire et très charismatique, comme le résume une de ses relations de l’époque :
« Quand je l’ai rencontré au milieu des années 2000, il était évident qu’Étienne n’était pas issu de la bonne société parisienne. Mais malgré son jeune âge, il en avait appris les codes d’une manière étonnamment précise. »
La relation entre le couple et les Lang n’est pas juste une histoire de mondanités. En octobre 2012, Grandin a un ami à caser : P., son ex-assistant de studio chez Putman entre deux CDD, cherche un poste. Sans hésiter, il sollicite Caroline pour le placer auprès d'Epstein. P. ne connaît Epstein ni de nom ni de réputation. Il sait juste, ce que lui en dit Grandin : que cet homme ouvre des portes. Epstein accepte dans un premier temps, mais l’appel n’aura pas lieu, comme le confirme P. à Zero Bullshit, précisant qu'il n'a jamais rencontré Binant non plus :
« Sébastien a transmis entre mes CDD mon CV à des personnes car il appréciait mon travail. Le Skype […] n'a jamais eu lieu. Je n'ai jamais rencontré ni parlé à cet homme. Je suis triste que mon nom puisse être lié à lui. »
Il retournera chez Putman l'année suivante, sous Grandin, en CDD puis en CDI, et restera proche du studio. Fin 2025, il sera d’ailleurs invité pour le centenaire du studio. Grandin, non.
4 mois plus tard, en février 2013, c’est Binant qui a besoin de Caroline. Jack Lang vient d'être nommé à la présidence de l'Institut du monde arabe, en janvier, et le nom de la famille pèse un peu plus. Binant prépare une levée de fonds pour un client, dont on reparlera dans le 4e épisode, et pose à Caroline une seule question, avec un seul nom dedans :
« Crois-tu que cela puisse intéresser Jeff E. ? »26
Caroline transfère. Epstein ne répond pas. Mais Lang fait ce qu’elle sait faire. Epstein doit venir à Paris fin mars. Elle lui organise une visite privée de Versailles, un lundi de la fin mars, et glisse, au passage :
« Je voulais organiser un dîner avec Sébastien et Étienne. Ils partent en Thaïlande le 22 ou le 23. Tu arrives tard le 22 ? »
Le dîner est calé dans la seule soirée possible, le vendredi 22, avant leur départ. Quand elle arrive à 21H dans l’appartement avenue Foch, Caroline Lang salue Epstein et M. Encore elle, toujours assistante. Même un vendredi soir. Grandin, lui, ne fait que passer, l'avion pour Bangkok l'attend. La soirée a suffi : le lendemain, Epstein les invite tous les deux chez lui, à New York, le 1er avril. Grandin accepte avant d'avoir défait ses valises.
Le reste de la semaine, Epstein le passe avec les Lang. Le lundi 25, Versailles, fermé au public comme tous les lundis, 3 personnes dans la galerie des Glaces, Epstein, Jack et Caroline, et le soir un mot, « Merci pour aujourd'hui, c'était unique ». Le mercredi, Strasbourg, où Thorbjørn Jagland, secrétaire général du Conseil de l'Europe et président du comité Nobel de la paix, le reçoit dans sa résidence avec Bill Gates, arrivés ensemble. Le jeudi, un déjeuner d'anniversaire chez une amie de la famille avec Jack, Monique, Woody Allen, celui-là même par qui Lang dira plus tard avoir rencontré Epstein, Josiane Balasko, et M., qui sera également à la visite d’Hermès où Axel Dumas en personne les accueille.
Le 1er avril 2013, donc. La maison de la 71e rue, à 100 mètres de la Cinquième Avenue. Étienne Binant entre chez Jeffrey Epstein, dans les valises de son compagnon. C'est la première fois qu'il voit l'homme à qui Caroline a transféré son dossier, et la première fois qu'ils sont tous les trois.
À table, la conversation va de l'art aux affaires, en passant par le cinéma, Le Nom de la rose, La Vie des autres. Puis, très vite, ce qui intéresse Grandin : réaménager la salle à manger, et il le propose au nom du studio Putman. Quelques semaines plus tard, il demande les plans du manoir pour lui faire une proposition.
Personne, au studio, n'en sait rien. Pas même Olivia Putman, qui dirigeait le studio depuis 2007, comme elle l’explique à Zero Bullshit :
« On n'a jamais signé un contrat. On n'a jamais fait un plan. On n'a jamais rien fait pour Epstein. »
En réalité si. Grandin l’a fait au nom du studio. Alors que le duo se voyait toutes les semaines deux. Entre-temps, Epstein le relance pour autre chose. Il lui demande s'il connaît « an assistant » parlant français pour voyager avec lui, l'anglais ne dit pas le genre. C'est le mot qu'Epstein emploie, des dizaines de fois, pour les femmes qu'il fait voyager avec lui. Et c'est le mot qu'il a mis sur M. Rien n'indique que Grandin l'ait compris. Il dira simplement n’avoir pas trouvé.
Reste que le manoir n'est que le seul chantier où Grandin veut faire travailler le studio Putman. Epstein veut aussi aménager une pièce sur Little Saint James, sa fameuse île. Puis vient le duplex du 22 avenue Foch, celui-là même où M. a fini la soirée du Louvre 2 ans plus tôt. Trois chantiers en 2 ans, tous portés au nom du studio.
Au tout début de l’été, Grandin envoie plusieurs propositions pour la salle à manger de New York. Autour de la table, 8 chaises en métal d’Edgar Brandt, celles qu'Andrée Putman avait rachetées en 1988 à la dispersion de la collection d'Andy Warhol, et qui passent aux enchères à Paris 2 jours après l'envoi. Il signe directeur exécutif du studio Putman. Quelques semaines plus tard, d’autres propositions. Grandin en profite pour annoncer fièrement que le studio vient d'inaugurer un Sofitel à Paris, et il en est maintenant le patron. Il joint d’autres propositions, toutes signées Putman. Olivia, en reste estomaquée.
« Je n’avais pas du tout, du tout conscience [de ce que Grandin envoyait] »
Proposition envoyée par Grandin à Epstein
Epstein ne donnera pas suite. 2 ans plus tard, il s’en ouvrira à un tiers : il n’aime pas le travail de Putman.
Quant à M., elle quitte la France à la fin de l’été 2013. Plus de visa, plus de travail, et elle rentre en Russie. De ce qu’Epstein lui avait promis, l’école, le réseau, l’art, il ne reste rien. Epstein lui répond de moins en moins. Puis disparait de sa vie.