Dans les cités grecques, le prytanée est la maison du gouvernement. C’est là que siègent les prytanes, les magistrats qui exercent le pouvoir. Là que brûle le feu de la cité. Et là que la cité nourrit à vie, à ses frais, ceux qui l’ont bien servie. Les vainqueurs olympiques. Les bienfaiteurs. Socrate, condamné, demanda pour toute peine d’y être nourri jusqu’à sa mort. C’est le nom que porte une société à 1K$ de capital enregistrée à Saint-Thomas, îles Vierges américaines : Prytanee, LLC. Personne ne dit qui l’a choisi.
La société naît en juillet 2016. Mais l’idée est plus ancienne de 6 mois. En janvier 2016, Epstein propose aux Lang un fonds. Plusieurs proches racontent pourtant que l’idée venait de Binant, qui l’aurait soufflée à Epstein. Le principe tient en quelques lignes : il met 20M$, Jack achète les œuvres, et les bénéfices se partagent en deux. Epstein, lui, ne s'implique pas.
« Il peut appeler cela le Fonds d'Art Lang. S'il préfère que mon nom n'apparaisse pas, cela me convient aussi. »
Pour comprendre ce qui se joue en janvier 2016, il faut revenir en arrière. Entre-temps, la condamnation de Floride est devenue un problème pour ceux qui l'entourent. Caroline sait depuis 2012 : elle a tapé son nom sur Google et trouvé le plaider-coupable de 2008. Pour elle, son ami a été condamné, il a payé sa dette, et elle croit à la seconde chance. En janvier 2015, elle lui envoie elle-même l'article de Paris Match sur le prince Andrew, « je suppose que tu es au courant ». Cet article-là ne parle plus de 2008 : il rapporte les accusations d'une femme qui dit avoir été livrée à des hommes puissants alors qu'elle était mineure. Epstein résume la rumeur à de la mauvaise presse.
Les années qui suivent resserrent tout le monde. En juin 2013, Epstein prend des nouvelles de Valérie, la sœur de Caroline, qui a une tumeur au cerveau. Le lendemain, Caroline lui propose une soirée au théâtre avec sa mère, Sébastien et Étienne, et il les invite tous à prendre un café chez lui. Un mois plus tard, Valérie meurt le 22 juillet, 3 mois après le diagnostic. Elle avait 47 ans.
Sa mort ébranle toute la famille Lang, soutenue par ses proches, dont le couple Binant/Grandin qui se montre présent. Au début de l'année 2014, Caroline se met au vert pour se changer les idées. Elle demande à Epstein de l'emmener quelques jours sur son île, sans ses parents. Le milliardaire propose plutôt sa maison de Palm Beach. Elle part finalement en Thaïlande avec Grandin et Binant. Mais le mois suivant, ses filles de 15 et 13 ans sont en vacances, et veulent aller à Miami. Lang demande une recommandation d’hôtel à Epstein, et s'il connaît des gens sur place, des amis avec des adolescents. Il propose la même maison. C'est son assistante, celle-là même qui payait l'école de M. 3 ans plus tôt, qui organise le voyage : numéro de vol, noms des passagères, portable, adresse de la maison, chauffeur à l'arrivée. Elles y passeront 6 jours.
Ce qu'elle lui donne en retour, ce sont des musées rien que pour lui : le Palais de Tokyo un mardi, jour de fermeture, Orsay, Pompidou, la terrasse du 9e étage de l'IMA que préside son père depuis janvier 2013. Au printemps 2015, les Lang sont à Marrakech, au Royal Mansour, accompagnés de Grandin et Binant. Le pays intéresse également Epstein, et il hésite à acheter un bien. Jack lui transmet le prix d'un riad, 5,4M€, « offshore ». Et fin 2015, quand la famille cherche 30K€ pour boucler un documentaire consacré à Valérie, il accepte de mettre au pot.
Binant, lui, a fait son chemin. Il a géré les affaires d'une légende du cinéma français, et il dirige depuis 2014 une medtech lyonnaise. Deux histoires qui sont les deux épisodes suivants de cette série. Un homme qui monte des sociétés et libère les autres de l'intendance : exactement ce qu'il faut à un fonds dont personne ne veut s'occuper.
Voilà dans quel état d'esprit arrive la proposition de janvier 2016. Epstein, en réalité, se fout de Prytanee. Ce qu’il achète, c’est une relation avec un politique en France, où il réfléchit à s’installer. Les Lang, eux, sont contents d’avoir un soutien financier qui, bien qu’il ne leur verse rien, règle quelques factures, des hôtels ou des taxis.
Reste à savoir qui va tenir la boutique. Epstein avait proposé que Jack Lang soit rémunéré comme gérant du fonds, et selon un proche de l’époque, il a refusé. Binant, lui, y pense depuis le départ, et prend le costume.
Dès février 2016, Epstein réclame Étienne. Caroline essaye de faire caler un RDV, mais la fine équipe se manque de peu : Étienne est en Thaïlande, comme 3 ans plus tôt. Pareil en avril. Alors le rendez-vous aura lieu lors d’un déjeuner à New York. En réalité, les Lang ne sont pas très entreprenants. Epstein, si. Le 16 mai, c’est lui qui contacte Binant. Bingo : il est à New-York, mais part ce week-end au Monténégro.
Deux jours plus tard, Binant entre dans la maison de la 71e rue. Il vient avec son assistant personnel, Dustin S., payé en prestation, puis salarié de la medtech que Binant dirige. L'opération Prytanee se règle en quelques dizaines de minutes. Caroline est débriefée au téléphone, et le mois suivant Darren Indyke, l'avocat d'Epstein, règle les détails. Et à ce stade Jack est encore dedans : les dépenses au consentement conjoint « de J et J », Jeffrey et Jack, un relevé mensuel « sur demande à Jack ».
Deux mois plus tard, Prytanee, LLC est déposée à Saint-Thomas, avec un gérant unique : Étienne Binant. La société existe, mais elle est vide : ni argent, ni associé, ni compte en banque, et surtout pas l'accord des Lang. En octobre, Binant obtient l'accord de la famille Lang sur le montage et sur les documents, et le fait savoir à l'avocat d'Epstein comme un vendeur qui livre une commande. Dans la foulée, Binant l'invite à dîner chez lui, dans son appartement parisien.
C’est Caroline Lang qui entre dans le fonds. Pas en son nom : par un trust, The Pierre Trust, créé le jour même et qui ne possède rien d'autre que la moitié de Prytanee. Elle en est la fondatrice et la seule bénéficiaire, ses 2 enfants après elle.
Création de Prytanee, LLC
Identité de The Pierre Trust
Dans le contrat signé le même jour, en face de son nom, à la colonne des apports : « n/a ». En face de la société d’Epstein, Southern Trust Company : « à déterminer ». Des 20M$ annoncés en janvier, il ne reste aucun chiffre : le fonds ne sera pas doté, il sera alimenté au fil des besoins, à la seule discrétion d’Epstein. Et le jour où il y aura de quoi partager, il reprendra d’abord sa mise.
À ce stade, le seul revenu certain prévu par les documents est celui de Binant : 25K$ par trimestre. En échange, c’est lui qui va acquérir les œuvres, mais il n'engage seul que jusqu'à 3K$. Au-delà, toute dépense exige l'accord d'Epstein, et pour une œuvre de plus de 10K$, l'approbation écrite de son avocat. Chaque mois, il devra en outre fournir un état des recettes et des dépenses. Tout ça pendant les 10 ans où le fonds est censé durer, sauf mort de l’un des deux associés.
Reste le compte en banque. Ce sera la Deutsche Bank Trust Company Americas, 345 Park Avenue, où Epstein a déplacé ses avoirs en 2013 quand JPMorgan l'a lâché29. Indyke résume le montage à la banque en une phrase :
« STC fournit les fonds et Mme Lang apporte le savoir et l'œil pour le potentiel et la valeur artistiques »
4 personnes auront la signature sur le compte : Epstein, Indyke, Lang, et donc Binant.
Ensuite tout va très vite. Deux jours après l’ouverture du compte, en janvier 2017, Grandin envoie une sélection d’œuvres à Epstein et Lang. En réponse, Indyke indique que le premier million de dollars a été transféré. Quelques semaines après, avant que la première œuvre soit achetée, Binant transfère 100K$ sur son compte personnel.