💥 Zero Bullshit
Chapitre 05

Journées du patrimoine

Un samedi de l'été 2017, en début d'après-midi, Jeffrey Epstein se promène avenue Montaigne. Accompagné. Le milliardaire en vadrouille propose au gérant de son fonds d'art de le retrouver au Plaza Athénée, avenue Montaigne. Binant lui répond que chez lui, 35 numéros plus haut, c'est plus joli. Alors Epstein monte au quatrième gauche. Il connaît bien les lieux, pour avoir été plusieurs fois invité par Binant et Grandin.

Le 60 avenue Montaigne, où le couple vit depuis 18 mois, mériterait une newsletter à lui seul. Au bout de l'avenue, sur le rond-point des Champs-Élysées, c'est l'une des adresses les plus chères de Paris. Pour les milliers de passants qui longent la vitrine chaque jour, c'est surtout le flagship de Gucci. Le bâtiment, l'hôtel d'Hautpoul, appartient depuis 1910 à la famille La Bédoyère-Bucaille, et il est depuis des années au cœur d'une succession qui fait trembler l'aristocratie parisienne.

Alors c'est vrai, Gucci lâche 4,3M€ par an pour les 1'500 m² du showroom, 2,8K€ le mètre carré par an33. C'est une jolie somme. Ça paraît beaucoup. Mais c'est deux fois moins qu'une adresse dans le Marais. Et sur la même avenue, Cartier paie 8K€ le mètre au 53, Saint Laurent 9K€ au 37, Valentino 15K€ au 3533.

La marque perd tellement d’argent qu’elle a finalement décidé de céder son bail. Une aubaine pour les propriétaires qui vont donc pouvoir réévaluer le loyer… ou pas. Selon un proche de la famille Kering, propriétaire de Gucci, aurait par le passé fait plusieurs offres pour renouveler le bail qui finit fin 2026, à une époque où la marque n’était pas au bord du gouffre. Une proposition 10M€ aurait été refusée. Puis une autre à 7,7M€. La famille a préféré laisser courir le bail.

Parce que ce loyer bas n’est pas un accident, c’est un instrument : il fait baisser la valeur de l’immeuble, et cette valeur est précisément ce qui se dispute dans la succession, où le bâtiment vaut entre 20 et 500M€ selon qu’on le calcule sur les baux en cours ou sur ceux du marché.

Selon un membre de la famille propriétaire, c’est G., héritier lui aussi, qui les a installés dans l’immeuble où il vit avec son compagnon, un galeriste portugais, entre Paris et Londres. Le loyer serait autour 5’000€ par mois selon une amie proche du coupe à cette époque. Un membre de la famille propriétaire en confirme l’ordre de grandeur, sans donner de montant. 300 m² à l’angle du rond-point des Champs-Élysées, 16,7€/m²/mois : l’adresse la plus chère de la ville se loue dans le quart le moins cher de Paris, où les loyers passent sous 23,2€/m²/mois34.

Un agent immobilier spécialisé dans le luxe parisien situe un tel bien entre 30K€ et 50K€ par mois  :

« Difficile de donner un prix exact sans avoir vu le bien. Mais il s'agit probablement d'un des logements les mieux situés, dans l'un des meilleurs numéros, de l'une des adresses les plus prestigieuses de la capitale. »

Pour l’ordre de grandeur, il cite un duplex de 200 m² affiché 50K€ place Vendôme et un plus petit avenue Kléber à 40K€. Les annonces de septembre 2026 lui donnent raison : 32K€ pour 240 m² place des Vosges, 50K€ pour 398 m² à deux pas de l’Étoile, 60K€ pour 650 m² dans le Triangle d’Or. De 88 à 254€/m²/mois, et aucun avenue Montaigne.

À l'intérieur, une partie du mobilier vient d'un marchand américain qui travaillait avec Andrée Putman, et il coûte plus cher que ce qu'un salaire de décorateur permet d'acheter selon un spécialiste du secteur qui connait les revenus de Grandin à l’époque. Et pour comprendre comment ces pièces sont arrivées au quatrième gauche, il faut suivre Sébastien Grandin.

Grandin entre au studio Andrée Putman en 2004, comme assistant personnel de la fondatrice35. Un an plus tard, l'Opéra de Paris veut confier la scénographie d'une grande soirée au studio, et c'est lui qui fait le lien. Andrée Putman n'a pas d'idée pour cette soirée, alors elle passe la main à sa fille Olivia, paysagiste à l'époque, qui installe des arbres dans tout l'Opéra. C'est là qu'elle croise Étienne Binant pour la première fois. Olivia prend la direction artistique du studio en 2007, quand la santé de sa mère se dégrade36. Et c'est sur Grandin qu'elle s'appuie jusqu'à la mort d'Andrée Putman, en janvier 2013. Grandin devient directeur exécutif six mois plus tard.

Le 60 Montaigne et les meubles ne sont pas une exception. C'est seulement l'endroit où leur train de vie se voit le mieux. Un soir, Grandin fête son anniversaire au Cheval Blanc, l'hôtel ouvert par LVMH dans l'ancienne Samaritaine. Salle à manger privée. Une vingtaine d'invités. Open bar pendant 4 heures. Le chef qui passe à table, et qui salue le couple parce qu'il le connaît. En bas, un taxi attend avec 300€ au compteur. Tout le monde est heureux. Mais plusieurs proches s'interrogent sur cette débauche financière.

D'autant qu'en plus des soirées qu'ils organisent, le couple finance massivement des institutions culturelles. Au point d'être parmi les plus importants donateurs de Paris, selon une célèbre mécène qui les a souvent côtoyés et qui tient à rester anonyme.

« Le petit couple amusait beaucoup. Parce qu'ils étaient sympathiques, charmants et qu'ils présentaient bien. D'autant plus qu'Étienne est un fin connaisseur de l'opéra, qu'il peut en parler des heures. Il adore ça. […] J'ai parfois entendu d'autres mécènes questionner leur fortune, surtout quand sa [medtech] a commencé à vaciller. »

Elle marque une pause.

« Mais vous savez, parfois on évite de poser les questions auxquelles on ne veut pas de réponse. »

Le mécénat leur donne un rang, et ça se joue d'abord à New York. Treize jours après la visite d'Epstein avenue Montaigne, Binant déjeune au consulat de France avec les American Friends of the Paris Opera & Ballet, pour la venue du Ballet au Lincoln Center, et il pose sur la photo avec Jean-Yves Kaced, le directeur du mécénat de l'Opéra37. Juste à côté de la table d'Anne-Claire Legendre, alors consule générale de France à New York, qui succédera à Jack Lang à la présidence de l'IMA en février 202638.

Deux mois plus tard, au gala d'ouverture de la saison de danse au Palais Garnier, c'est Grandin qui pose, avec Mathieu Gallet, le PDG de Radio France39, un homme que Binant retrouvera dans une société commune.

Au Louvre, le couple entre au Cercle des mécènes en 2018 et y est encore en 2019, entre les Guerlain et les Seillière4041.

À l'IMA, l'institution que préside Jack Lang, Binant est « donateur particulier » de Cités millénaires, l'exposition phare de 2018, puis de ses tournées à Riyad et à Bonn, sur une ligne où figurent le milliardaire Naguib Sawiris, ancien patron d'Orascom, le premier opérateur téléphonique égyptien, Wafic Saïd, milliardaire lui aussi, connu pour avoir facilité les accords d'Al-Yamamah et pour posséder l'une des plus belles collections impressionnistes au monde, et Georges Antaki, philanthrope libanais héritier d'une des familles les plus connues d'Alep, qui détient une collection de manuscrits anciens.

À l'Opéra, ils sont partenaires de la soirée Don Giovanni du 19 juin 2019, 17 jours avant l'arrestation d'Epstein. Ils y resteront, de « Grands philanthropes » du Fonds de dotation à « Ambassadeurs », sans jamais quitter la liste des grands donateurs.

Programme 2019

Saison 2020-2021

Saison 2021-2022

Saison 2022-2023

Saison 2022-2023

Saison 2024-2025

Surprise néanmoins. Parce que durant cette enquête, l’Opéra de Paris a été contacté à de très nombreuses reprises, sans que l’institution ne réagisse. Mais quelques semaines avant cette publication, le nom d’Étienne Binant a subitement disparu du site internet, laissant Sébastien Grandin seul donateur de tous les financements

Le problème, c'est qu'une partie de ce que finance le couple ne provient pas de leurs deniers personnels. À plusieurs reprises, les entreprises où passe Binant financent des soirées ou des événements, notamment à l'Opéra de Paris. Et aussi des dons, aujourd'hui contestés.

Entre 2017 et 2018, alors que sa medtech le rémunère 500K€ comme directeur général, Binant organise plusieurs événements dont il affirmera par la suite qu'ils ont contribué à l'image de la société. Cette argumentation sera remise en cause par la DGFiP lors d'un contrôle fiscal, puis par le liquidateur judiciaire, comme nous l'expliquerons longuement dans le 3e volet.

Ces dons ont continué pendant des années, alors que Binant recevait des sommes très importantes du fonds d’Epstein. Et jusqu’à récemment : l’avocat d’une medtech où Binant a tenté de s’imposer ces derniers mois a confirmé à Zero Bullshit qu’il allait déposer plainte après un virement de 39K€ à l’Opéra de Paris.

Sollicité à de nombreuses reprises, l’Opéra de Paris s’en est tenu à une seule réponse, malgré les relances :

« Nous tenons à rectifier d'ores et déjà qu'il ne s'agit pas des premiers mécènes / donateurs de l'Opéra de Paris. »

C'est noté.

Contactés et relancés à plusieurs reprises, Le Louvre et l’IMA n’ont jamais répondu.

Le ministère de la culture, la ministre Catherine Pégard ainsi que son cabinet sont également restés silencieux malgré plusieurs sollicitations.