Une fois le trust créé, Binant insiste à plusieurs reprises pour avoir les accès du compte de Prytanee. En février 2017, il est à Los Angeles, il demande à Epstein et à Indyke si le compte est bien ouvert, et comment il accède à la banque en ligne. Il a déjà ses artistes : pas de foire, pas de salle des ventes, des gens dont il connaît l'atelier et la maison, dont certains ont dîné ou dormi chez eux, et qu'il faut aller voir à Los Angeles ou à Berlin. Epstein approuve. Enfin, Epstein s'en fout, surtout.
Mais Indyke propose l'inverse. Le premier million est déjà viré sur le compte, et il préférerait que son bureau prépare les chèques et fasse les virements à la demande, pièce justificative à l'appui, pour que la comptabilité se fasse en même temps. Soit exactement ce que prévoit le contrat. Mais Binant préfère imposer son propre mode opératoire. Et il finit par obtenir gain de cause. De quoi faire le premier virement de 100K$ vers l'Interaudi Bank, à New York, sur un compte à son nom. Soit la totalité de ses honoraires sur une année.
Déclaration des gérants et bénéficiaires du compte de Prytanee à la Deutsche Bank
Une semaine plus tard, Prytanee achète ses seules œuvres. Ça tient en 3 jours et une douzaine de virements, vers un artiste de Los Angeles, Cali Thornhill DeWitt, et 2 galeries, la V1 Gallery à Copenhague et la VNH Gallery, rue Vieille-du-Temple. Les pièces vont de 900$ à 9'600$. Total net : 101'518$, soit 5% de ce qu'Epstein a mis.
C'est toute l'activité artistique de Prytanee, du premier jour… au dernier.
Virements vers les galeries depuis le compte de Prytanee
Ensuite, plus rien pendant 2 ans. Le compte ne sert plus qu'à payer Binant. L'un des virements tombe deux jours après la visite d'Epstein avenue Montaigne. Fin 2017, 700K$ sont partis chez lui, 100K$ chez les artistes, et il reste 198K$. Le compte dort 3 mois, puis Binant réclame une rallonge de 200K$ à Epstein, le 6 mars 2018 : il ne peut plus acheter, et pour le convaincre, il invoque Jack. Selon lui, le président de l'IMA prépare la foire d'art de Dubaï, lui envoie des spécialistes de l'art du Moyen-Orient et d'Afrique, et s'impatiente que rien ne vienne. Le lendemain, 400K$ arrivent de Southern Trust, soit le double de ce qu'il demandait. 200K$ repartent chez lui le jour même. En janvier 2019, même mécanique : 500K$ entrent, 100K$ sortent dans la journée.
Aucune œuvre ne sera achetée avec ce compte. Et selon un proche du clan Lang, aucune autre œuvre ne sera jamais achetée après la dizaine de mars 2017.
Compilation de tous les virements vers le compte personnel de Binant
Au total, 1,4M$ sur un compte personnel, en 25 mois. Le contrat prévoit 25K$ par trimestre pour le gérant, 9 trimestres entre février 2017 et mars 2019, 225K$ au maximum. La différence fait 1,175M$. Alors même que le contrat lui garantissait déjà une prébende, 10% des actifs sous gestion, quand des frais de gestion de plus de 3 ou 4% feraient bondir n'importe quel investisseur.
Pourquoi personne n'a rien dit ? Probablement pour les raisons longuement expliquées avant.
Alors personne n'a demandé de comptes. Cela dit, il reste un dernier mystère. Le dernier virement part fin mars 2019, Epstein n'est arrêté qu'en juillet, et pendant tout ce temps, 397'882$ restent sagement sur le compte. Sans que personne n'y touche.
Eh bien la raison est peut-être liée à celui qui sonne au quatrième étage, douze jours après ce dernier virement : le fisc. Pour des raisons qui seront dévoilées dans le 3e épisode, Binant est dans le collimateur de l'administration fiscale. Et pas que. Malgré ses revenus élevés, la DGFiP trouve que son train de vie n'est pas cohérent. Pendant le contrôle, elle s'intéresse notamment à deux sociétés.
La première avait fuité parmi les 130'000 comptes offshore dévoilés par les Offshore Leaks en avril 2013. La fille de l'ex-président philippin, la famille du président azerbaïdjanais et quelques dignitaires de Gazprom y sont cités, mais l'affaire fait peu de bruit en France. Trois ans plus tard, les Panama Papers font l'effet d'une bombe, et cette fois ce sont des centaines de milliers de contribuables occidentaux qui sont sortis du bois, jusqu'à l'ex-premier ministre islandais. C'est comme ça que l'administration découvre qu'Étienne Binant détient un compte lié à une société immatriculée aux îles Vierges britanniques depuis 2004, Win-Win Consumer Rating, Ltd. Il déclarait alors habiter un condo de luxe de Manhattan donnant sur l'Hudson, qui portait encore le nom de Trump Place. Il a 26 ans. Nous sommes presque 10 ans avant qu'il ne commence à lever des fonds via Globe, la société de Grandin.
Interrogé sur la structuration, un fiscaliste franco-suisse explique :
« À la création, ce genre de société coûtait autour de 3 à 5K$. Souvent pareil pour la gestion annuelle, le nominee director, le nominee shareholder, la banque, etc. »
Pourquoi faire ?
« Difficile à dire sans connaître le profil de la personne. Généralement, c'est plutôt pour détenir des actifs, profiter d'une fiscalité légère, en toute confidentialité. Ce qui n'est pas illégal. Ce qui l'est, c'est de ne pas la déclarer, et l'obligation existait déjà depuis plusieurs années à l'époque, avec le 123 bis du CGI, qui permet de taxer depuis la France les revenus logés dans ce genre d'entité. »
Et de conclure, pour la question que tout le monde se pose :
« Il n'y a pas de minimum pour créer ce type de structure. Mais en dessous de quelques centaines de milliers d'euros, ça devient vite très coûteux, à plus de 2 ou 3% par an. »
L'autre société qui intéresse le fisc, c'est évidemment Prytanee. Binant réclame à l'avocat d'Epstein le certificat d'immatriculation et tout un tas de papiers montrant qu'il n'est « ni actionnaire, ni propriétaire, ni contrôleur, directement ou indirectement », pour éviter que le fisc croie qu'il manipule des montants non déclarés.
Epstein est furieux. Caroline lui avait déjà fait part de la situation, mais sans réponse, Binant a contacté Indyke en le mettant en copie, alors qu'Epstein avait donné pour consigne que les avocats se parlent entre eux. Probablement parce qu'il a compris le problème. Son argent doit servir à acheter sa tranquillité. Pas l'inverse.
Ce que Binant veut démontrer au fisc, c’est qu’il n’est pas bénéficiaire effectif de Prytanee. Sur le papier, c’est vrai : les deux associés sont les trusts d’Epstein et de Lang, lui n’est que gérant. Mais dans les faits, il contrôle la société, puisque les deux trustees ne s’y intéressent pas, qu’il n’a jamais envoyé le moindre rapport de gestion, et qu’il a viré 1,4M$, soit la quasi-totalité des avoirs, sur un compte à son nom.
L'homme qui signe seul, qui gère seul et qui vient d'encaisser 1,4M$ de ce compte demande un papier disant qu'il ne contrôle rien.
Selon plusieurs témoins, Epstein aurait alors décidé de stopper net le « Jacques Project » et de couper les ponts avec Binant, devenu encombrant et inutile.
Caroline, elle, restera dans l'entourage d'Epstein jusqu'au bout. Six semaines avant son arrestation à l'aéroport de Teterboro, elle lui demande une voiture pour venir la récupérer à JFK, comme un service normal.
À la même période, les 397'882$ qui restent sur le compte repartent vers Southern Trust Company, au centime près, jusqu'aux 45 cents d'intérêts résiduels. Caroline Lang détient toujours la moitié de Prytanee. 50% d'un actif qui se résume désormais à 100K$ d’œuvres et 0$ de trésorerie.
Quant à l'argent, il ne part plus à la Deutsche Bank, où Epstein a logé l'essentiel de ses avoirs, mais à la FirstBank Puerto Rico.
Et ce n’est pas un hasard.