💥 Zero Bullshit
Chapitre 07

L'exception culturelle

Pour comprendre pourquoi les fonds quittent la Deutsche Bank, il faut remonter quelques mois en arrière. Stewart Oldfield, le banquier personnel d’Epstein, appelle Indyke pour lui annoncer que son employeur a décidé de mettre fin à leur relation. Sans donner plus de détails. Epstein est à l’étranger, il ne rentre à New York qu’à la mi-décembre. La réunion se tient donc quelques jours plus tard, avec Epstein, Oldfield, Indyke et Kahn, le comptable de longue date du milliardaire. Oldfield est gêné, mais il doit expliquer qu’en ce 21 décembre 2018, tous les comptes, personnels et des sociétés, doivent être clos. Sous deux mois. Indyke comprend. Epstein ne tombe pas des nues. Depuis des mois il savait que la DB voulait se séparer de lui. Mais c’est acté.

Quand le compte de Prytanee est ouvert début 2017, personne ne pose de question. Ou personne ne veut en poser. Ce qui permet à Binant d’avoir rapidement ses accès. Mais tout va basculer 18 mois plus tard… à Bombay.

V. est analyste pour la banque allemande depuis 8 mois. Après un passage à la comptabilité d'un géant mondial de la plomberie, qui externalise ses ressources en Inde, il a passé 6 ans chez SS&C, un des leaders des logiciels pour la finance, coté au Nasdaq. Arrivé initialement pour des opérations comptables, il migre rapidement vers la conformité, où il traite des dossiers d'AML et de KYC. C'est précisément pour ce rôle qu'il est recruté en octobre 2017 à la DB.

Au printemps 2018, c'est lui qui est chargé de la revue de routine de Prytanee, comme toutes les institutions financières sérieuses en pratiquent. La première chose qu'il voit, c'est que le dossier a été approuvé par la conformité la veille du premier virement vers le compte de Binant, et que les diligences semblent avoir été très rapides.

Alors il fait son travail. Et ça sonne dans tous les sens.

Loin de Paris, il ne sait évidemment pas qui est Jack Lang, et encore moins sa fille. Mais après quelques secondes sur Google, il s'étonne d'une chose : ce qu'il trouve ne correspond pas au KYC. La Caroline Lang française travaille à Paris pour Warner, quand celle qu'il a sous les yeux dirige Sotheby's.

KYC de Caroline Lang

Le problème est double.

Il existe bien une Caroline Lang qui dirige Sotheby's, d'un âge comparable, mais elle est domiciliée en Suisse. Pas en France. Et elle ne correspond pas à l'autre mention du dossier, celle d'une Lang chez Warner. En réalité, quelqu'un a fabriqué une biographie fictive pour concilier ce que Caroline avait déclaré et ce qu'on avait trouvé sur internet. Ça n'a aucun sens. Mais personne ne l'avait vérifié avant V.

KYC de Caroline Lang

Mais surtout, la Caroline Lang qu'il trouve est une personne politiquement exposée, en tant que fille de Jack Lang. Ce qui n'a jamais été déclaré et qui peut valoir une sanction à la banque.

Et voilà comment Epstein, Lang et Binant se sont retrouvés classés à risque « modéré » par la conformité à l'ouverture.

V. ne s'arrête pas là. Il tape aussi le nom de Binant, sur lequel les bases de la banque n'avaient rien trouvé. En quelques secondes, il tombe sur sa fiche à l'ICIJ, issue des Offshore Leaks, avec sa société des îles Vierges. Il l'ajoute au dossier.

Puis vient Epstein : plusieurs articles sur sa condamnation de 2008, et une plainte récente. Il les ajoute aussi, avec une note indiquant que les pièces d'identité des avocats et de Caroline Lang sont périmées.

V. écrit une courte note pour dire que le risque est désormais élevé, et l'envoie à Oldfield, qui se contente d'un lapidaire :

« No material changes. »

V. insiste.

Sans succès. Oldfield a déjà essuyé plusieurs interrogatoires de la conformité, de ses collègues et de quelques supérieurs. Mais les avoirs d'Epstein pèsent, et il en tire des bonus substantiels. Au point d'avoir défendu le dossier en 2015 devant la conformité. Alors il répète.

« We've taken Epstein through high risk review on a regular basis, so there shouldn't be new news there. »

La relation ne change pas. Les comptes restent ouverts. La fiche de Caroline Lang n'est même pas corrigée.

Pourtant, V. continue son travail. Il inscrit la condamnation au dossier. Il réclame à plusieurs reprises le certificat d'immatriculation de Prytanee, titulaire du compte, qu'il n'obtiendra jamais. Malgré ses signalements, Oldfield et son supérieur valident le dossier en juin. Puis en septembre, la conformité lui répond qu'il n'y a pas lieu de faire remonter le dossier. Pendant ce temps, les virements continuent vers l'Interaudi.

Les alertes de V. ne restent pourtant pas lettre morte. Au middle office, plusieurs personnes militent pour que la banque coupe toute relation. Alors tout le monde creuse. Et certains demandent à Bombay des vérifications. Durant l’été plusieurs KYC sur d’autres entités sont refusés suite à d’étranges liens, et des gérants qui ressemblent à des hommes de paille. Les vérifications montrent des failles énormes, des signataires dont il manque des documents, des pièces perdues, des documents jamais signés. Mais Oldfield évacue tout.

« On a déjà répondu à beaucoup de ça. Envoyez-moi seulement les points en suspens, dans un seul mail. »

Pendant 6 semaines, les équipes réclament les pièces manquantes, et Kimberly Hart, directrice du contrôle de la banque privée Amériques, veut comprendre ce qu'Epstein venait faire dans la pyramide de Ponzi de Steven Hoffenberg. Rien n'y fait. Oldfield est en formation commerciale, puis il finit par répondre : il a parlé à l'avocat d'Epstein, la plainte est fantaisiste, Hoffenberg est un escroc instable, et pour le reste, il suffit de googler son nom. Le 13 novembre, Andrew Gallivan, qui dirige la banque privée de New York et dont Oldfield dépend directement, approuve la poursuite de la relation. Le lendemain, Hart écrit à la conformité qu'elle ne voit rien de nouveau dont le risque n'ait déjà été accepté, et qu'on peut avancer sur la base de la validation précédente. Bombay soumet ses dossiers dans la foulée.

Une seule question reste ouverte, et elle ne vient pas de la conformité : le patron des opérations de la banque privée veut zéro dossier haut risque en retard à la fin de l'année, et les clients qui n'auront pas fourni leurs pièces au 15 novembre recevront une lettre de sortie. Un seul nom figure sur la liste d'Oldfield : Gratitude America, la fondation qui a notamment financé les Lang. Mais Oldfield règle rapidement le problème et tente de passer le dossier en force.

Hart refuse. Elle veut d'abord savoir qui sont les bénéficiaires de ce trust, et ce qu'ils font pour Jeffrey Epstein. Personne n'avait encore posé la question.

Mais ce qui va obliger la banque à réagir et qui va remonter jusqu’au dernier étage, c'est l'enquête de Julie Brown, publiée le 28 novembre 2018 dans le Miami Herald : 80 victimes identifiées, et l'accord de non-poursuite négocié en 2008 que V. avait justement fait ajouter au dossier. Au même moment, Virginia Giuffre raconte publiquement comment elle a été livrée, mineure, aux amis d'Epstein.

Malgré cela, Oldfield s’obstine. Et face au refus de Hart d’ouvrir un nouveau compte, elle convoque une réunion, met la direction et en copie et ajoute l’enquête de Brown, et un article du Daily Mail daté de 2016 qui parle d’un défilé de mannequins au manoir d’Epstein. Plusieurs des participants sont bénéficiaires du trust pour lequel Oldfield insiste pour ouvrir un compte.

Deux jours plus tard à la première heure, Hart défend son opinion devant les patrons de la banque privée. Oldfield se contentera de deux chiffres.

  • 200M$ d’avoirs ;
  • 1,3M$ de revenus nets / an.

Oldfield perd la bataille. Et la guerre. Mais il sait surtout qu’il va perdre son poste. Quelques jours plus tard, c’est lui qui informe V. :

« Inutile de continuer la moindre remédiation. »

L’analyste met aussitôt le dossier à jour. 7 mois après ses alertes, son travail est terminé.

Et voila comment Oldfield en vient à appeler les avocats d’Epstein, puis Epstein lui même, pour leur laisser deux mois. Pour Prytanee. Mais pour les dizaines d’autres comptes également.

Les transferts et les fermetures vont durer pendant des mois. Des mois pendant lesquels Binant continuera ses prélèvements, pendant lesquels Epstein continuera à utiliser ses comptes jusqu’à un virement de 50K$ plus de 6 mois après. Alors même que la carte d’identité est périmée de 2015. Alors que le fisc est déjà chez Binant.

Quand l’annonce de l’arrestation d’Epstein tombe, la direction de la DB s’assure auprès d’Oldfield que tout est bien clôturé. Toujours pas. C’est Hart qui bat le rappel.

« URGENT !!! Need to close accounts ASAP »

Il reste encore 33,77$.