La chute du crowdfunding a d’abord libéré une clientèle entière, surtout en France où l’immobilier pesait une part énorme des financements. Les chiffres sont brutaux : 845M€ collectés sur l’immobilier en 2025 pour 1’004 projets, contre 861M€ et 1’139 projets un an plus tôt, et loin du pic de 202213. Le segment ne pèse plus que 47,9% de la collecte du secteur, qui atteint 1’763M€ tous produits confondus, après un sommet à 2’355M€ en 2022.
La collecte du crowdfunding en France
L’AMF avait déjà mesuré l’ampleur des dégâts, et sa méthode vaut le détour14. Le régulateur a collecté les données des 10 plus grosses plateformes, soit 75% de la collecte 2021-2023, et comparé ce qu’elles affichent à ce qu’elles constatent. Sur les projets financés en 2019, le taux de retard affiché était de 15,2%. En comptant aussi les projets remboursés en retard, et pas seulement ceux encore en souffrance, il passe à 60,2%. Le même marché, les mêmes projets, 4 fois plus de casse selon la façon de compter. Au 31 mars 2024, environ 30% des projets en cours accusaient un retard, avec des cohortes 2020 et 2021 à 20,1% et 36,9% 2 ans après leur lancement.
Projets immobiliers financés en 2019 : le taux de retard, selon la façon de compter
2 ans plus tard, le baromètre indépendant tenu par Argent et Salaire, qui collecte les indicateurs de plus de 40 plateformes depuis 2017, donne un taux de défaut de 15,33% en montant au 30 juin 2026 sur l’ensemble du crowdfunding en dette, immobilier, énergies renouvelables et PME confondus, en recul de 11,1% sur un an15. Le seul segment immobilier, lui, tournait à 25,8% en avril 2026, contre 2,4% en 2022, et dépasse 35% sur certaines plateformes16. Non pas que les plateformes françaises soient moins bonnes qu’ailleurs : l’immobilier y était simplement surreprésenté.
Le taux de défaut du crowdfunding immobilier
Mais ça ne concerne nullement le crowdequity, pourtant vendu par les mêmes plateformes, avec le même agrément. Pas un seul chiffre officiel. Juste une fosse commune où il faut rechercher les étiquettes de soldats inconnus pour savoir qui avait fourni les rations. Parce que là où la dette publie ses taux de défaut au format FPF, mois après mois, plateforme par plateforme, le crowdequity ne publie rien. Ni taux de défaut, ni performance, ni mortalité des lignes. Nulle part. Mais nombre d’investisseurs de longue date voient les échecs s’accumuler. D’abord parce que, mécaniquement, les deals du crowdequity sont moins bons que la moyenne. Ensuite parce que le marché s’est retourné, empêchant pas mal de startups de se refinancer et les envoyant à la casse faute de rentabilité. Puis l’IA est arrivée massivement, et un peu la défense, même si ça reste un marché à part, changeant la direction des fonds, tuant pas mal de boîtes au passage et permettant à d’autres de se passer temporairement de financements externes.
De fait, certains acteurs se sont spécialisés uniquement sur le late stage :
D’autres acteurs de l’equity ont intégré des offres similaires, sans en faire leur cœur de cible :
De même que des fintechs multiproduits, Ramify ou Cashbee.
Chacun raconte ça à sa manière, mais la communication est identique : accéder à des investissements dans des boîtes peu accessibles. Avec un discours globalement mesuré.
Cela dit, un autre point frappe : la similarité des deals. L’explication facile serait que les boîtes multiplient les canaux pour lever. Or une majorité de deals sont des secondaires. Une partie de la réponse est structurelle : au premier semestre 2025, 5% des licornes concentraient 94% de l’intérêt acheteur sur le marché secondaire, selon Caplight19. Tout le monde court après la même vingtaine de noms. L’autre partie de la réponse, c’est qu’un acteur de l’ombre sert une grosse partie des clubs et des plateformes : Maresquier Partners20, entre Paris et Dubaï, qui pourrait finir l’année au-dessus de 200M€ de volume. Et qui, selon plusieurs informations concordantes, négocierait le rachat d’une société de gestion disposant déjà d’un fonds de private equity. Le mouvement n’a rien d’isolé : Fundora a déjà fait la même chose avec Kyoseil AM18. Racheter un agrément coûte moins cher que d’en demander un.
Sa documentation commerciale21 dit d’ailleurs mieux que moi ce que coûte l’intermédiation : les performances qu’elle affiche sont présentées comme nettes pour l’investisseur, après déduction des frais de transaction, des coûts de change, des frais de structuration et du carried interest. Quatre postes, énumérés par le vendeur lui-même.
Et au milieu de tout ça, un étrange acteur sorti de nulle part.