Le 18 novembre 2014, la brigade financière entre au Musée des Lettres et Manuscrits, et perquisition en simultané le domicile de Gérard Lhéritier23. Dans les locaux d'Aristophil, les enquêteurs découvrent l'ampleur du désastre. Environ 130 000 pièces à inventorier, une comptabilité labyrinthique où, selon les constats des enquêteurs et associations, certains manuscrits apparaissent dans plusieurs indivisions. 105M€ d'avoirs bancaires saisis, 13M€ d'immobilier gelé. Lors des perquisitions, les enquêteurs saisissent aussi 155K€ en liquide dans la villa niçoise de Gérard Lhéritier. Son patrimoine comprend un yacht de 19m évalué à 1,4M€, amarré à un anneau acheté 270K€, ainsi que plusieurs dizaines de millions d'euros en placements financiers gelés2425.
La machine qui tournait depuis des années s'arrête brutalement.
Au-delà des multi-inscriptions, les enquêtes révèlent des survalorisations massives et des reventes internes opaques. Ces situations ont nourri, côté civil, des demandes cumulées en revendication (restitution/substitution) et en créance (perte de chance/préjudice)26.
Pourtant, dans une lettre adressée aux clients le 4 décembre 2014, la direction dénonce une « mise à mort programmée avant tout jugement », affirmant que le blocage des comptes « asphyxie » la société.
À partir de là, tout s'enchaîne. Gérard Philippot est désigné administrateur judiciaire le 13 février 2015. Trois jours plus tard, le 16 février, le tribunal de commerce de Paris prononce le redressement judiciaire27. Six mois après, le 5 août 2015, c'est la liquidation judiciaire28. Le tribunal désigne Christian Galantaris et Jérôme Cortade comme experts pour évaluer les collections. Les chiffres sont clairs. D'un côté, environ 850M€ collectés auprès des épargnants. De l'autre, un passif d'environ 1,2G€. Entre les deux, un trou béant.
Le problème technique qui se pose alors est vertigineux. Comment liquider des dizaines de milliers de manuscrits dont la très grande majorité est détenue en indivision par des milliers de personnes ? Chaque vente nécessiterait théoriquement l'accord unanime des copropriétaires. Une impossibilité pratique qui menace de bloquer toute redistribution pendant des années.
Dès l'ouverture des procédures, les souscripteurs se sont retrouvés devant un choix procédural à double entrée :
En pratique, beaucoup ont dû faire les deux : revendiquer la chose quand c'était défendable et déclarer la créance pour couvrir l'écart de valeur/les pertes. Le tout s'est heurté à deux freins : les scellés (pas d'accès matériel aux œuvres) et la traçabilité approximative (inventaire, titres, multi-inscriptions).
Pour les conventions en indivision (notamment Coralys), chaque dossier supposait de réunir les co-indivisaires pour décider :
Les absents/non-revendiquants, les désaccords de valorisation et la multiplication des indivisions ont mécaniquement ralenti les flux de restitution.
En juin 2016, une polémique éclate quand l'administratrice judiciaire Me Monique Legrand confie la gestion des collections à Patrimoine Écrit, soutenue par la famille Lhéritier et d'anciens courtiers, décision qui fait grincer des dents29.
Le 5 octobre 2016, le tribunal de commerce désigne finalement Aguttes après appel d'offres pour gérer ce casse-tête : inventorier, conserver et coordonner la dispersion. Un travail de titan : à l'arrivée, environ 6’900 lots seront catalogués, 286 m³ de documents traités. Mais le verrou juridique reste fermé.
Il faudra attendre le 16 mars 2017 pour que le TGI de Paris trouve la solution : une ordonnance rendant les ventes possibles, organisant la gouvernance des indivisions et la coordination des ventes sans exiger l'unanimité impraticable des copropriétaires. Le droit déverrouille ce que la technique bloquait. Le même mois, le notaire d'Aristophil, Jérôme Gautry, est mis en examen pour complicité de pratiques commerciales frauduleuses30.
Le 20 décembre 2017, première vente chez Drouot. Mais la veille, l'État annonce le classement Trésor national du rouleau des Cent vingt journées de Sodome de Sade et des Manifestes du surréalisme de Breton. Plus de 900 lots seront revendiqués ou retirés au titre d'archives publiques. Ce qui reste part aux enchères. Le manuscrit d'Ursule Mirouët de Balzac atteint 1,17M€ frais inclus. La lettre d'amour de Napoléon à Joséphine, estimée 60-80K€, monte à 280K€ au marteau. Belle performance ? Sauf que dans les valorisations internes Aristophil, des lettres comparables étaient présentées à des niveaux nettement supérieurs, parfois au-delà du million. Division par quatre, au minimum. Total de la vacation : 3,8M€31 et 29% d'invendus.
Avril 2019 marque un jalon intermédiaire. Sous l'enseigne commune OVA (Aguttes, Artcurial, Drouot Estimations et Ader), sept ventes se tiennent à Drouot du 1er au 5 avril. Plus de 1 500 lots, pour une estimation globale de 10M€, sont répartis en thématiques : Beaux-arts (Renoir, Delacroix, Picasso), Littérature XIXe-XXe (Rimbaud, Éluard, Proust), Histoire (Napoléon, Marie-Antoinette, Henri IV, Marat), Histoire postale 1870 (ballons montés, « boules de Moulins ») et une Bibliothèque napoléonienne. Parmi les pièces phares : un poème de Rimbaud ex-Verlaine (est. 150-200K€), une lettre d'Éluard (100-150K€), un billet d'amour de Napoléon à Joséphine (100-120K€), ou encore des carnets de Delacroix. Depuis la première vacation de décembre 2017, déjà 14 ventes avaient eu lieu, cumulant 30,6M€ d'adjudications, dont 47 préemptions institutionnelles. Un volume notable, mais infime rapporté aux 850M€ collectés.
Ce marathon judiciaire durera jusqu'au 16 novembre 2022, date de la 55e et dernière vente officielle. Cinq années de vacations régulières, parfois hebdomadaires, principalement à Drouot mais aussi à Neuilly chez Aguttes.
Les pièces majeures classées Trésor national trouvent finalement preneurs. En 2021, la BnF acquiert le manuscrit de Sade pour 4,55M€ et les Manifestes de Breton32. Une belle somme, mais qui confirme l'écart entre les fantasmes vendus et la réalité du marché.
Bilan des 55 ventes publiques (2017-2022) : environ 108M€ de produit brut au total, loin des montants collectés.
D’autant qu’en pratique, le marteau ne va pas directement aux victimes. D'abord les frais de procédure judiciaire et les mandataires. Puis les frais de garde, conservation et assurance : selon une source impliquée, un taux de 0,43% HT/an fut appliqué sur les indivisions à partir de 2018. Puis arrivent les commissions des maisons de vente. Les honoraires des experts, des avocats. Quand tout le monde s'est servi, le reliquat est maigre.
Reste que les flux internes révèlent la mécanique réelle : selon les propres chiffres de la société, en 2012, environ 2 000 œuvres furent revendues pour 46M€, un tiers pour de nouvelles acquisitions, deux tiers pour honorer les paiements au terme. La société indiquait que 40% des clients demandaient leur argent à l'échéance et que 15% réinvestissaient sous quatre mois. Des chiffres qui, relus après coup, confirment la logique de cavalerie.
Et tout ça a été permis grâce à un étonnant concours de circonstance. Lhéritier fut le plus gros gagnant français de l’Euromillions avec 170M€ en novembre 201233. Entre juillet 2013 et juillet 2014, cela lui permet de réinjecter 31M€ dans Aristophil pour retarder l'effondrement du système. De quoi alimenter la machine un temps, mais pas indéfiniment.
Et il se trouve que l'affaire Aristophil n'était pas un cas isolé. A la même période de ventes d'Aristophil, Artecosa dispersait sa collection. Les manuscrits partaient à 10-20% du prix payé par les investisseurs.
Qualifiée de « petite cousine d'Aristophil », Artecosa avait été fondée en 2008 par d'anciens salariés de la maison mère, proposant le même type de placements avec des rendements promis supérieurs à 6,25% l'an. « C'est le même système qu'Aristophil, mais en plus intelligent et retors », selon l'Association de défense des consommateurs de Lorraine.
Le 13 novembre 2018, la Commission des sanctions de l'AMF sanctionne Artecosa34. Entre 2014 et 2016, 650 clients avaient souscrit pour 25M€, sur des contrats reprenant la mécanique d'Aristophil : indivisions, promesse de rachat à +7,5% l'an après cinq ans. L'AMF retient des manquements graves : communication trompeuse (expertises prétendument indépendantes, fausse « garantie bancaire », expositions prestigieuses jamais organisées), absence de dépôt des contrats types, absence d'inventaire et de commissaire aux comptes. Verdict : 10 ans d'interdiction d'exercer comme intermédiaire en biens divers, et 50 000€ d'amende pour son dirigeant.
Mise en sauvegarde en janvier 2018, ses dirigeants seront condamnés au pénal en juin 2022 à des peines de prison avec sursis et interdiction définitive de gérer.