💥 Zero Bullshit
Chapitre 05

Cécité Volontaire

Les alertes existaient pourtant. À l'automne 2009, le chartiste et conservateur Rémi Mathis publie un billet critiquant le mélange musée/commerce autour d'Aristophil. Il le retirera ensuite, évoquant un risque de diffamation22. Le ton est donné.

Mais l’alerte finit par sortir du cercle des conservateurs. Le 31 mars 2011, UFC Que Choisir alerte sur ces étranges investissements, pointant survalorisations et absence de marché secondaire. Les professionnels du patrimoine dénoncent en privé la constitution artificielle d’une bulle qui les empêche d’acquérir pour les collections publiques. Des fonds privés auparavant déposés dans des institutions ont parfois été repris par les ayants droit pour être cédés, dont des archives de Romain Gary vendues à Aristophil. Le Syndicat de la librairie ancienne demande à ses membres de « s’abstenir de prêter la main à des opérations purement spéculatives, qui sapent la confiance en notre métier. » Mais qui écoute les trouble-fête quand Einstein sourit depuis les plaquettes commerciales ?

Il faudra attendre le 12 décembre 2012 pour que l’AMF publie une mise en garde contre les « placements atypiques », rappelant que « ces offres ne sont pas soumises à la réglementation protectrice des instruments financiers et que les documents commerciaux ne sont pas examinés par l’AMF ».

Le 6 décembre 2012, l'AMF saisit la DGCCRF qui dresse le 6 février 2014 un procès-verbal pour pratiques commerciales trompeuses. Le problème ? Ces produits n'entraient pas dans le périmètre des instruments financiers. L'AMF peut alerter, pas sanctionner. Une brèche béante dans le dispositif réglementaire.

Aristophil exploitait cette faille, et il faudra attendre la loi Hamon du 17 mars 2014 pour que le régime des biens divers se durcisse : dossier obligatoire à l'AMF, enregistrement, publicité encadrée. Trop tard pour les 18 000 investisseurs qui avaient déjà placé 850M€.

En janvier 2014, alors que les défaillances se multiplient, des échanges informels entre administrations témoignent de l'urgence. Le ministère de la Culture contacte Tracfin. L'État se mobilise enfin, mais la pyramide vacille déjà.

Même quand la justice frappe, rien ne s’arrête. Le 20 novembre 2013, le TGI de Paris reconnaît 313 brouillons de De Gaulle comme archives publiques. Aristophil continue. Après les perquisitions du 18 novembre 2014, la société ose encore affirmer que l’AMF a « validé son activité ». Mensonge flagrant. Le 26 novembre, l’AMF dément publiquement : elle n’a « ni agréé, ni visé, ni enregistré » les produits Aristophil. Jusqu’au bout, la manipulation.

Les voix critiques existaient. Journalistes spécialisés, experts indépendants, professionnels courageux. Tous pointaient les mêmes failles. Face au signal faible des sachants, la vitrine culturelle fait écran. Aristophil brandissait ses avocats et sa collection de parrainages ministériels. Les alertes se heurtaient au musée boulevard Saint-Germain, aux inaugurations officielles, aux catalogues signés par des conservateurs reconnus. La respectabilité comme forteresse.

C’est seulement en juillet 2017 que l’AMF publie ses listes noires sur les biens divers. Le dispositif réglementaire s’est durci après coup.

Mais le balai passe après la bataille.