💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Teenage Kicks

Brique House aime la bagarre. Au point d'en avoir fait le nom de sa bière phare. Et La Bagarre cogne. Les zythologues la rangent dans la catégorie « double IPA » : la version renforcée d'une bière chargée en houblon, amère, aux parfums de fruits. 7,7% d'alcool, une fois et demie le degré d'une blonde de supermarché.

Début mars 2020, La Bagarre coule pour la première fois, au comptoir d'un bar que la marque vient d'ouvrir dans une ancienne filature de lin de Saint-André-lez-Lille, aux portes de Lille1. Les murs sont en brique rouge, celle dont le Nord a bâti au XIXe siècle ses usines, ses ateliers et les maisons de ses ouvriers. La brique du travail devient le décor d'un bar, et son nom. Selon l'un des fondateurs, presque toutes les brasseries du coin se baptisent « la Lilloise » ou « la Nordiste ». Le bar et l'entreprise s'appelleront Brique House. Les cuves trônent dans la salle, derrière le comptoir, et la plus grande donne 2'000 pintes à chaque fournée, la taille d'un petit brasseur de quartier. Le bar sert des pizzas, dont la pâte est pétrie avec les restes du brassage2.

Quelques jours plus tard, le gouvernement ferme tous les rades de France.

Derrière le comptoir, Baptiste Dufossez n'a pas 30 ans, n'a jamais brassé une bière de sa vie et sort de 3 ans et demi chez AB InBev, le numéro 1 mondial du secteur, celui de Stella Artois et de Corona. Son métier : vendre les marques du groupe aux supermarchés, d'abord magasin par magasin, puis au siège d'Intermarché, de Casino et d'Auchan. Le voilà qui vend sa propre bière au verre, à quelques mètres de la cuve. Son associé, Joseph Timmermans, 36 ans, a dirigé pendant près de 7 ans les achats d'une société de restauration du groupe propriétaire de Flunch.

Avant l'ouverture, le bar et ses cuves ont coûté 800K€. 4 banques, sur les 8 démarchées, en ont prêté l'essentiel. Les 2 associés ont apporté le reste, 40K€ chacun. Dufossez a sorti l'intéressement accumulé chez AB InBev. Timmermans n'avait presque rien de côté : il a vendu sa maison et s'est installé en location avec ses enfants. La première tournée, les fondateurs l'ont donc payée de leur poche.

Puis le pays ferme. Rouvre l'été. Referme à l'automne. Sauf des fois, entre règles absurdes et « quoi qu'il en coûte », dont chacun sait aujourd'hui ce qu'il en coûte. Les terrasses ne reviennent qu'au printemps suivant. Entre deux fermetures, la queue déborde sur le trottoir de la filature, au point de faire « partie intégrante du décor », écrira GEA, l'industriel allemand qui équipera plus tard la brasserie3. Pendant ce temps, le plus gros calendrier de l'Avent de bière du marché commande une cuvée à Brique House. Les bouteilles sont remplies à la main, et l'air qui s'y glisse oxyde le breuvage. Dufossez goûte la première case : « franchement c'était infect »4.

Au début du XXe siècle, le Nord compte près de 2'000 brasseries. En 1986, il en reste 165. Avant 1914, dans le Nord, le patron de bistrot ne choisissait pas ce qu'il servait : un contrat le liait à un brasseur, dont il vendait exclusivement la production. L'historien Jean-François Grevet appelle ce lien l'« obligation de bière », et ces tenanciers, des « serfs du comptoir »6. Dans les Ardennes, l'enseigne Stella Artois orne encore bien des façades de bars en France, quand c’est plutôt Jupiler en Belgique. 2 marques du même groupe, AB InBev. Les estaminets, eux, comme la plupart des bières locales, ont quasiment tous disparu. En 1938, la France comptait 500'000 débits de boissons. En 2020, il en restait à peine 35'0007.

L'essayiste Jean-Laurent Cassely a décrit avec justesse ces nouveaux artisans des grandes villes : des cadres diplômés qui quittent un bureau pour ouvrir une brasserie, une fromagerie ou une cave, et qui vendent à des clients qui leur ressemblent. Cassely y voit « un signe du processus de gentrification »8. La bière, elle, n'a pas changé de classe : les ouvriers en boivent presque autant que les cadres9. C'est le comptoir qui change. Le demi sous l'enseigne du brasseur devient la pinte d'IPA sous les néons. Les noms des bières font le reste : Plat Pays, L'Amère du Nord, Christophe Coron, Château Binouze10. Coron, plat pays, binouze : le folklore ouvrier du Nord devient une étiquette d'IPA de centre-ville. Le terroir est rejoué, la nostalgie sert de décor, et la clientèle, ce sont les cadres. Exactement la gentrification dont parle Cassely.

La 2e, ce sont les pros qui la remettent : un fonds régional, Nord Capital, et 31 business angels deviennent actionnaires. Parmi eux, les fondateurs des restaurants Big Mamma et Firmin Zocchetto, cofondateur de PayFit.

Avec cet argent, Brique House ouvre un 2e bar place Saint-Hubert, au cœur de Lille. Le Hein se présente comme un « estaminet futuriste », avec carbonnade et pinte à 8€11. Un an plus tard, à Villeneuve-d'Ascq, un 3e bar, le Heavy Toys & Slash Machines, étale ses 800 m² et aligne 30 tireuses12. Dans les documents remis aux investisseurs, un mot revient : « concept »13. L'estaminet devient un produit à dupliquer, ville après ville.

Pour remplir tous ces verres, Brique House se paie ensuite une vraie usine à Fretin, près de l'aéroport de Lille : 7M€, et des cuves capables de brasser 4 fois plus à chaque fournée que celle de Saint-André. Les machines démarrent au printemps 2022, 2 ans après l'ouverture de la filature14. Le site est conçu pour 100'000 hectolitres par an, de quoi remplir 20 millions de pintes. Mi-2025, la marque en revendique 18'000. Moins d'un cinquième. AB InBev, l'ancien employeur de Dufossez, en vend 27'000 fois plus15. Le fondateur reconnaît qu'il a fallu « 18 mois à savoir dompter cet outil industriel ».

Dufossez a un modèle, rapporte son bras droit16 : André Pecqueur. Fils de négociants en vins, il a repris en 1986 la Brasserie de Saint-Omer, alors en dépôt de bilan. Avec sa bière Goudale, il a bâti le premier brasseur indépendant de France17 : un groupe 300 fois plus gros que la brasserie lilloise, dont sa famille détient aujourd'hui tout le capital18. Dufossez fait l'inverse. Brique House brasse des millions, mais ce sont ceux des autres.