💥 Zero Bullshit
Chapitre 04

Qui veut (vraiment) être mon associé ?

En réalité, dès 2021, une fracture profonde commence à se dessiner au sein de Daan. Damian Py, ambitieux et tourné vers l'international, souhaite accélérer le développement de l'entreprise en levant des fonds significatifs pour conquérir les marchés étrangers. En revanche, ses associés, avec Antoine Fichet en tête, restent fermement attachés aux valeurs fondatrices : production française, éthique environnementale et ancrage territorial.

Cette divergence stratégique n'est pas simplement une question de financement, mais reflète deux visions entrepreneuriales fondamentalement différentes. Comme le confirment plusieurs sources proches du dossier, Py voit désormais Bob comme une startup à forte croissance devant rapidement s'imposer à l'international, quitte à assouplir certains principes fondateurs. À l'opposé, Fichet et une partie du conseil d'administration considèrent l'entreprise comme un projet industriel de long terme, où l'intégrité du Made in France constitue l'ADN même de la marque.

Au sein de l’entreprise, la méthode Py (alors actionnaire principal) commence à être remis en question par une partie des employés et certains partenaires. D’autant que la question de l’avenir de l’entreprise se pose, impliquant des décisions stratégiques à prendre :

  • Vendre la boîte à un industriel et le laisser gérer ;
  • Lever des fonds pour partir à l’international ;
  • Lever des fonds pour recentrer sur la France avec d’autres produits.

Dès 2020-2021, plusieurs offres de rachat en provenance d'Asie avaient déjà été formulées, dont une proposition particulièrement significative de 10M€ cash d'un acteur industriel chinois. Ces offres avaient été systématiquement refusées par les business angels historiques, qui estimaient que le multiple n'était pas assez élevé par rapport au potentiel de l'entreprise.

Que se passe-t-il réellement à ce moment-là ? Difficile d’être formel tant les avis divergent. Parce qu’en réalité, et c’est quand même souvent le cas, on est ici face à des guerres d’égo et d’argent, plus qu’à des problématiques business. Plusieurs des levées de fonds envisagées prévoient des cash-outs d’un ou plusieurs associés, ce qui déplaît à d’autres qui aimeraient qu’à ce stade, tout reste dans l’entreprise.

L’improbable IPO

Face aux réticences rencontrées, Damian Py élabore un projet ambitieux : une introduction en bourse IPO visant à lever 13M€ sur une valo de 30M€8. Cette opération présente un avantage stratégique majeur pour le dirigeant : transformer Daan de SAS9 en SA10 modifiant substantiellement la gouvernance.

Ce changement de statut aurait notamment pour conséquence de supprimer les droits de veto dont disposaient certains investisseurs dans la structure SAS, renforçant considérablement le pouvoir de Py, qui détenait alors environ 42 % du capital. Les business angels historiques, qui représentaient 17 % du capital, se sont fermement opposés à ce projet, qu'ils percevaient comme une manœuvre visant à les écarter des décisions stratégiques.

Une personne qui a travaillé sur le dossier m’explique que c’était… parfaitement vrai et presque assumé. Puisqu’il s’agit également de racheter une partie des parts de Fichet afin de s’assurer du contrôle.

Le plan de financement prévoyait 10M€ d'augmentation de capital et 3M€ en OC11, avec un objectif de free float12 supérieur à 33%. Cette structure impliquait une dilution d'environ 50% pour les actionnaires existants, bien que la banque d'affaires conseil, ait proposé une structure pour limiter la perte d'influence des fondateurs.

La simulation de dilution et contrôle post-IPO révélait des changements significatifs dans l'équilibre des pouvoirs :

Actuellement :

  • Py : 41%
  • Fichet : 33%
  • BA : 26%

Avant l’IPO, Py rachète des parts à Fichet :

  • Py : 63%📈
  • Fichet : 11% 📉
  • BA : 26%

Cas de l’IPO sans obligation convertible :

  • Py : 42% 📈
  • Fichet : 8% 📉
  • BA : 17% 📉
  • Flottant : 33%

Cas de l’IPO avec l'obligation convertible (3M€ avec prime de 20%) :

  • Py : 37% 📉
  • Fichet : 7% 📉
  • BA : 15% 📉
  • OC : 11%
  • Flottant : 30%

Outre le million d’euro qu’aurait couté l’opération, la valorisation à 1,8x le CA13 a d’emblée été sujet trop faible, par ceux qui avaient déjà rejeté l’offre à 10M€, et qui voyaient le potentiel de Bob. Mais l’éléphant dans la pièce, c’était évident le risque d’explosion des conflits de gouvernance déjà latents.

Si l’opération n’a jamais été sérieusement envisagée, pour certains elle a été décisive quant à l’opinion qu’ils se faisaient de Py.

L'offre de Yotta Capital et Oraxys (août 2021)

A l’été 2021, Yotta et Oraxys déposent une LOI14. Si le montant n’est pas clairement écrit, l’idée est d’arriver à lever 6M€. L'offre précise une restructuration stratégique pour Daan , impliquant une gouvernance alignée avec les objectifs des investisseurs, mais sans mention explicite d'une opération de cashout. Mais une source auprès d’un des acteurs suggèrent que la question d'une sortie partielle de certains associés a été évoquée dans les discussions suivant cette lettre d'intention, devenant un point de tension.

S’il n’a pas été clairement possible d’avoir les raisons de la non poursuite de la LOI, un cadre actuel de Daan15 est assez catégorique :

« [Damien Py] est aussi à l’origine de tensions avec les banques, certains fournisseurs, des clients/prospects. J’ai récemment échangé avec des gens de la grande distribution qui m’ont révélé, sans plus de détails, que nous étions « grillés » chez eux »

L'épisode "Qui veut être mon associé ?"

Mais peut-être que l’évènement le plus marquant, c’est le passage de Daan dans l’émission de M6. L’entreprise cherche 500K€, et 3 jurés16 acceptent et posent donc… 1,5M€ pour 15%. Un record. Mais une valo de 10M€, soit… exactement ce que les historiques avaient refusé.

En réalité l’émission se passe assez mal, et à la fin du deal, Py a une demande lunaire. Le duo accepte à condition de que Eric Larchevêque les aides… à lancer leur propre cryptomonnaie. Ce à quoi il répond « C’est une blague ? ». Et Simoncini d’enchaîner :

« Vous êtes complètement dingues. En fait, vous avez pris de la drogue ? […] Pour moi, à leur place c'est deal breaker. »

Eric Larchevêque était revenu un peu plus tard sur l’émission17.

« Damian Py et Antoine Fichet avaient une position, un comportement inapproprié. On ne savait même pas s’ils plaisantaient ou pas. lls sont passés très près de ne pas avoir de deal. Peut-être qu’ils ont été eux-mêmes dépassés par les événements. »

Bourbon en rajoute une couche en live, mais finalement le deal se fait sur 1,5M€ pour 21% + 2% de BSCPE pour Larchevêque, soit une valo de … 6,5M€. Sauf que le jour de la diffusion Larchevêque écrit sur Twitter18 :

« Malheureusement (pour nous) cela ne s'est pas réalisé car Damian a préféré avancer avec un autre fonds qui payé plus cher. »

La grande Épopée

Sauf qu’en réalité si le deal de QVEMA ne s’est pas fait, celui du mystérieux fonds non plus. Là encore, les raisons sont très mystérieuses.

  • Fichet et les BA auraient été trop gourmands ;
  • Py aurait négocié trop violemment avec des fonds ;
  • Trop de cashout était en jeu.

Comme souvent, difficile de faire le tri entre les versions de chacun. Reste qu’il faudra attendre 6 mois de plus pour qu’une LOI arrive sur la table, le 10 juin.

À la manœuvre, c’est Épopée Gestion, le fonds de Ronan Le Moal, ex-emblématique patron de Crédit Mutuel Arkea, et de Charles Cabillic, fondateur d’AlloVoisins. Deux défenseurs de l’économie locale.

C’est d’ailleurs le FCPI Épopée Transitions I qui se positionne pour poser 3 à 8M€, avec possibilité de réinvestissement via :

  • Une augmentation de capital destinée à financer le développement de l'entreprise ;
  • Un rachat de titres permettant d'offrir une liquidité à d'éventuels actionnaires sortants.

L'offre d'Épopée Gestion s'articule autour d'objectifs stratégiques précis :

  • Soutenir la croissance organique de Bob ;
  • Accompagner le lancement d'une gamme élargie de produits pour la cuisine et l'équipement de la maison ;
  • Explorer des possibilités de croissance externe par acquisitions.

Le tout avec un accompagnement opérationnel structuré via son accélérateur interne qui propose un soutien en stratégie digitale, ESG, internationalisation et croissance externe. Le fonds se positionne explicitement comme un « investisseur-entrepreneur local, challenging mais bienveillant », avec un accent fort sur l'ancrage territorial et une approche ESG responsable.

Sauf que si l’offre arrive à cette date, c’est parce que dans quelques jours aura lieu une AGE19 qui pourrait bien sceller la crise entre les associés qui grossit depuis des mois.

Un colifichet de valeur

Le 24 juin 2022, l'ordre du jour prévoit de trancher entre trois options clairement définies :

  • Maintien de Damian Py comme Président ;
  • Révocation de Damian Py et nomination d'Antoine Fichet comme Président ;
  • Aucun changement dans la gouvernance.

Damian Py préside lui-même cette assemblée qui va décider de son avenir, avec 100% du capital représenté.

  • 40% pour Py
  • 33% pour Fichet, +3% de proches
  • 20% pour les BA historiques

L’issue des votes ne fait guère de doute. Hélène Roux et Johann Terrier, parmi les historiques qui sont au board, souhaitent depuis longtemps remplacer Py par un dirigeant plus senior. Sans surprise, d’autres BA, comme Jean-Christophe Dubiez, qui a récupéré les parts d’un actionnaire décédé en 2020, et qui a refusé de vendre à Py, n’ira pas non plus dans son sens.

  • Première résolution : Quitus entier et sans réserve de la gestion de Damian Py pour l'exercice clos. Adoptée à l'unanimité.
  • Deuxième résolution : Révocation de Damian Py de son poste de président (57,5% des votes en faveur).
  • Troisième résolution : Nomination d'Antoine Fichet comme président et de Nicolas Ravallec comme directeur général. Adoptée à l'unanimité.
  • Quatrième résolution : Opération de levée de fonds à court terme dans les 6 mois. Adoptée à l'unanimité.

Py se fait donc sortir de sa propre boîte, qu’il a incarné pendant des années.

Fin.

  • Py conserve son ordinateur mais perd l'accès aux emails et données de l'entreprise
  • Il n'est plus autorisé à s'exprimer au nom de Daan Tech
  • Il reçoit une indemnité équivalente à 6 mois de salaire
  • La nouvelle direction s'engage à trouver un moyen de racheter ses parts

En échange de ces conditions, Py s'engage « de bonne foi à ne pas dénigrer l'entreprise ni ses dirigeants, actionnaires, partenaires » - un engagement disons moyennement respecté, selon des personnes restées dans l’entreprise.

Ses parts, elles, finiront dans la famille proche de Fichet.