💥 Zero Bullshit
Chapitre 04

Germinal

Le 18 septembre 2025, 240 fournisseurs du BHV reçoivent le même courriel37. Le directeur commercial du magasin leur annonce une grande opération : un Monsieur (dé)Loyal et des tickets à gratter. Il leur suggère d'adapter en conséquence les horaires de leurs salariés.

Et il oublie la copie cachée.

Les 240 adresses apparaissent en clair. Le dirigeant du Slip Français répond à tous, propose une action commune, et ouvre un fichier où chacun inscrit ce que le magasin lui doit. En 3 jours, une quarantaine d'entreprises découvrent qu'elles sont dans le même cas. Le total monte à 3,9M€ pour le BHV, plus 1,3M€ pour les Galeries Lafayette de région. La réponse de la direction arrive quelques heures plus tard. En copie cachée cette fois. Elle est signée Karl-Stéphane Cottendin, nommé à la tête du magasin 6 mois plus tôt.

Ce qu'ils attendent, en moyenne, c'est 11 mois. Le magasin règle ses fournisseurs en 331,6 jours et encaisse ses clients en 34,7. Alors que la loi fixe le délai de paiement à 60 jours.

Ce que le magasin met à payer, et à encaisser

Comptes annuels 2023 de SEGM BHV.

Pendant ces 11 mois, l'argent reste en banque : le magasin qui n'a pas gagné d'argent sous le règne des Galeries Lafayette termine sa première année sous l'empire de Merlin avec 25,9M€ de trésorerie, un bénéfice de 1,1M€ et s'offre même le luxe de payer des impôts. Au même moment, la principale foncière du groupe perd 8,2M€ et dispose de 2M€. Cet argent ne vient pas des banques : le BHV n'a pas 1€ de prêt à terme, et le coût de sa dette financière est de 0,1%.

💡 Comment un grand magasin encaisse l'argent des autres

Plus de la moitié des ventes du BHV se font en commission. La marque reste propriétaire de sa marchandise et paie ses propres vendeurs. Le magasin prête la surface, encaisse le client, prélève sa part, et reverse le reste à la marque.

Entre l'encaissement et le reversement, l'argent est chez lui. Plus le délai est long, plus il en garde.

57% des ventes de marchandises fonctionnent ainsi. Au 31 décembre 2023, 15,6M€ ont été vendus, encaissés, et jamais reversés aux marques. Sur un flux annuel de 28,7M€, ça fait plus de 6 mois de ventes que le magasin détient sans les avoir gagnées.

Comptes annuels 2023 de SEGM BHV, charges à payer au 31 décembre 2023 : 15'457'458 € dus aux marques pour des ventes en commission (ligne « FNP marchandise commission »).

Merlin, lui, dément.

En septembre 2024, il n'y a pas d'impayés : juste un allongement des délais, 45 jours au maximum, la faute au magasin qui n'a pas de service comptable et reste branché sur les systèmes des Galeries Lafayette. Selon lui. Une dizaine de fournisseurs concernés, tout au plus38. Un an plus tard, c'est toujours un problème d'outils39. En avril 2026, devant le tribunal de Lyon, ses avocats invoquent de nouveau le système d'information hérité des Galeries Lafayette. Le juge écarte l'argument faute de pièce et condamne même le magasin pour résistance abusive40. Mais Merlin s'en moque.

« Je suis libre de la gestion contractuelle avec mes fournisseurs. Libre ensuite à eux de l'accepter ou pas. »

Reste la loi. Quand même. Ce qu'il ne semble pas ignorer quand il tente une nouvelle fois un exercice de légende fin juillet 2026, chez Jean-Jacques Bourdin13 :

« Le contrat disait 10 jours, la loi dit 45 jours. On payait à 30 jours en moyenne. On respectait la loi. »

Sauf que c'est faux. Un document comptable donne même le chiffre exact.

331,6 jours.

Chez Bourdin, comme dans la presse ou au Sénat, il minimise :

« Des difficultés de paiement auprès de certains fournisseurs ont existé, que je ne nie pas. »

Lui en parle au passé. Y compris lors de son audition devant le Sénat, en janvier 2026.

« Même s'il en reste encore, nous avons réglé une grande partie des difficultés en matière de délais de paiement. »

C'est faux. Frédéric Merlin a menti devant la représentation nationale, et voilà pourquoi il ne peut pas l'ignorer.

À l'automne 2025, les marques partent, et tout le monde croit savoir pourquoi. Dior, Guerlain et agnès b. s'en vont. La version publique tient en un mot : Shein. Certaines le disent elles-mêmes, elles ne veulent pas de leur vitrine 2 étages sous celle du chinois.

Sauf que Dior n'a pas attendu Shein. Parfums Christian Dior attaque le BHV en 2025, presque 5 mois avant l'annonce41. Et ce n'est pas le premier : la plus ancienne décision connue est du 4 mars 2025, et chez B.B.L. la mise en demeure date du 30 septembre 2024, un an avant le courriel aux 24042. En réalité, le magasin était déjà déserté par des fournisseurs mécontents des impayés quand Shein est arrivé.

Alors ils réclament. Au moins une cinquantaine de procédures dès juillet 202543. La fédération professionnelle estime l'ardoise entre 13 et 17M€ en février 202644, la fourchette passe à 50-100M€ en juillet45. Longchamp obtient 1,1M€. Petit Bateau, 104K€, après 17 ans de collaboration. Et le Slip Français, celui qui avait lancé le collectif, finit par partir aussi.

D'autres restent et paient autrement. En novembre 2025, plusieurs PME installées dans le magasin ont dû licencier des salariés, à cause des retards de paiement, pour continuer à tenir leur corner. Même l'eau est à deux doigts d'être coupée mi-2026. Mais les impayés touchent aussi des logiciels ou encore le gardiennage.

Surtout que le contexte n'est pas neutre. Le prêt-à-porter français meurt depuis des années, et il meurt sans le BHV. 1'500 boutiques de vêtements ont fermé en France sur la seule année 2024. Les effectifs de l'industrie textile sont passés de 400'000 salariés dans les années 1970 à 60'00046. Camaïeu, Jennyfer, Kookaï, San Marina, André, Minelli, Comptoir des Cotonniers, Kaporal : la liste des marques disparues ou en procédure est plus longue que celle des fournisseurs impayés du magasin.

Plusieurs de ceux qui réclament leur dû allaient donc déjà mal.

Mais un secteur qui s'effondre explique des pertes. Il n'explique pas 11 mois de délai fournisseur contre 34,7 jours d'encaissement client. Il n'explique pas 25,9M€ en banque pendant que les marques attendent 11 mois. Et il n'explique pas ce que le magasin fait de l'argent qu'il garde.

Devant les juges, Merlin perd quasiment à chaque fois. Au moins 31 décisions condamnent ses sociétés.

The Kooples obtient 953'876 € le 3 octobre 2025, répartis entre le magasin et la société qui exploite les 7 anciennes Galeries Lafayette. Le prestataire qui garde le magasin, 776'014 € le 14 novembre, une dette que le BHV lui avait reconnue par courriel 2 mois plus tôt. Guerlain, 366'457 €, et à l'audience son conseil se présente sans formuler la moindre contestation. Gant, 222'766 €. Sandro, 183'021 €. De Buyer, 182'144 €. B.B.L., 154'654 €. Le Tanneur, 144'505 €. Bocage, 122'799 €. Moulin Roty, 107'081 €42. Mais Armor-Lux attend toujours 429'000 €47.

Les condamnations citées, en euros

Partout le même scénario. Le magasin reconnaît la dette et demande des délais, 6 mois, 12 mois, parfois 24. Inlassablement, la justice décrit la même mécanique. En novembre 2025, un magistrat parisien relève que le service comptable du magasin reconnaît lui-même des blocages bancaires, et ajoute 28'211 € pour rupture brutale : 4 jours de préavis, après 8 ans de relation. Celui de Lyon, celui qui a écarté l'excuse informatique, va plus loin, 3 mois après les déclarations de Merlin devant le Sénat40 :

« Du fait du mécanisme de rémunération du distributeur commissionnaire, l'entreprise SEGM BHV détient la trésorerie liée aux ventes encaissées. »

À Paris, un jugement ne comprend d'ailleurs pas pourquoi la société ne paye pas alors qu'elle n'est pas en difficulté48 :

« [Les sociétés du groupe] ne justifient ni de la réalité de leurs difficultés financières, ni de leur capacité à respecter l'échelonnement proposé si celui-ci était ordonné, ni même d'un commencement d'exécution. »

Ce n'est d'ailleurs pas propre au magasin parisien. À Metz, le maire décrit un centre commercial du groupe aux escalators en panne et aux portes non réparées, « de plus en plus délabré »49.

Quand il parle au Sénat, les 2 plus grosses condamnations du dossier sont déjà tombées, en octobre et en novembre. 1,73M€ jugés, une cinquantaine de procédures en cours, et une décision où son propre conseil s'est présenté sans contester. Ce n'est pas une grande partie des difficultés réglée. C'est l'inverse.

Et pendant que les impayés s'accumulent, Merlin s'offre donc 2 heures en mai 2025 pour faire sa promo sur Legend et raconter qu'il est parti d'un prêt étudiant de 15K€.

Cette facture-là a été payée.

Le pire dans l'histoire c'est que les impayés du BHV… sont nettement plus faibles que ceux du groupe, qui a fait des délais une stratégie comptable.

En 2022, la principale foncière du groupe devait à ses fournisseurs 15,8M€. Soit à peu près son chiffre d'affaires sur la même année.

Cette société n'exploite aucun magasin. Elle n'a pas de caisse, pas un seul salarié. Elle détient des murs. Et elle faisait déjà attendre ses fournisseurs plus d'un an en 2021, 2 ans avant que Merlin n'approche le BHV. En 2024, elle en est à plus de 2 ans. Le même exercice, un marchand de biens du groupe passe de moins de 10 jours à plus de 8 mois : aucune informatique commune, aucune transition à gérer. Et la société qui emploie les salariés du groupe frôle les 20 mois en 2023, sur un exercice dont 7 semaines seulement sont postérieures à la reprise.

Le marchand de biens, lui, gagne de l'argent cette année-là, il a de la trésorerie et presque pas de dette bancaire. Rien ne l'oblige à faire attendre ses fournisseurs 8 mois.

Il le fait quand même.

Délai de paiement moyen en jours de chaque société du groupe. Le BHV n'est que 7e sur 11

Comptes annuels déposés des sociétés du groupe, 2020 à 2025.

Le magasin dont tout le monde a dit qu'il ne payait pas ses fournisseurs est le payeur le plus rapide de la maison. Et le meilleur outil : c'est la seule entité du groupe qui encaisse du cash tous les jours.

Ce qui tombe bien, parce qu'il ne s'en gagne nulle part ailleurs. La principale foncière du groupe perd de l'argent chaque année un peu plus vite : 6,6M€ en 2021, 6,8 en 2022, 8,2 en 2023, 9,1 en 2024. Elle avait gagné 1,4M€ en 2020. C'est la dernière fois.

Et il y a une chose que le BHV a et que le reste du groupe n'a presque pas : des gens. 7,45M€ de salaires et de charges sociales sur l'exercice. La foncière n'a aucun salarié. La société qui détient les galeries non plus. La société de tête en a un.

Les autres salariés du groupe sont tous logés dans une seule société, celle qui facture des prestations de gestion aux foncières. Elle porte 6,6M€ de masse salariale en 2025, soit 56% de ses charges. C'est le seul autre endroit du groupe où il y a des bureaux, des contrats de travail et des fiches de paie.

C'est aussi la seule du groupe qui travaille vraiment. Elle gère les galeries, elle facture 15,4M€ de prestations aux foncières de la maison en 2025, et elle met 445 jours à se faire payer. Le groupe lui doit 18,8M€. Il lui reste 54'299 €, dont près de la moitié correspond à du travail déjà fait qu'elle n'a même pas encore facturé. Alors elle non plus ne paie pas ses fournisseurs. 347 jours. Et pour tenir, elle emprunte au groupe qui ne la paie pas : ce qu'elle lui doit quadruple en 2 ans. C'est la seule société de la maison qui doit de l'argent aux autres.

Partout ailleurs, elles sont créancières.