💥 Zero Bullshit
Chapitre 03

La Conquête de Rivoli

Ce que les Galeries Lafayette mettent en vente en 2023, ce n'est pas un magasin. C'est un ensemble : les murs du bâtiment de la rue de Rivoli, ceux du BHV L'Homme et de Parly 2, plus des boutiques et des appartements dans 3 rues voisines. Environ 90'000m².

Merlin s'engage à acheter l'ensemble. Un proche du clan Houzé validera plus tard ce choix dans Challenges11 :

« Frédéric Merlin était crédible et était le seul à vouloir mettre le prix. »

Mais dans l'immédiat, il n'achète qu'une chose : en novembre 2023, il reprend le fonds de commerce du BHV Marais et de Parly 2 pour… 2€. Ouais.

  • 1€ pour les caisses et les rayonnages ;
  • 1€ pour l'enseigne, la clientèle, les marques et le bail.

Mais ce qu'il paie vraiment, ce sont 1'064 contrats de travail et 6,7M€ d'engagements sociaux à provisionner. Un magasin qui perd 15M€ par an ne se vend pas cher, et reprendre une activité déficitaire à l'euro symbolique est une pratique courante. Et en réalité, il ajoute également 20M€ pour reprendre le stock28.

En fait, le prix aurait pu être négatif. À l'époque, les Moulin-Houzé voulaient lui céder les murs et l'exploitation d'un seul bloc. Merlin fait évaluer l'ensemble par Eight Advisory, qui conclut que les Galeries Lafayette auraient dû signer un chèque de 70M€ pour s'en débarrasser. Mais personne ne veut payer, il n'a pas d'argent non plus, il prend donc le fonds.

Mais le fonds n'est pas ce qu'il vient chercher. Sans les murs, il n'y a rien à faire expertiser, et rien sur quoi emprunter. Sa méthode ne marche plus.

💡 Ce qu'il achète, et ce qu'il n'achète pas

Un grand magasin, c'est 4 choses distinctes, qui peuvent appartenir à 4 propriétaires.

Les murs, le bâtiment. Ils restent aux Galeries Lafayette.

Le bail, le droit d'occuper ces murs contre un loyer. Il se vend séparément des murs.

Le fonds de commerce, la clientèle, l'enseigne, les marques, le matériel, et le bail avec. C'est ça qui coûte 2 €.

La société qui exploite, celle qui porte le fonds, les salariés, les dettes et la trésorerie.

Les murs, il s'engage à les racheter derrière. Rivoli est valorisé 300M€, L'Homme et Parly 2 à 50M€ chacun. 400M€. Une promesse de vente les lui réserve, et elle a une date : fin 2024.

La société qui doit payer a 1M€ de capital. Et le magasin qu'il vient de payer 2€ applique rapidement la méthode habituelle. Ses marques sont évaluées à 7,2M€, sur des projections de CA établies par le groupe lui-même. Le fonds entre au bilan pour 7,8M€.

Acheté 2€. Inscrit à l'actif pour 7,8M€. Sur des chiffres faits maison. Merlin l'enchanteur des comptes.

Ce printemps-là, Merlin est au sommet de sa gloire. 19 magasins, 2'000 salariés, des millions qui le font entrer dans le classement Challenges des fortunes de France29. Et même des ambitions politiques. Il y pense. En se rasant. Comme Nicolas Sarkozy dont il est proche. Avec lequel il dit régulièrement en off partager ses idées. Mais ils partagent aussi la même agence de communication, Forward Global. Celle qui a conseillé à l'ex-président d'aller se confier face à Guillaume Pley sur Legend fin 2024, à quelques jours de son très médiatique procès. 1H30 de déroulage de tapis d'interview complaisante, sur un média édité par Influx, l'agence média de Manuel Diaz. Le patron de Pley connaît bien Nicolas Sarkozy pour avoir dirigé sa campagne numérique lors de sa campagne perdue en 2012, qui est au cœur… du procès Sarkozy qui s'ouvre. Petit frère du tout aussi à droite Carlos Diaz, une des figures du mouvement des Pigeons en 2012, désormais reconverti en podcaster libéral, Manuel Diaz monétise Legend avec son agence, mais aussi plusieurs créateurs de contenus ou chaîne, notamment Le Crayon, dont la sortie de Pierre-Edouard Stérin a été permise grâce au rachat des parts par… Carlos Diaz. C'est donc là, dans ce canal publicitaire à large audience, que Merlin a décidé d'asséner sa propre légende.

Mais autour de lui, le doute s'installe. Plusieurs anciens cadres de SGM se posent la question du financement, d'autant que Dufour, sans se retirer, commencerait à poser des limites. Celles de ses fonds propres, déjà. Alors même que les murs du BHV ne sont toujours ni achetés, ni financés.

Fin 2024 arrive. Merlin n'a pas l'argent. Seul Natixis est prêt à accompagner le projet, mais à des taux et des conditions rendant le projet intenable. Mais le BHV est un bâtiment historique. Merlin parle bien. Présente bien. Il a déjà des résultats. Alors il tente de convaincre un institutionnel. Bpifrance décline rapidement. La confiance n'y est pas. La Caisse des dépôts regarde, mais refuse d'entrer au capital et préfère accorder une ligne obligataire. Quant aux fonds privés, ils ne se pressent pas pour investir dans le modèle du grand magasin. Si certaines foncières cotées comme URW ont réussi à passer la période Covid, l'immobilier de commerce centre-ville va très mal. Un patron immobilier qui a vu le dossier explique :

« Je crois que tout le monde avait peur de financer un nouveau Ohayon. »

Merlin assène l'inverse. En décembre 2024, le tour de table est bouclé, affirme-t-il. À plusieurs reprises. Sans que personne ne puisse jamais vérifier.

Alors les Galeries Lafayette acceptent de repousser. Pour laisser le temps au marché de se stabiliser. Fin 2024, la famille Moulin-Houzé accorde in extremis une prorogation jusqu'au 30 juin 2025. Il y en aura d'autres. Mais rarement gratuitement.

C'est là qu'arrive Shein. Lâché par Natixis, Merlin prend l'avion pour Los Angeles et rencontre Donald Tang, le patron de la plateforme, qui lui propose d'ouvrir au cœur de Paris la première boutique physique du plus sulfureux des e-commerçants.

Sauf que les Galeries Lafayette, elles, n'attendent pas. Elles vendent déjà l'ensemble par morceaux, par leur foncière Citynove, celle qui tenait l'îlot autour du magasin et avait redessiné ses boutiques 10 ans plus tôt30. Merlin regarde passer le train.

En septembre 2024, le promoteur lyonnais 6e Sens prend pour 94M€ les 4 adresses de boutiques et d'appartements autour du magasin, celles-là mêmes que Merlin s'était engagé à acheter31. Les 2 hommes se connaissent : en juin 2016, 6e Sens et la société de Merlin avaient monté ensemble la fameuse SNC lyonnaise jamais liquidée. En juin 2025, Xavier Niel prend le BHV L'Homme pour 47,7M€32.

Restent les murs de Rivoli, les plus chers.

Les murs promis à Merlin pour 400M€, et qui les a achetés

Au printemps 2025, le montage tient enfin sur le papier : la Caisse des dépôts, via la Banque des territoires entrerait au capital en minoritaire, avec un financement classique à 10 ans apporté notamment par La Banque Postale et Bpifrance. Un peu moins de 96M€ sur la table, et une signature avant l'été.

Mais rien ne se passe. La date butoir du 30 juin arrive. Un énième report est signé pour le 19 décembre. Et cette fois, toutes les parties savent que c'est le dernier.

Merlin a 6 mois pour trouver 300M€. Et c'est le moment qu'il choisit pour annoncer Shein.

Le 1er octobre 2025, Frédéric Merlin poste une story Instagram pour annoncer la nouvelle. La famille Houzé n'est prévenue que la veille. Et la situation est pour le moins étonnante. C'est Guillaume Houzé, le DG image et innovation, fondateur de Motier Ventures, qui est le premier prévenu la veille. À 45 ans, il est la génération la plus jeune aux commandes. Son frère lui, ne l'apprend par téléphone qu'une heure avant l'annonce.

La famille est outrée.

Parce que Shein c'est tout ce qu'ils abhorrent. Mauvaise qualité. Sans classe. Pas cher. Et ce qu'annonce Frédéric Merlin dans une story Instagram, c'est non seulement l'arrivée de Shein au BHV, mais également dans 5 des Galeries Lafayette qu'il a rachetées. Antoine Saintoyant, le patron de la Banque des territoires, l'apprendra dans la matinée à la radio.

Et c'est le tollé immédiat. Général. Économique. Politique. Social.

L'Union du grand commerce de centre-ville, qui réunit les grands magasins et les magasins populaires, exclut la SGM à l'unanimité : le partenariat illustre « la normalisation d'un modèle économique fondé sur l'évitement des règles communes ».

Communiqué de l'Union du grand commerce de centre-ville, 13 octobre 2025.

Devant la situation intenable, et vexée de ne jamais avoir été tenue informée d'une information capitale, la Banque des territoires claque la porte 7 jours après. La Caisse des dépôts dira que la confiance est définitivement rompue, et parle d'un modèle incompatible avec ses valeurs.

Sauf que le jour de l'annonce, la DGCCRF découvre des poupées sexuelles ayant l'apparence d'enfant. Le gouvernement suspend l'accès au site français de Shein le jour même de l'inauguration de l'étage Shein. Et le pari commercial rate dans la semaine : les 5 ouvertures prévues en région sont reportées, parce que les clients venus voir ont trouvé les prix trop élevés33. Les Houzé réagissent en lui faisant sauter la licence Galeries Lafayette l'obligeant à renommer tous ses magasins BHV en urgence.

En 5 semaines, il a perdu le financeur du rachat, ses pairs et l'enseigne sous laquelle il vendait. Mais Merlin continue d'affirmer qu'il trouvera une solution. Malgré la pression. Malgré les reports. En un mois. Dans les jours qui suivent, devant les représentants de ses salariés, il annonce 3 fonds de pension et un bouclage « d'ici le 19 décembre »32.

Ce n'est pas sa date. C'est celle que les Galeries Lafayette ont rendue publique34, et il a jusqu'au vendredi pour déposer un dossier. Et en off, les brokers ont déjà trouvé une solution si Merlin échoue une nouvelle fois.

Trois jours avant l'échéance, Anne Hidalgo annonce au Conseil de Paris que la Ville se positionnera sur les murs si aucune solution n'est trouvée35. Sans surprise, le 19 Merlin ne dépose rien et les vendeurs basculent sur l'acheteur qui s'est positionné après l'été.

C'est Brookfield, un gérant canadien avec 1'000G$+ d'AUM. En réalité c'est Merlin qui l'a dégoté juste avant la crise Shein en lui offrant sa clause de substitution.

L'hiver se passe et les négociations se poursuivent. Convoqué fin janvier devant le Sénat aux côtés de Shein, Merlin assure travailler avec un autre acteur pour écrire la suite du projet immobilier, « qui reste, j'en suis convaincu, la clé de la solidité économique durable du BHV ». Il sait, en réalité, que cette suite se fera sans lui.

Le 27 janvier alors que la nuit est tombée, le dossier se signe chez les notaires de 14 Pyramides. Jusqu'à la veille les détails se négociaient encore pour cette transaction à près de 300M€, qui se fera dans les conditions négociées pour Merlin.

Ce soir-là, dans l'office boisé, le patriarche Philippe Houzé, 78 ans, et Frédéric Merlin, 34 ans, se serrent longuement la main. Poli, le président des Galeries Lafayette a un mot pour saluer le courage du Lyonnais face à la déferlante médiatique. Mais il n'en pense pas moins.

Pour garder la face, Merlin poste sur Instagram le lendemain :

« Les murs du BHV Marais et de Parly 2 ont été cédés ! »

Le même jour, les Galeries Lafayette précisent que la SGM poursuivra l'exploitation du magasin et son développement36. En réalité, Merlin, désormais locataire, va quitter la barque 5 mois plus tard.

Laissant derrière lui entre 60 et 70M€ sur 2 ans d'ardoise aux Galeries Lafayette, mélange d'arriérés de loyer, de marchandises, et de services informatiques, d'encaissement et d'achats partiellement payés. Mais ni le vendeur ni l'acheteur ne voulait que SGM finisse en redressement judiciaire afin que tout soit plus simple.

Encore moins Merlin pour des raisons que nous verrons après.