💥 Zero Bullshit
Chapitre 06

La Débâcle

Au printemps 2026, plus rien de ce que Merlin avait promis ne lui appartient. Les murs sont à un fonds canadien, qui encaisse le loyer du magasin. Le reste des loyers va chez ses prêteurs. Et surtout, il est devenu radioactif depuis l'affaire Shein.

Alors il décide de vendre le BHV. Et il ne va pas chercher son acheteur bien loin.

Le repreneur s'appelle Karl-Stéphane Cottendin, 31 ans, DG du BHV depuis mars 2025, en remplacement d'Emmanuelle Claverie-Veysset, évincée 16 mois après sa nomination. Elle avait passé 17 ans aux Galeries Lafayette avant de prendre le magasin. Au moment de l'opération, il dirige donc la société qui vend. Il est entré dans la foncière en 2018, après un passage chez Merrill Lynch et Natixis54, la seule banque que Merlin avait convaincue sur les murs.

Cottendin crée les 3 sociétés destinées à porter le projet en avril 2026, 2 mois avant l'annonce officielle. Quand Merlin mobilisait plusieurs banques et logeait la plupart de ses sociétés à la Banque Palatine de Lyon, Cottendin se contente de Qonto. Pas d'option. Pas de découvert. Pas de financement.

Reste une question. Combien ?

Une expertise estime que la société d'exploitation vaut 110M€. Mais les contours exacts sont restés secrets. Mais une source proche de la négociation explique que Merlin va rester proche, et que son groupe a fait un chèque pour sortir le magasin, mais se serait surtout engagé à soutenir le projet à l'avenir. Une clause de revente serait d'ailleurs dans les petits papiers.

Parce qu'en réalité… la société ne vaut rien.

Ce qui porte les 110M€, ce n'est pas le commerce. C'est une créance de 106,5M€ sur le groupe qui vend. À elle seule, elle fait 97% de la valeur retenue : le reste, y compris le droit d'occuper les murs expertisé 69,9M€, est absorbé par le passif.

La valeur retenue pour la société qui exploite le BHV, en M€

Quant au fonds de commerce, 2 mois plus tôt, devant la cour d'appel de Paris, les avocats du magasin plaidaient… qu'il n'existait pas55. L'argument n'était pas rhétorique. Il servait à écarter un redressement judiciaire. Le même fonds que le magasin avait inscrit à son actif pour 7,8M€, sur ses propres projections, 3 ans plus tôt.

Et c'est là tout le fond du sujet, à défaut d'être celui du commerce.

💡 Ce qu'un redressement judiciaire aurait ouvert

Un tribunal n'ouvre pas un redressement judiciaire parce qu'une société va mal. Il l'ouvre s'il constate la cessation des paiements : l'impossibilité de faire face au passif exigible avec l'actif disponible. Une assignation l'oblige donc à mettre les 2 colonnes côte à côte.

L'actif disponible, c'est ce qui est mobilisable tout de suite. La jurisprudence en écarte les créances à recouvrer.

Et une fois la procédure ouverte, 4 choses deviennent possibles. Uniquement à ce moment-là.

Le tribunal peut faire remonter la date de cessation des paiements jusqu'à 18 mois avant le jugement. Tout ce qui a été fait dans cet intervalle devient attaquable.

Parmi les actes visés : les paiements faits autrement qu'en argent. La compensation en fait partie.

Le dirigeant qui n'a pas déclaré la cessation des paiements dans les 45 jours encourt une interdiction de gérer.

Et le parquet peut poursuivre pour banqueroute. Sans procédure ouverte, ce délit n'existe pas.

Reprenons dans l'ordre.

Fin 2025, le magasin a 1,7M€ en banque. Il doit entre 13 et 17M€ à ses fournisseurs, et 4,4M€ ont déjà été jugés. La comparaison est faite en une ligne. Il ne peut pas payer.

Reste sa défense. 106,5M€ dehors. Plus que tout ce qu'il doit.

Sauf que la loi ne demande pas si une société est riche. Elle demande si elle peut payer aujourd'hui. Et une créance de 106,5M€ sur une société de tête qu'un rapport comptable décrit comme « structurellement déficitaire » ne se mobilise pas. Elle serait certaine, liquide et intégralement recouvrable que ça ne changerait rien : ce n'est pas de l'actif disponible.

Autrement dit, la ligne qui fait 97% de la valeur du magasin dans l'expertise à 110M€ ne le protège pas. Elle l'accuse.

Et un administrateur judiciaire aurait fait ce que personne n'a fait en 3 ans. Réclamer l'argent. Un mandataire n'a pas le choix, sa mission est de reconstituer l'actif du débiteur. Or le groupe ne les a pas, ces 106,5M€. Le magasin tombé, le groupe tombait avec.

C'est la première raison.

La deuxième est 2 chapitres plus haut. 53M€ de dettes du magasin envers le groupe ont été éteintes par compensation, en octobre 2023, en mars 2024 et en décembre 2024. Une compensation est un mode de paiement. Dans une procédure collective, avec une date de cessation des paiements reportée, les paiements faits pendant cette période tombent. Celui de décembre 2024 entre dans une fenêtre de 18 mois pour toute ouverture prononcée jusqu'à l'été 2026.

Un redressement judiciaire n'aurait donc pas seulement gelé les dettes. Il aurait rouvert la construction du capital. Les 58M€ que Merlin a répétés partout.

La troisième raison tient en un nom.

Michel Ohayon est mis en examen pour banqueroute en avril 2025. Ce n'est possible que parce que sa holding est passée en redressement judiciaire 2 ans plus tôt. La banqueroute suppose l'ouverture d'une procédure collective. Sans elle, le délit n'existe pas. Quels que soient les faits.

Un fournisseur impayé, lui, peut obtenir un jugement, envoyer un huissier, trouver un compte vide, et recommencer. C'est ce qu'ils ont fait au moins 31 fois.

Ce qu'aucun d'eux n'a obtenu, c'est la seule chose qui aurait ouvert les livres. La reprise par Cottendin permet de les garder fermés. Au moins temporairement.

Le 16 juin, la note adressée aux salariés, signée par Cottendin et 3 autres cadres, prend ses distances.

« Nous avons appris des erreurs passées. On a fonctionné avec une logique immobilière. On a oublié le client. »

Note de la direction aux salariés du BHV, 16 juin 2026.

Le même jour, Cottendin annonce la fin de Shein. Puis tente de vendre son projet avec des slides pondues par l'IA Claude.

« Vision commerciale BHV 2027 », le projet présenté par la nouvelle direction.

Sauf que la suite ne se passe pas comme prévu. Un mois après la reprise, les nouveaux propriétaires s'opposent à leur bailleur. Le magasin a rendu 18'000m² d'un coup, et son loyer est tombé de 18 à environ 9M€ par an, avec 6 mois de gratuité. En contrepartie, il doit recevoir de Brookfield plusieurs dizaines de millions d'indemnités qui sont le socle du lancement du nouveau projet. Cottendin dit n'avoir rien reçu. Le versement est conditionné à des travaux de mise en conformité que le magasin n'a pas réalisés… faute de financement.

Mais le magasin va mal. Au premier trimestre 2026, le magasin fait environ 10M€ de chiffre d'affaires, contre près de 50M€ un an plus tôt56. La fréquentation baisse de 40%, et environ 200 griffes sont parties en un an, dont Chanel, Dior et Hermès. Boulanger, qui occupe le rez-de-chaussée, passe chez Brookfield. Des 40'000m² que les équipes exploitaient, elles en ont rendu 18'000 dès l'accord avec le nouveau propriétaire, et au printemps 2026 elles ne gardent plus que le tiers du bâtiment, environ 15'000. Avant le Covid, le magasin accueillait près de 20M de visiteurs par an. Ils ne sont plus que 5M selon un cadre en place.

Le chiffre d'affaires du BHV, en M€

Document interne de SEGM BHV (242'681 K€ et 170'313 K€) ; trimestres : texte de l'édition.

Mais Shein n'est venu que finir ce que ni Merlin ni Ohayon n'ont réussi à faire. Le Printemps en perd 38M€ en 2024, 42M€ en 2025, supprime 229 postes et ferme Rennes.

Le BHV commençait à décrocher. Bien avant Shein qui devait être le renouveau. Et pendant que le chiffre d'affaires s'effondre, la ligne qui montait encore a cessé de monter, et la caisse s'est vidée au même rythme. 25,9M€ de trésorerie fin 2023, 8,5M€ fin 2024, 1,7M€ fin 2025.

Peut-être que s'il y avait encore eu quelque chose à en sortir, Merlin aurait gardé le magasin. Les Dufour, eux, ne signent aucune des 3 sociétés de Cottendin, ne figurent dans aucun communiqué. Merlin parade un peu moins, mais garde la tête haute.

« Je ne dois rien à personne, je n'ai rien volé. Je n'ai pas à m'excuser. »

Les créanciers apprécieront.