Fin 2021, Galeon vaut ce que valent ses comptes. Total bilan : 2,9M€. Capital social : 25’000 €. Résultat net : 3 €. Trois. Les créances clients (les factures émises aux hôpitaux) sont de 41K€. L’actif immobilisé net, brevets et R&D compris : 118K€. Pour une boîte qui se présente comme un leader de l’IA médicale depuis sa création. Au passif, 2,77 M€ d’autres dettes traînent, vraisemblablement les premiers fonds crypto pas encore comptabilisés. Point de départ.
L’ICO de début 2022 rapporte ~15M$ en crypto. Dans les comptes, ces fonds apparaissent en PCA : 11 M€ d’un coup. Le total bilan quadruple, de 2,9 M€ à 12,4 M€ en un an. Pas grâce aux ventes de logiciel : les créances clients n’ont bougé que de 160 K€. Les annexes 2022 décrivent l’opération sans détour, mentionnant l’émission de jetons destinés :
« à être utilisés comme des moyens de paiement en vue d’acquérir ou avoir accès en avant première à différentes données, distribuées par la société Galeon⁴⁰ »
Le principe d’un PCA, c’est un produit encaissé d’avance pour une prestation future. Un abonnement annuel payé en janvier : tu touches le cash, tu étales la reconnaissance du revenu mois par mois. Sauf qu’ici la « prestation future », c’est l’accès à un écosystème blockchain de santé qui n’a jamais vu le jour. Ou si peu.
Et la mécanique qui suit est simple. Chaque année, Galeon consomme une tranche de PCA et la reconnaît en chiffre d’affaires. Le tableau suivant décompose ce que Galeon appelle son CA :
De 2022 à 2024, entre 92% et 95% du CA en réalité provient de la reconnaissance comptable de fonds crypto levés en 2022. Pas de la vente de logiciel. Et c’est là que le choix devient visible : dans son propre prévisionnel, Galeon sépare « CA » et « Produits ICO » sur deux lignes distinctes. Elle sait. Mais dans les comptes publiés, les PCA sont noyées dans le passif. Dans la communication commerciale, c’est « 5M€ de CA ». Sur Legend, c’est « un CA en croissance ». .
Sauf que le réservoir se vide.
Le prévisionnel le confirme : 0 € de « Produits ICO » en 2027. À cette date, Galeon devra vivre de son vrai CA. Et le triplement magique prévu pour 2027 (8,2M€) repose sur une « expansion européenne » encore au stade de « sollicitations »55. Si l’expansion ne se réalise pas…. eh bien on verra.
Pendant que les PCA fabriquent le CA, les crypto-actifs fabriquent le résultat net. Les VMP (les tokens et cryptos détenus par la société) passent de zéro (2021) à 4,2 M€ (2022), 5,8 M€ (2023), puis 10,2 M€ (2024). À fin 2024, la crypto pèse 76% de l’actif total. Galeon n’est plus une boîte de logiciel avec de la crypto en trésorerie. C’est un portefeuille crypto avec une activité DPI accessoire. Une saylorisation médicale.
Et un paradoxe saute aux yeux : le token $GALEON a perdu 83% depuis le listing, mais les VMP au bilan ont été multipliées par 2,4 en deux ans. Ce n’est possible que si le portefeuille ne contient pas principalement du $GALEON. La mécanique d’une ICO l’explique : les participants achètent le token du projet, mais ils paient en d’autres cryptos (BNB, ETH, stablecoins selon la blockchain utilisée). Galeon reçoit donc un panier de crypto-actifs, dont une partie est convertie en euros pour financer l’exploitation (d’où le bond de trésorerie à 5,77 M€ en 2022), et le reste est conservé en portefeuille (les 4,2 M€ de VMP qui apparaissent la même année).
Les comptes le confirment indirectement : la ligne « différences positives de change » (4,49 M€ en 2024) traduit l’appréciation d’actifs libellés en devises étrangères. Le bull market 2024 (Bitcoin ×2,2, Ethereum ×1,5 entre fin 2023 et fin 2024) a mécaniquement gonflé la valeur du portefeuille. Mais pendant que les VMP doublent, le cash fond : 5,77 M€ → 3,28 M€ → 324 K€. La crypto gonfle le bilan, pas le compte en banque. Quelle part est du $GALEON auto-détenu, quelle part est de l’ETH ou du BNB, quelle part provient d’opérations DeFi (staking, yield farming) ? Impossible à savoir.
Mais en 2024, ça se voit à l’œil nu. Le résultat d’exploitation chute de moitié (1M€ vs 2,4M€ en 2023), parce que les charges d’exploitation ont explosé à 4M€ : +51%, tirées par le marketing et une masse salariale quasi-doublée en deux exercices. Sauf que le bull market vient tout rattraper via ces 4,49 M€ de gains de change. Ce ne sont pas des gains réalisés. Ce sont des plus-values latentes. Pas du cash.
En face, les charges financières, on en reparlera, explosent aussi : 3,26M€, dont 1,62M€ d’intérêts (×2,2 vs 2023, alors qu’il n’y a pas encore de dette obligataire), 679K€ de pertes de change crypto, et 960K€ de dotations aux provisions financières. Ils vont disparaître du prévisionnel.
Le résultat net affiché est de 2’229’202€. C’est le bull market qui le fabrique. Sans les gains crypto, le résultat courant serait d’environ −1,5M€.
Enfin le cash, lui, ne ment pas. Disponibilités au 31 décembre : 2,73M€ en 2021, 5,77M€ en 2022, 3,28M€ en 2023. Puis 324’645 € en 2024. Chute de 90% en un an. Galeon burn du cash malgré ses « bénéfices », parce que ces bénéfices ne sont pas du cash : les PCA dégelées ne génèrent pas de trésorerie (l’argent est déjà encaissé et dépensé depuis l’ICO), et les plus-values crypto sont latentes (pas vendues).
Et tout ça, ainsi que la gravité de la situation de Galeon est admit dans le DIS en une phrase noyée dans sa section risques : 3 mois de fonds de roulement au 7 janvier 2026. Trois mois, c’est avril. Si l’émission ne lève pas assez, le DIS prévoit « le cas échéant, de nouveaux emprunts obligataires »
En face, sur Atlantis, les paliers de levée sont présentés comme des promesses d’investissement (recrutement, R&D, déploiement hospitalier) qui se débloquent à mesure que l’argent rentre. Ce qui n’est jamais dit, c’est qu’avec 324K€ en caisse et 3 mois de runway, les premiers millions levés ne financeront pas la R&D. Ils financeront la survie.
Galeon au 31/12/2024, c’est ça : un résultat fabriqué par deux flux non opérationnels (le dégel de l’ICO + les plus-values crypto latentes), une activité logicielle réelle qui plafonne à quelques centaines de milliers d’euros, comme le montrent les créances clients, d’ailleurs. C’est la ligne la plus révélatrice des bilans, et la plus ignorée dans la communication.
Maintenant, prenons les chiffres que Galeon met en vitrine et posons-les à côté. 18 établissements, 3 millions de patients, 10’000 soignants. Si 18 hôpitaux génèrent 288K€ de CA DPI, c’est ~16 K€ par établissement par an. Soit ~1’300 € par mois. Pour un logiciel de dossier patient informatisé. Pour référence, un contrat DPI de GHT chez un éditeur comme Softway Medical ou Dedalus se chiffre en centaines de milliers d’euros annuels, voire en millions.
En janvier 2025, Galeon a attaqué en justice l’appel d’offres du GHT Savoie-Belley (Chambéry), un marché DPI massif (7K utilisateurs, 57M documents, 6 établissements, 10 ans). Le tribunal administratif de Grenoble a rejeté la requête en février 2025. J’y reviendrai en détail. Mais le chiffre qui en sort est le plus parlant : dans son propre dossier de candidature, Galeon déclare un CA DPI de 287’849 €. À 16K€ par site, ce n’est pas le DPI complet d’un hôpital. C’est un module spécialisé (obstétrique, anesthésie), déployé dans une poignée de services. Quant aux « 3 millions de patients » : à 288 K€ de revenus, ça fait moins de dix centimes par patient.
Mais le CA présenté gonflé n’est pas le pire. C’est dans le prévisionnel du DIS que l’écart entre ce que Galeon sait et ce qu’elle choisit de montrer devient le plus large.
D’autant que ce même prévisionnel semble bien étrange sur les charges financières, maintenant. Pas les salaires ni les frais de fonctionnement (eux sont bien budgétés dans le prévisionnel). Les charges financières, c'est ce que coûte l'argent : les intérêts sur les emprunts, les pertes de change sur la crypto détenue, les provisions pour dépréciation des actifs financiers. En face, voici ce que disent les comptes réels56 :
De 1,6 à 3,3M€ par an sur 2022-2024, en accélération. Le prévisionnel les ramène à 1’063 € en 2025. Division par 3’000. Ce n’est pas un oubli. Celui qui l’a rédigé avait les comptes sous les yeux. L’échéancier d’endettement du DIS57 le confirme : les 32K€ budgétés en 2026 correspondent pile aux obligations « sèches » existantes (32’560 €), et à rien d’autre. Le prévisionnel omet totalement les 640 K€/an de l’émission qu’il est précisément en train de vendre. C’est pourtant une ligne calculable en trente secondes (8M€ × 8% = 640K€), et qui n’apparaît nulle part. En appliquant les charges financières réelles 2024 (3,3 M€) au prévisionnel 2026, le résultat courant passe de +17 K€ à −3,2 M€.
Parce qu’à l’issue de l’émission, la dette obligataire totale potentielle est de 12,4 M€ :
En plus : PIRDI BPI (200 K€), Prêt Innovation BPI (300 K€), prêts Société Générale résiduels (~10 K€).
Enfin arrive la question du remboursement en cas de problème, qu’une des publicités minimise lourdement : qui est remboursé en premier ? Parce que toutes ces obligations, les siennes comme celles des investisseurs qualifiés, sont chirographaires. Aucune garantie, aucune sûreté, aucun nantissement. En cas de défaillance, les créanciers garantis passent devant.
Scénario concret : Galeon fait défaut en 2029. L’actif résiduel après paiement des privilégiés et des garantis est de 2M€. Les chirographaires se partagent ces 2M€ au prorata de 12,6 M€ de créances. Chaque obligataire récupère 15,8 centimes par euro investi. Le souscripteur qui a mis 400 € récupère 63 €. −84%.
D’autant que ce pose quand même la question… des investisseurs eux-mêmes. Si la boîte est si cool, s’ils ont refusé des millions, alors pourquoi solliciter les retails pour plusieurs fois la taille du bilan ?
Les investisseurs qualifiés (dont les 2x2M€) ont probablement fait ou fait faire une due diligence, lu les bilans, compris les PCA, posé des questions. Ils ont pris leur risque en connaissance de cause. Le particulier à 400€ a vu Guillaume Pley dire « 8% c’est énorme », Matthias Baccino dire « mon premier partenaire commercial et j’en suis très fier », et une page Atlantis avec des jauges gamifiées. Même rang. Pas la même information. Bien que, contrairement à Pley, Baccino explique à plusieurs reprises une partie des risques associés.
« Le rendement moyen pour les entreprises en Europe c'est plutôt autour de 3,5 4 % donc 8 % de rendement c'est élevé »
« Je rappelle qu'une obligation c'est un investissement financier sur lequel le risque que vous prenez c'est évidemment que à la fin de l'obligation [...] l'entreprise [...] ne vous rembourse pas du tout »
Mais Baccino laisse sans vérification et sans contradiction le patron de Galeon dérouler son argumentaire et participe donc à la crédibilisation du récit. Il faut dire que celui qui vient récemment de quitter la direction de Trade Republic, est désormais monétisé par Influx, la régie de Guillaume Pley. Et qu’il prépare actuellement une journée des Zénith avec le préventeur, ou encore Philippe Boxho dont on apprend (personne ne s’y attendait) que ses anecdotes sont exagérées voire empruntées58.
Le problème, c’est que ça fait des années que Galeon achète à tout va pour asséner son récit.