Mais l'histoire dépasse de loin Green-Got : le crowdequity est problématique par essence. Et la démonstration tient en un petit jeu drôle. Disons que t'as la meilleure boîte du monde, et que tu veux lever. Tu demandes à Claude le meilleur pitch deck possible. Magie, tout le monde veut investir chez toi comme si t'avais une startup blockchain en 2022. Tu fais quoi ? Et pourquoi choisir le crowdfunding ?
La réponse est la même pour tout le monde. D'abord tu prends les offres d'Andreessen Horowitz, Accel, Founders Fund, le top tier mondial. Ou à la rigueur la deuxième division, Tiger ou Menlo, et on est déjà sur une belle division. Si t'es en France, tu vas toquer comme tout le monde chez Tonton Xavier pour tes 100K€ réglementaires, et tu seras tenté de faire affaire avec Alven, Cathay ou un gros industriel qui passe par là. Sinon tu descends en Ligue 2, chez XAnge, Breega ou Elaia, puis encore d'un cran, chez Serena, 360 ou Newfund.
C'est notre classement, il vaut ce qu'il vaut (envoyez pas des e-mails de réclamation), c'est-à-dire pas grand-chose, mais t'as pigé l'idée. Mais alors, pourquoi irais-tu t'emmerder à lever auprès du retail, à convaincre toi-même une communauté, sur une plateforme qui se gave en frais21, avec des conditions limitées, auprès de gens qui ne t'apportent rien d'autre que leur argent, quand les équipes de Partech ont déjà backé Alan, ManoMano et Pennylane, et que celles d'Axeleo se sont certes plantées sur Prello et Bifrost mais connaissent ton secteur et ont déjà signé de jolis exits ? Un mec qui t'ouvre les portes d'un distributeur ou te maque avec une autre startup pour un deal, c'est pas négligeable. Crowdcube et Lita n'ont pas cette capacité. C'est pas leur métier.
Donc c'était long pour une réponse courte, mais il fallait répondre : réponse D, parce que t'as pas le choix.
C'est probablement ce qui a poussé Galeon, dont on a déjà parlé ici, à relancer sa communauté dans une levée en equity il y a quelques jours, après n'avoir réuni qu'à peine 1M€ sur 8 lors de sa levée obligataire en janvier. Alors même que son patron se dandinait en blouse blanche quelques mois plus tôt en expliquant qu'il ne voulait pas lever de fonds, et qu'il avait refusé des offres d'instits. Réalité : personne ne veut le financer. Comme la plupart des dossiers qui finissent sur le crowdfunding.
D'autant que le retail a une vertu, pour qui lève : il ne comprend pas grand-chose. Donc il n'est pas casse-couilles. Ne pose pas trop de questions. Et ne sait pas non plus ce qu'il est censé savoir.
Rêvons en 2023. Le VC suédois Pale Blue Dot, conforme à sa thèse green, a mené un tour pour Green-Got, autour de 25M€ de valo22. Avant de signer, il a eu droit à une dataroom, comptes détaillés, contrats, indicateurs, projections. Bon, en vrai on n'en sait rien. Mais dans la plupart des cas, c'est comme ça que ça marche. Un tas de documents illisibles pour le commun des mortels, mais qui donnent à qui sait les lire une vue précise de la société. Grâce à ces documents, il a discuté le prix et posé ses conditions.
Dans le même tour, les particuliers entrés via Crowdcube n'ont eu droit à rien de tout cela23. Et Green-Got, qui se réclame de la transparence, ne dépose pas ses comptes au greffe. Rien depuis 202124. Le particulier a donc investi à l'aveugle dans une boîte dont il ne savait rien, sinon quelques courbes qui montent.
Certes les comptes existent, glissés en annexe du document Crowdcube. Mais ils ne sont pas certifiés. En bas de page, le cabinet qui les a établis l'écrit lui-même, il a réalisé « une mission de présentation »25. L'expression rassure, elle évoque des chiffres soigneusement rangés. Elle dit l'inverse, ni audit ni examen, personne d'indépendant n'a vérifié ces chiffres. Ils sont vraisemblables, pas garantis.
L'attestation de l'expert-comptable sur les comptes 2025 de Green-Got, en annexe du document de la levée de juin 2026 : « ni un audit ni un examen limité ».
Le prix non plus n'est pas le même selon qui achète. Le fonds le négocie, le particulier le prend. Sur Crowdcube, la valorisation ne se discute pas, c'est le chiffre que le fondateur a posé, et tu paies ce chiffre ou tu passes. D'ailleurs, un dirigeant d'une plateforme concurrente le dit sans détour :
« Crowdcube ne négocie aucune valo »
Dirigeant d'une plateforme concurrente26
Le fonds, lui, l'aurait négociée à la baisse. Le particulier signe à 26,21€ l'action parce qu'il est écrit 26,21.
La table de capitalisation montre le reste à l'œil nu. Les premiers entrés, porteurs d'actions Seed, ont des bons appelés « BSA Rachet », un dispositif qui leur permet de racheter des actions à 9€ si la boîte lève plus bas27. Une assurance contre la dilution. Le particulier entré à 26,21€ n'a rien de tel. Si le tour suivant se fait moins cher, le pro se recale, le particulier se dilue.
Les bons « Rachet » des actions Seed, au prix d'exercice de 9€, dans l'annexe des comptes 2023 de Green-Got.
Surtout, les droits attachés au titre se dégradent d'un tour à l'autre. En novembre 2024, les actions vendues aux particuliers portaient encore une préférence de liquidation : en cas de vente de la société, ils récupéraient leur mise avant les actionnaires ordinaires27. En juin 2026, au prix de 26,21€, cette préférence a disparu, le document le dit en toutes lettres, les actions de ce tour « ne bénéficient d'aucune préférence de liquidation »21. Le particulier paie plus cher pour moins de droits.
Novembre 2024 : en cas de vente, les actions Seed et Post-Seed récupèrent d'abord leur prix d'achat.
Juin 2026 : les actions « Séries A » vendues aux particuliers n'ont plus aucune préférence.
Un quart du capital, et pas de siège à la table
Additionnés, les trois tours font de la foule un actionnaire de poids. Calcul de Zero Bullshit à partir du montant et du prix de chaque tour : environ 211'000 actions en 2023 (1,9M€ à 9€), 265'000 en 2024 (5,2M€ à 19,62€) et 305'000 en 2026 (8M€ à 26,21€). Soit près de 781'000 actions, sur environ 3,07 millions une fois la levée de juin 2026 bouclée21. Un quart du capital, à peu près.
Ces actions ne sont pas à leur nom : elles sont logées chez Crowdcube Nominees, qui les détient pour leur compte. Et le comité stratégique de la société réunit « les investisseurs principaux et les fondateurs »21. Pas la foule.
Matera, la proptech, a levé sur ce même Crowdcube en 2023, 2M€ auprès de 947 particuliers28. Ses souscripteurs ont reçu des actions de préférence de catégorie B, payées en priorité en cas de cession, avant les fondateurs et les salariés, jusqu'à recouvrer leur mise. Une levée communautaire peut donc protéger le particulier mieux que les fondateurs eux-mêmes.
Le même geste, selon la santé de la boîte, change de nature. Marketing quand la marque n'a pas besoin de cash, comme Qonto, 5M€ juste après 486M€ de Série D29. Pont de survie quand elle est à bout de souffle, de Galeon à Daan Tech. Et sortie déjà ratée quand les pros sont partis et que la communauté embarque la dernière, comme Masteos, 1,5M€ six mois après 40M€ de capital-risque, juste avant que l'immobilier ne bascule.
Le même geste, cinq natures. Retournez les cartes.
MoneyVox, Zero Bullshit, Crowdfund Insider.
Le film a déjà tourné, sur la plateforme même que Green-Got a choisie. En 2017, Sugru, une pâte à réparer britannique adorée de ses clients, ouvre son capital sur Crowdcube, 2'515 souscripteurs entrés en fans plus qu'en investisseurs, sur une valo supérieure à 33M£. Un an plus tard, elle est revendue à l'allemand Tesa pour 7,6M£, moins 90%, la décision prise entre gros actionnaires, seuls à détenir la catégorie d'actions qui permettait de l'imposer aux autres30. Le fan venu sauver sa marque n'a eu ni rendement, ni voix.
Et c'est là le vrai trou. Aucune plateforme ne publie ce que deviennent les sociétés qu'elle a fait financer, ni combien de souscripteurs ont revu leur argent. Toutes affichent le total levé et le nombre d'investisseurs, jamais le taux de survie ni le rendement. Crowdcube avance que « seulement » 14% de ses sociétés financées ont échoué, sans dire ce que sont devenues les autres31, ni combien sont en difficulté, et le peu que la recherche a pu mesurer tenait à une poignée de pépites, Revolut surtout, sans qui la moyenne s'effondre32. Le souscripteur signe donc sans le seul chiffre qui compte. Pas la valorisation, pas le pourcentage cédé. Ses chances.
Rien là-dedans n'est interdit. Mais la méthode et l'asymétrie posent question quand le geste se répète, et quand l'investissement tient plus de la croyance que de la raison.
Quatre jours pour réfléchir, 52 minutes pour signer
Sur une offre de financement participatif, la loi européenne laisse à l'investisseur non averti un délai de réflexion de quatre jours calendaires, pendant lequel il peut annuler sans avoir à se justifier. Le document de la levée Green-Got le rappelle dès sa première page21.
La levée, elle, a été bouclée en 52 minutes. Le compte à rebours, le record annoncé, la tranche réservée aux actionnaires existants : toute la mise en scène pousse à souscrire avant de réfléchir. Le délai, lui, ne court qu'une fois la souscription faite.
