💥 Zero Bullshit
Chapitre 05

Verra bien qui verra le dernier

Reste la seule question qui vaille, combien vaut vraiment une néobanque verte de niche. Le chapitre précédent a laissé une confusion, la PME prise pour une licorne en devenir, et seuls les chiffres la tranchent. Ils montrent d'abord une vraie entreprise.

Elle gagne de l'argent, et de plus en plus.

Les comptes de Green-Got, reconstitués

Comptes annuels de Domino SAS 2021 à 2025, annexés aux documents des levées Crowdcube de 2024 et 2026.

En 2021, Green-Got faisait 666€ de chiffre d'affaires27. C'est assez rigolo pour le noter. Quatre ans plus tard, 4,31M€21. La croissance est réelle. Mais elle penche de plus en plus vers l'assurance-vie, absente jusqu'en 2024 et déjà près d'un quart du chiffre d'affaires en 2025, c'est-à-dire vers les frais et le marché, pas vers le compte.

N'étant pas rentable, le moteur du cash n'est pas l'activité, mais les levées. La trésorerie bondit à chaque tour puis fond doucement entre chaque tour. Cela dit, avec 4,43M€ placés21, Green-Got n'est pas aux abois et aurait autour de 24 mois de runway. Ce qui finalement pourrait interroger sur la levée de 2026.

Cela dit, la perte, stable en apparence, est embellie. Ces comptes capitalisent 1,28M€ de recherche et développement21, inscrits à l'actif comme un investissement plutôt que passés en charge. Retraitée, la perte réelle de 2025 approche plutôt 3,1M€.

Bien que sa fondatrice ait plusieurs fois raconté que les comex des banques avaient peur d'elle : à cette échelle, Green-Got est un nain. Un N26 revendique 3M de clients, un Crédit Agricole les compte en dizaines de millions et son bilan en centaines de milliards. Green-Got revendique environ 55'000 comptes et 180M€ d'encours13. Une PME, solide, mais une PME.

Reste le prix qu'elle se fixe. Green-Got se valorise 78,4M€ en pre-money diluée, 72,5M€ non diluée, et fixe son action à 26,21€, soit 2'621 fois sa valeur nominale21.

Mais est-ce que ça vaut ce prix ?

Trois tours, un prix qui monte, des droits qui fondent

CFNews, documents Crowdcube de novembre 2024 et juin 2026. Multiple : valorisation sur chiffre d'affaires de l'exercice.

En 2023, l'action valait 9€ avec Pale Blue Dot qui validait 25M€22. Depuis, plus personne d'extérieur. En novembre 2024, l'action passe à 19,62€27, la valo à ~50M€, et la communauté paie, sans avis extérieur. En juin 2026, 26,21€ et donc 78,4M€ : +34% sur le prix en 19 mois, +57% sur la valorisation, sans qu'aucun tiers ne soit venu repricer la boîte depuis Pale Blue Dot. Soit environ 18x le CA. Cela dit, sur les trois tours, le multiple se tasse : 21x en 2023, 21x en 2024, 18x en 2026.

Est-ce beaucoup ? Dans l'absolu, oui. 18x c'est le territoire d'un Nubank ou d'un Revolut, cotés ou presque, rentables, qui se paient pourtant 5-12x leurs ventes. Et quand Klarna affichait 45x en 2021, c'était la grande époque de l'argent gratuit. Le secteur est depuis retombé à 5 ou 8x, même si quelques outliers tirent la moyenne vers le haut38.

Combien de fois son chiffre d'affaires

Finro, Nu Holdings, Revolut, documents Crowdcube, Younited.

Étonnamment (ou pas), on retrouve la même étrangeté chez Bitstack, qui a récemment levé 3,8M€ sur le même Crowdcube en mars dernier, sur une valo pre-money de 52M€ pour 2,45M€ de dernier CA audité, soit 21x39. Le tout pour investir non dans l'entreprise, à l'époque PSAN, désormais agréée MiCA, en France. Mais dans une obscure société du Delaware, Bitstack Inc., via un SPV britannique, Bitstack Crowd Limited39, mettant les investisseurs à distance.

Mais il y a un cas encore plus proche de Green-Got : son concurrent direct.

Helios, c'est Green-Got presque mot pour mot, un compte qui jure de ne pas financer le pétrole, des convaincus autour de la mission, une trajectoire de levées qui rappelle quelque chose. En avril 2022, la boîte lève 9M€ auprès d'investisseurs à impact, Racine2, le fonds de la MGEN opéré par Serena et makesense, RAISE Seed for Good et des business angels. Co-créée en mars 2020 avec 20'000 personnes, elle en revendiquait 50'000 un an plus tard40.

Là encore, le retail a été sollicité, via Tudigo41. Un joli document vante trois piliers : dépolluer les dépôts, les dépenses, l'investissement, et une promesse limpide, faire de la banque un geste écologique. Les chiffres donnent le vertige. Scénario médian, 454K comptes actifs et 30M€ de CA, jusqu'à 889K comptes et 68M€ dans le haut. La valorisation potentielle affichée grimpe à 238M€, la mise promise à l'investisseur, 6x42.

Helios : la promesse du deck, et le prix payé

Présentation de la levée Helios, Tudigo, 2023 ; rapport annuel 2025 de Younited, note 5.1.

L'avenir racontera l'inverse.

Certes la croissance d'Helios est réelle : le CA est presque multiplié par 3 en trois exercices, 424k€ en 2022, 568k€ en 2023, 1,18M€ en 2024. Mais les pertes restent plantées autour de 2,3-2,4M€ par an. Les capitaux propres fondent, 4,09 puis 3,88 puis 1,42M€, la trésorerie suit la même pente, 4,3M€ en 2022, 338K€ fin 2023, 518K€ fin 202443. Le tour de 15M€ promis n'a jamais eu lieu : les taux sont remontés et les fintechs B2C ne font plus rêver personne.

L'attestation de l'expert-comptable sur les comptes 2023 d'Helios : 567'590,81€ de chiffre d'affaires, 2,33M€ de perte.

Le verdict tombe le 28 juillet 2025. L'ex-licorne Younited, qui s'est pétée la corne en Bourse, rachète 100% d'Helios44. Les posts LinkedIn pleuvent de joie. Tudigo ne dit rien… parce que la plateforme apprend l'exit en direct. Le pacte Tudigo portait une clause d'entraînement, le drag-along déjà vu chez Sugru, les majoritaires acceptent l'offre et les minoritaires suivent de force. Le véhicule des 1'200 n'a rien eu à dire. Et personne n'a même songé à les prévenir.

« Acquired by Younited ».

Sous les cotillons et les bisous, un chiffre.

Et encore. 0,98M€ en cash et le reste, 6,10M€, avec ses propres actions44. Même un gérant Primonial comprendrait qu'on est un peu loin des 238M€ promis, et qu'en étant en dessous du total des montants levés, l'opération ne peut pas vraiment être bonne.

Younited qualifie l'opération de « bargain purchase », un achat à prix cassé, et enregistre le jour même un gain de 3,8M€, l'écart entre le prix payé… et la valeur des actifs nets, 10,9M€. Bon, en réalité il n'y avait évidemment rien d'autre que du logiciel (15M€), des clients (1,8M€), moins 2M€ de dettes44.

Dans le même document, Helios est décrit comme étant en « financial distress ». En gros : plus de tréso, et incapable de lever.

La note 5.1 du rapport annuel 2025 de Younited : 0,98M€ en cash, 6,10M€ en actions, un gain de 3,81M€, et une société achetée « in a financial distress situation ».

Chaque action Helios est échangée contre deux barils de lessive ordinaire 10,56 actions Younited, sur la base d'un cours de 10,80€. Sauf que 10,80€ n'a jamais existé : Younited, qui a terminé sa première séance à Paris à 9,50€ en janvier 202545, culminait autour de 10,5€ à la signature. La base servie aux apporteurs dépasse donc le plus haut atteint récemment par le titre.

Cours Younited sur Boursier.com, avec le plus haut de la période.

Et l'acheteur ne s'appuie même pas sur son propre cours pour fixer cette base : il le déclare non fiable, faute d'un marché assez actif44.

La communauté Tudigo avait mis 2,20M€ pour 19'334 actions Helios souscrites à 114,03€. Elle en ressort donc avec 204'134 actions Younited, comptées sur cette base de 10,80€, soit très exactement sa mise de départ, ni gain ni perte sur le papier le jour J. Sauf que Younited paie en actions qu'il émet pour l'occasion, du papier gratos, et qui n'a jamais été vendable à 10,80€. À 7,50€ en janvier 2026, la position tombe à 1,53M€. À environ 6€ à l'été 2026, à 1,25M€. Près de la moitié de la mise évaporée. Et impossible d'en sortir pour limiter la casse : 80% des titres étaient bloqués jusqu'en janvier 2026, les 20% restants servent de garantie à l'acheteur, 10% sur 2 ans, 10% sur 3. Pas vraiment de quoi se faire des bisous baveux sur LinkedIn.

Ce que sont devenus les 2,20M€ de la communauté Tudigo

Rapport annuel 2025 de Younited, note 5.1 ; Zero Bullshit.

Le prix que Younited donne lui-même à ses actions

Dans son rapport annuel 2025, Younited chiffre la part payée en actions à 6,10M€, pour 925'910 actions émises44. Soit 6,59€ par action, et non 10,80€. Faute d'un cours de Bourse jugé fiable, l'acheteur a valorisé ses propres titres avec un modèle d'actualisation de ses dividendes futurs.

Appliqué aux 204'134 actions reçues par les souscripteurs Tudigo, ce prix donne environ 1,35M€. Le jour même de l'échange, dans les comptes de celui qui paie, les 2,20M€ de mise n'en valaient déjà plus qu'un peu plus de 60%.

La morale tient en une ligne. Celui qui a le cash ramasse la carcasse, la foule tient le sac. Younited avait la trésorerie, il a pris le code et les ienclis pour presque rien et acté un bénéfice comptable le jour même. Les croyants avaient payé la construction. Et Serena, au capital via Racine2, appelle l'opération un « exit »46 pour faire comme les grands et convaincre les futurs LP. En off, tout le monde le sait. Mais faut surtout pas le dire.

« This exit marks an important step » : la publication de Serena à l'annonce du rachat.

Le même jour, la publication d'un associé de Serena.

Les deux fondatrices ont depuis tourné la page, l'une au marketing de GreenGo, une plateforme de voyage écolo, l'autre passée chez Younited, l'acheteur, avant d'en repartir il y a quelques mois.

Ce que change Helios, ce n'est pas qu'elle annoncerait le destin de Green-Got. Green-Got en 2026 est une meilleure boîte : 4x plus de CA, 2x plus de revenus par client, 78€ contre 37€ par an, et surtout des billets dans le tiroir pour passer l'hiver au chaud. Alors évidemment, on ne peut pas réduire Green-Got aux 7M€ des soldes de Younited.

Mais ça donne quelques billes pour valoriser une fintech sur un micromarché de niche. Et quelques réflexions sur les promesses du crowdequity.