💥 Zero Bullshit
Chapitre 05

Shut up, and give me your money

Finie l'époque où les rois vidaient leurs coffres et levaient des impôts exceptionnels pour partir en croisade. Aujourd'hui, faire la guerre, c'est avant tout savoir jongler avec les instruments financiers du XXIe siècle. Entre dettes colossales, aide internationale et sources de financement disons... créatives, les États ont développé tout un arsenal économique pour soutenir leurs ambitions militaires.

Prenons l’exemples des les États-Unis post-9/11. Entre les guerres d'Afghanistan, d'Irak et la lutte contre le terrorisme, la dette publique américaine a littéralement explosé : de 55% du PIB en 2001, elle frôle aujourd'hui les 120%. Le plus étonnant ? Pas un centime d'impôt supplémentaire n'a été levé pour financer ces aventures militaires18. Pire/Mieux, l'administration Bush a même baissé les impôts en 2001 et 2003 tout en lançant deux guerres. Washington a tout mis sur la carte de crédit nationale, contrairement à toutes les guerres précédentes où l'on demandait aux citoyens de mettre la main au portefeuille19.

Cette stratégie n'est pas nouvelle. Déjà pendant la guerre du Vietnam, les États-Unis avaient largement financé l'effort militaire par la dette, contribuant à la crise budgétaire et à l'inflation galopante des années 70. Mais cette fois, l'ampleur est sans précédent.

En coulisses, les États émettent aussi des obligations discrètes destinées à financer l'industrie de défense, parfois sous couvert de « reprise économique post-Covid » ou de « transition industrielle ». Une dette de guerre qui ne dit pas son nom. Les marchés financiers avalent ces titres sans broncher, trop contents de placer leur argent dans des actifs garantis par l'État. C’est d’ailleurs exactement le problème européen actuel, puisque la financement de la défense est très limité, alors que les pays sont déjà au bord de la faillite, et que la défense… n’est même pas de la compétence de l’UE. J’en avais parlé ici.

Le mécanisme des intérêts composés transforme ces choix en bombe à retardement financière. Le coût total des guerres post-2001 pourrait atteindre 8T$ d'ici 205020. Les seuls intérêts sur cette dette de guerre devraient dépasser 2T$.

Mais si l'endettement reste l'arme de financement massive des grandes puissances, l'aide internationale a pris une dimension inédite avec le conflit ukrainien. Kiev est devenu, en l'espace de deux ans, le plus grand bénéficiaire d'aide militaire depuis 1945. Un record qui en dit long sur la nature de cette guerre. Plus de 75G$ côté américain, plus de 50G€ du côté de l'Union européenne. Et ce n'est que la partie visible. Au total, plus de 40 pays participent à cet effort sans précédent, qui dépasse déjà21 les quelque 150G$ injectés par le Plan Marshall après 1945. À la différence près qu’il s’agissait alors de rebâtir l’Europe, pas d’alimenter un front.

Cela dit, l'aide militaire n'est pas qu'un transfert d'armes. C'est un stimulus industriel camouflé, où chaque milliard accordé à l'Ukraine se transforme en carnet de commandes pour les géants de l'armement : Raytheon, Rheinmetall, BAE Systems... tous se frottent les mains. Les stocks vidés doivent être reconstitués, les nouvelles commandes affluent. La guerre ukrainienne est devenue le plus grand salon de démonstration grandeur nature pour l'industrie militaire occidentale. Finalement, Zelensky est peut être le meuilleur CMO de l’industrie.

L'aide prend toutes les formes : équipements militaires livrés directement des stocks, munitions produites en urgence, formations de soldats, renseignement satellitaire, et même aide budgétaire directe pour payer les fonctionnaires ukrainiens. C'est le retour du Lend-Lease, ce mécanisme inventé par Roosevelt pour aider les Britanniques sans violer la neutralité américaine. Les États-Unis ont d'ailleurs officiellement ressuscité ce dispositif avec le Ukraine Democracy Defense Lend-Lease Act de 2022.

La formule est simple et cynique : les alliés paient, l'Ukraine se bat. Une division du travail qui arrange tout le monde. Si ce n’est peut-être les Ukrainiens qui voient leur pays transformé en champ de bataille. Comme l'analysent froidement certains stratèges de think tanks américains, c'est peut-être « le meilleur rapport qualité-prix de l'histoire militaire récente » : affaiblir durablement la Russie sans perdre un seul soldat occidental.

Mais pour combien de temps ?

Derrière les chiffres ronflants, des tiraillements croissants entre les faucons prêts à soutenir l'Ukraine jusqu'au bout et les comptables qui commencent à regarder la facture. La Hongrie bloque, la Slovaquie tergiverse, même l'Allemagne hésite. L'unité de façade cache mal les fractures qui se creusent dans l'alliance occidentale.

Reste que le soutien indirect à l’Ukraine permet aux gouvernements occidentaux de rester populaires sur leurs propres territoires : pas de cercueils à rapatrier, mais des contrats à signer.

Alors il faut être créatif, en inventant des solutions qui auraient fait pâlir d'envie les financiers de Louis XIV.

D'abord, il y a la saisie d'avoirs. Environ 300G$ de réserves de la Banque centrale russe sont actuellement gelés dans les banques occidentales22. Un trésor de guerre sur lequel lorgnent les partisans d'une utilisation pour la reconstruction de l'Ukraine. Le débat juridique fait rage, mais l'idée fait son chemin : pourquoi ne pas faire payer l'agresseur avec son propre argent ? As usual.

Plus surprenant encore, les cryptomonnaies émergent comme un nouveau canal. L'Ukraine a levé plus de 200M$ en Bitcoin et Ethereum depuis 2022, grâce à des dons de particuliers et d'entreprises tech du monde entier. Difficiles à tracer, impossibles à saisir, ces monnaies numériques permettent aussi de contourner les sanctions et de financer des opérations dans l'ombre. Et pas qu’en Ukraine.

La diaspora ukrainienne aux États-Unis et au Canada aurait contribué à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars depuis 2022, selon certaines estimations. L'arménienne en France, la tamoule autrefois... Par patriotisme ou pression communautaire, elles injectent des millions dans les conflits, souvent sans aucun contrôle. Des virements qui partent de Los Angeles ou Toronto et finissent en roquettes sur le front.

Mais le pompon créatif revient sans doute au régime syrien et son business du Captagon. Cette amphétamine, surnommée la cocaïne du pauvre, rapporterait 5-6G$ / an à Damas23. Plus que toutes les exportations légales du pays réunies. Quand l'État devient dealer pour financer sa survie.

Cela dit, ce n'est pas nouveau. Les diamants du sang ont financé les guerres civiles en Sierra Leone et au Liberia dans les années 90. Les groupes terroristes comme AQMI ou Daech ont systématisé les prises d'otages contre rançons, parfois plusieurs millions de dollars par tête. La contrebande d'armes, notamment via les arsenaux pillés en Libye après la chute de Kadhafi, alimente les conflits du Sahel à la Syrie.

Dans certaines zones de conflit, même l'aide humanitaire devient une ressource. Des colis estampillés « humanitaires » changent de mains et finissent monétisés sur les marchés noirs du Yémen ou de Gaza.

Les groupes paramilitaires ont inventé leur propre modèle d'« économie de guerre en franchise ». Wagner se payait en concessions minières en Afrique centrale et au Soudan. Les Houthis taxent les navires en mer Rouge, transformant un détroit stratégique en péage mafieux. Le Hezbollah gère un empire économique parallèle au Liban, de la contrebande aux services sociaux.

Enfin, le pillage version 2.0 fait un retour en force. Dans les zones occupées d'Ukraine, blé et équipements industriels disparaissent mystérieusement pour réapparaître sur les marchés internationaux. Les images satellites montrent des colonnes de camions franchissant les frontières. Daech avait perfectionné le système avec le pétrole syrien et irakien, générant jusqu'à 1,5M$ / jour au plus fort de son « califat ».

Ces mécanismes de financement alternatifs dessinent les contours d'une économie de guerre parallèle, où les règles traditionnelles ne s'appliquent plus. Dans ce brouillage organisé entre le légal, le gris et l'illégal, la guerre n'est plus une rupture économique : elle devient une variable d'ajustement du système. Le prix à payer ? Une descente dans les bas-fonds de l'économie mondiale, où la frontière entre le légal et l'illégal s'estompe dans la fumée des canons.