Pendant que certains comptes les morts, d’autres comptes les billets. Les marchands de canons d'antan ont (probablement) troqué leurs hauts-de-forme contre des costumes trois-pièces, mais le business de la mort n'a jamais été aussi florissant. En 2023, les 100 plus grandes entreprises d'armement ont engrangé 632G$24, chiffre qui donne le vertige quand on sait qu'un seul jour de guerre en Ukraine coûte 1,4G$. De quoi construire un millier d’écoles en France25.
Au sommet de cette pyramide macabre trône Lockheed Martin, le roi incontesté de l'industrie militaire. Avec ses 65G$ de ventes annuelles, le géant américain fabrique les F-35 qui survolent les zones de conflit et les missiles Patriot censés les protéger. L'entreprise a redistribué près de 9G$ à ses actionnaires en 2023, dont State Street (15%), Vanguard (9%), BlackRock (7,5%), Charles Schwab (2,3%) ou encore Morgan Stanley(2,1%). Chaque missile tiré devient une ligne de dividende.
La domination américaine sur ce marché est écrasante : 51% des ventes mondiales d'armement provient des 42 entreprises US du Top 100. Les cinq principaux fournisseurs du Pentagone, Lockheed Martin, RTX (ex-Raytheon), Boeing, Northrop Grumman, General Dynamics- ont vu leurs actions grimper de 25 à 70% entre février 2022 et fin 2023. RTX a empoché 5,2G$ de bénéfices nets en 2023, notamment grâce aux ventes de missiles Stinger et Javelin. Les ETF spécialisés dans la défense surperforment systématiquement le marché en période de guerre.
Mais c'est la guerre en Ukraine qui a véritablement fait exploser les compteurs. Les dépenses militaires mondiales ont atteint le record absolu de 2’443G$ en 2023. L'Europe a augmenté ses budgets de 16% en un an : la plus forte hausse depuis la chute du Mur. L'Allemagne a franchi pour la première fois le seuil symbolique des 2% du PIB avec 70G€. L'action de Rheinmetall a été multipliée par 6 entre 2021 et 2024, atteignant des sommets à chaque livraison d'armes à Kiev, puis reculant à chaque rumeur de paix. Côté russe, Rostec, le conglomérat d'État dirigé par Sergueï Tchemezov, proche de Poutine, a vu ses ventes d'armement bondir de 49%26. Cette pieuvre industrielle, qui possède Kalachnikov et Sukhoï, tire désormais 70% de son chiffre d'affaires des commandes militaires.
Mais on l’a vu un peu avant, l'écosystème de la guerre ne se limite plus aux fabricants d'armes traditionnels. Une nouvelle faune a émergé, adaptée aux conflits du XXIe siècle. Les contractors privés, comme Academi (ex-Blackwater), DynCorp ou Constellis, ont déployé jusqu'à 160’000 mercenaires en Irak et Afghanistan, parfois plus nombreux que les soldats américains eux-mêmes. Ces « consultants en sécurité » empochaient jusqu'à 1,5K$/jour, quand un GI touchait péniblement 100-120$ de prime de déploiement. Au total, 138G$ ont été versés à ces entreprises rien qu'en Irak.
Extrait des budgets contractors en 2009
Plus cynique encore : l'industrie de la reconstruction. Halliburton, anciennement dirigé par Dick Cheney, a raflé 39,5G$ via sa filiale KBR, reconstruisant le jour ce que l'armée détruisait la nuit27. Aujourd'hui, les vautours se positionnent déjà pour l'Ukraine : Bechtel (USA), Bouygues (France), Tekfen (Turquie) ont déjà créé des filiales dédiées à la reconstruction post-conflit. À la Bourse d'Istanbul, les actions du BTP grimpent à chaque évocation de la paix en Syrie.
Mais derrière chaque ligne de compte se cache une réalité humaine déchirante. Depuis février 2022, la guerre en Ukraine a fait environ 500’000 morts et blessés militaires cumulés. Et ce n’est malheureusement qu’une infime partie du problème.