💥 Zero Bullshit
Chapitre 07

Sous les bombes

Les comptables de la guerre ont des tableaux Excel bien remplis : tant de milliards pour reconstruire les ponts, tant pour les hôpitaux. Mais il y a des colonnes qu'ils oublient souvent. Des colonnes qui parlent de cerveaux qui s'exilent, d'âmes brisées, de terres empoisonnées pour des générations.

Revenons en Syrie et à ses 15’000 médecins sur les 30’000 d'avant-guerre28. Ces chirurgiens qui opéraient à Alep servent maintenant des cafés à Berlin ou conduisent des Uber à Toronto, faute de reconnaissance de leurs diplômes. Des années d'études, des décennies d'expérience, réduites à néant par la bureaucratie. Pour les pays d'accueil, c'est un gâchis monumental : selon plusieurs estimations, le coût moyen de requalification atteint plusieurs dizaines de milliers d'euros et prend souvent plus de deux ans. Pendant ce temps, leurs hôpitaux manquent de personnel.

Et ce n'est pas qu'une question de chiffres. Chaque médecin parti, c'est des centaines de patients sans soins. C'est une femme qui accouche sans obstétricien. C'est un enfant diabétique sans endocrinologue. La guerre ne tue pas seulement avec des bombes. Elle tue aussi par absence, par vide, par manque.

En Ukraine, le bilan est d'un autre ordre mais tout aussi glaçant : selon l'OMS, 9,6M de personnes présentent des besoins en santé mentale liés au conflit29. Près de 10M d'esprits marqués. Un quart de la population. Une étude récente révèle que 68% des Ukrainiens ont vu leur santé mentale se détériorer depuis l'invasion. Stress aigu, troubles post-traumatiques, anxiété généralisée : les psychiatres ukrainiens, débordés, parlent d'une « génération traumatisée ».

Puis il y a la facture à retardement. Aux États-Unis, le gouvernement devra débourser 490G$ pour soigner ses seuls vétérans d'Irak30. Mais ce n'est que la partie émergée de l'iceberg : les coûts cumulés pour tous les vétérans des guerres post-11 septembre sont estimés à 2,5T$ d'ici 205031. Des hommes et des femmes revenus avec des membres en moins, mais surtout avec des blessures invisibles qui mettront des années à cicatriser. Si elles cicatrisent un jour.

L'environnement, lui, ne négocie pas. Il encaisse et accumule. En Ukraine, les dégâts écologiques sont estimés à 60G$ par le ministère de l'Environnement. Mais comment chiffrer vraiment 12’000 km² de forêts parties en fumée ? Comment évaluer le prix d'une terre minée sur 100’000 km² , soit 15% du territoire national ?

Les démineurs de l'ONU affirmer qu’il faudra 25 à 30 ans pour nettoyer le pays, selon le financement international disponible. Trente ans pendant lesquels des enfants ne pourront pas jouer dans les champs, des agriculteurs ne pourront pas cultiver leurs terres. Trente ans de danger tapi sous l'herbe.

Et il restera l'invisible : les métaux lourds qui s'infiltrent dans les nappes phréatiques, les munitions non explosées qui contaminent les sols, l'uranium appauvri qui persiste pour des siècles. En Irak, dans certaines régions bombardées avec ces munitions, notamment à Falloujah, les médecins locaux observent une corrélation troublante : explosion des taux de cancers et de malformations congénitales. Le lien direct reste débattu dans la communauté scientifique, mais la corrélation est documentée.

L'agriculture, elle, est sinistrée pour des générations : plus de 20% des terres agricoles ukrainiennes sont aujourd'hui dégradées ou inexploitables en raison du conflit32. Des terres autrefois fertiles deviennent des no man's land. La contamination remonte la chaîne alimentaire : du sol aux plantes, des plantes aux animaux, des animaux aux hommes. Un cercle vicieux invisible mais implacable.

Au Vietnam, les séquelles écologiques de la guerre américaine persistent encore un demi-siècle après la fin des combats. Entre 1961 et 1971, l’armée américaine a déversé plus de 80M L. d’herbicides sur les forêts et les rizières, dont environ 45M L. d’Agent Orange, un puissant défoliant contenant de la dioxine, l’une des substances les plus toxiques jamais synthétisées. Résultat : des millions d’hectares contaminés, des terres rendues stériles, et une épidémie silencieuse de cancers, de maladies neurologiques et de malformations congénitales sur plusieurs générations. Selon la Croix-Rouge vietnamienne, jusqu’à 3M de personnes seraient aujourd’hui affectées par cette exposition. Et pourtant, la décontamination a été tardive, partielle, et largement sous-financée. Le coût estimé du nettoyage complet des zones les plus touchées; comme Da Nang ou Bien Hoa, dépasse 500M€, mais seuls quelques projets pilotes ont été menés avec le soutien américain. Pendant ce temps, les habitants vivent toujours à proximité de sols empoisonnés, et la dioxine continue de circuler dans les chaînes alimentaires. Sur les routes qui mènent d’Ho Chi Minh Ville aux tunnels de Củ Chi, ou à la jungle, les guides le répètent chaque jour : s’ils font ce métier, c’est pour que personne n’oublie ce qu’ils ont vécu.