En réalité, entre 2020 et 2022, Benotmane tape à toutes les portes pour tenter de trouver des financements. Comme il parle bien, se présente bien et qu’il a quelques références médiatiques, les portes s’ouvrent. Mais elles se referment aussi vite que les audits.
Parce que si c’est désormais BG Capital qui sert à recevoir les fonds des franchisés, l’histoire, elle, n’a pas vraiment changé.
C’est désormais Ketari53 qui va servir d’accroche. Cette fois, le groupe est présenté comme étant « spécialiste de la restauration rapide depuis 2003 », avec les marques Nabab Kebab, Tacos King et Poke&Moi. Dans sa présentation aux financiers, on découvre alors une nouvelle version de l’histoire, où la revente devient la « création du groupe ».
C’est cette présentation qui amènera plusieurs partenaires à s’interroger sur la fameuse « période asiatique » évoquée au début. Et aussi sur les chiffres.
Parce que plusieurs des fonds et courtiers qui voient passer le dossier ont également lu les articles. Et restent circonspects face à cette slide :
Alors certes, le chiffre d’affaires ne concerne que les royalties de la franchise, et non celui des restaurants. Mais on arrive assez facilement à voir que :
Très, très loin de ce qu’il a pu annoncer un peu partout, mais qui permet néanmoins de voir la nouvelle organisation, où FBH, NDM et leurs petits copains ont étrangement disparu.
Et qui donnera lieu à une réorganisation globalement identique, avec BG Capital en haut, détenue via le Luxembourg, puis une société par marque détenant les restaurants en propre, tandis que Ketary reçoit les royalties.
Parallèlement au projet, FBH (puisque c’est cette société qui signe le pitch deck) valorise également une tech du nom de FitFit, qui permettrait « d’opérer la gestion à 360° d’un restaurant grâce à une solution SaaS couvrant 100 % des besoins digitaux d’un restaurateur », développée par un certain Kevin Valfrin. Retenez ces deux noms, on en reparlera dans l’épisode deux.
La banque M&A en charge du dossier se décourage assez vite face aux réponses très évasives de Benotmane et de ses collaborateurs. Parce que rapidement, ils repèrent les points problématiques.
D’abord, la marque, qui a largement souffert. Si Benotmane se défend en disant qu’elle n’est pas écornée auprès des clients, les dizaines de franchisés qui ont quitté le navire commencent à faire parler d’eux.
Ensuite, les business plans, qui semblent très optimistes. Celui de Tours est présenté comme le flagship du groupe, alors que ses résultats, depuis bientôt vingt ans, sont très inférieurs aux ambitions.
Un peu plus tard, à un autre partenaire, il indique avoir tenté de lever plus de 12M€ mais avoir échoué à cause « d’une comptable externe très malhonnête », et devoir dissoudre BG Capital, censée pourtant porter le groupe, au profit d’une nouvelle société, Norbab & Flo. Tout en expliquant chercher des fonds pour lancer un glacier itinérant (800K€ de chiffre d’affaires par véhicule), une salle de Fit Boxing, dix restaurants L’Entrecôte (on en reparlera) et une vingtaine d’autres restaurants.
La réalité, c’est que les caisses sont vides, et qu’il survit grâce à l’argent qu’il récupère en droits d’entrée sur ses propres restaurants. Mais cela ne suffira bientôt plus à payer les factures.
Toujours la même année, il contacte un courtier à qui il sert le triptyque habituel : 120M€ de chiffre d’affaires, vente en 2014, départ en Asie. Il précise cette fois qu’il a « développé une centaine de restaurants cédés en 2019 au groupe de cafés Luckin ».
Luckin, le Starbucks chinois, a traversé une situation très compliquée depuis 2020, à la suite d’une fraude comptable interne révélée par le vendeur à découvert Carson Block. L’entreprise a ensuite été reprise et restructurée par Centurium Capital, entré petit à petit au capital depuis son IPO en mai 2019.
À ma demande, un spécialiste très proche du dossier s’est penché sur la question. Il dispose non seulement de la liste des dizaines de milliers de cafés du groupe, mais aussi des détails de la stratégie d’ultra-croissance déployée entre 2017 et 2019.
Extrait de la liste des cafés Luckin
Pour lui, l’opération n’a jamais existé.
« De 2017 à 2018, il n’y a eu que très peu de M&A, et le système n’a été utilisé que pour racheter des emplacements très précis et plutôt chers, en dehors des grosses villes prioritaires, et uniquement sur quelques points de vente. À partir de 2019, les comptes sont publics, et il n’est jamais fait état d’une telle acquisition. »
Certes.
Dans ce même email, Benotmane explique avoir fait 8M€ de chiffre d’affaires en 2021 (contre plus de 200M€ selon Les Échos) et avoir reçu une offre de valorisation à 16M€ de Waterland, qui voulait « devenir actionnaire », qu’il aurait réussi à négocier à 40M€.
Waterland n’a pas pu être jointe directement, mais une source connaissant le dossier parle d’une proposition de Benotmane à laquelle Waterland n’a jamais donné suite.
Encore et toujours une vérité arrangée par lui-même.
Sauf qu’il y a des endroits où on ne peut pas trafiquer la vérité.