La mémoire est une matière vivante, pas toujours fiable. Je me disais ça il y a quelques jours, en me rendant compte que cela fait exactement vingt ans que j’écris sur internet, ou que certains amis avec qui on allait voir un concert au Bataclan ne sont jamais revenus, il y a exactement dix ans.
Alors si Benotmane dit le plus souvent que l’entreprise a été cédée en 2014, on peut comprendre pourquoi le site de FBH Groupe évoque 2016 comme arrivée d’un nouvel actionnaire, et pourquoi lui-même avance parfois cette date.
Cela dit, cette précision interroge. Parce qu’en février 2016, HB Holding, où il a logé plusieurs restaurants, lève 300K€ sur la plateforme belge de crowdfunding Look&Fin.5 L’opération donne lieu à une communication officielle indiquant que :
« Hakim Benotmane […] exploite actuellement 53 établissements dont 45 en franchise. »
Le mois suivant, il annonce une levée de fonds de 5M€ pour la franchise « groupe Nabab, rebaptisé FBH Food », auprès d’123 Venture. 6 Il est alors question de « 81 établissements dont 63 en France, avec 18 en propre ». Soit 28 établissements supplémentaires ouverts en six jours. Benotmane explique alors :7
« Ce partenaire financier va nous permettre de lever beaucoup plus auprès des banques et d’accélérer non seulement avec Nabab mais aussi avec près d’une dizaine de marques que nous lançons, toutes halal. »
Problème : 123IM (nouveau nom d’123 Venture) m’a formellement démenti l’information :
« 123 Investment Managers n’a jamais accompagné ni financé Monsieur Hakim Benotmane ou les sociétés qu’il dirige. Aucune relation d’affaires n’a été initiée. »
Je crois qu’on ne peut pas faire plus clair.
Cela dit, il est question d’un départ en Asie de 2016 à 2020. On peut donc imaginer une cession en 2014, suivie d’une période de transition, et que les journalistes aient mal compris le fait qu’il dirigeait sans forcément être propriétaire. C’est possible.
A un partenaire bancaire du 2022, il raconte une autre histoire, à la troisième personne
« [En] 2013, excédé par ses combats répétés, il décide de partir faire autre chose à l’étranger. [Sa banquière du LCL] lui avait dit qu’il aurait déjà atteint le milliard s’il avait choisi une autre activité que le kebab. Le kebab et le marché du halal étaient très mal vus en 2003, contrairement à aujourd’hui où cela devient un business juteux. »
Quant à l’histoire asiatique, s’il raconte souvent avoir monté une chaîne de cafés, dont il n’a jamais été possible de retrouver le moindre établissement, il donne une autre version à ce même partenaire bancaire, parlant de l’expérience entrepreneuriale FitFit, dont on reparlera dans le 2e épisode.
« 2014 à 2018 à l’étranger et une réflexion importante sur FITFIT, l’idée était de se réorienter vers le digital où la commercialisation pouvait être mondiale. J’avais un regard lointain sur le groupe de restauration, je me rendais en France une fois par trimestre. »
Le problème c’est que cette période, c’est un peu comme le candidat face au responsable RH qui n’est pas capable de répondre sur le trou sur son CV. Parce qu’il faut ménager d’un côté la vente supposée, où il ne serait plus aux commande, et le fait qu’il est, comme on le verra, toujours resté dans le coin. Ce qu’écrit fans une note en 2022 le directeur des investissements d’un fonds de private equity, sollicité pour investir dans FBH Groupe :
« [Que s’est il passé ] entre 2017 et 2019 ? Je comprends qu’Hakim est en réalité revenu aux commandes en 2019 à 100%, année pendant laquelle il a été très occupé […]. Peut-on avoir plus de détails sur la séquence ? Je comprends que le nouveau CEO est arrivé en 2014 et nous pensions Hakim que tu avais repris les rênes en 2017. Peux-tu stp nous préciser quand exactement tu as débarqué ton CEO ? En 2018 tu me disais que tu avais une autre activité peux-tu stp nous éclairer ? »
La question restera sans réponse.
Mais qui pose alors une question : qu’est-ce qui a été vendu ?
Là encore les histoires divergent. Et divergent c’est énorme, surtout pour une seule personne.8 Ce que racontent Benotmane c’est en gros9 qu’il a vendu son groupe entre 100 et 120M€, avec une partie foncière pour les murs et une partie opérationnelle avec les fonds de commerce et les marques. Parfois à des fonds allemands, anglais, anglo-saxons ou turcs (voire plusieurs en même temps), avec la participation de BNP Capital.
Extrait du site de FBH roupe
Dans ses différentes prises de parole, Benotmane raconte qu’il y avait deux parties dans sa cession : les restaurants et les murs. En réalité, c’est un tout petit peu plus complexe que ça.
Parce que l’idée de Benotmane est aussi simple que brillante : trouver des concepts de restauration duplicables, puis les dupliquer chez lui, en franchise, tout en investissant dans les mures.
Parce que Nabab n’est pas vraiment innovant en tant que franchise. En réalité, ça reste des menus kebab comme il en existe partout. Tacos King, lui, reprendra exactement les menus d’O’Tacos, le leader d’alors. Une proximité, y compris dans la marque, qui vaudra d’ailleurs un procès à Benotmane, qu’un éphémère dirigeant négociera contre une transaction de 50K€. Somme que Benotmane ne règlera jamais à O’Tacos selon deux sources concordantes, des deux côtés du deal.
Le même type de procédure aura lieu contre l’exploitant de la marque Le Tacos de Lyon, créée en 1999, qui attaquera NDM Développement, mais arrivera trop tard, après la liquidation.10
Par la suite, la méthode sur les marques sera même standardisée :
Au moins deux cas sont documentés.
Mais la réalité, c’est que FBH ressemble à ces jolis PowerPoint pondus par McKinsey, puis montrés de réunion en réunion, d’équipe en équipe. C’est excellent sur le papier, mais si personne ne sait le déployer, ça ne vaut rien. D’autant que FBH va détenir… 44 concepts et marques.
Poulet P&P Chiken, Nabab, Rixos, O Tandori, Takos King, Woky Thai, P&P, Poke & Moi, Hill’s Coffee, Le Brunch de Kelly, Salade Factory, O Cheese Nan, Five Burger, Biggy Burger, My Bagel, Pizza Tchika, Bakim’s Café, Food Court Hybride, Fish’ to Chip’s, Labanese, London Brunch, Soupe du Monde, Rice Box, Burricos, O Pepito, Sushiburri, 12 Eat, Crêpes & Shake, New York Factory, Asian Street Food, Choua, Helthy Juice, 66 Diner, Chef et Frais, Panino & Co, Tenders Party, Frypancakes, Le Sandwich Français, Le Pain et la Farine, Pat& Pizz, African Food, Bubble Dubble, Couscous Bowl, Bachta
Tout y passe.
En réalité, en dehors de quelques Nabab et quelques Tacos King, rien ne sortira jamais de terre. La seule marque existante, c’est visiblement Bakim’s Café, un café rue de Bordeaux à Tours, dont est originaire Benotmane, logé dans la société BAB111 présidée par une mystérieuse société luxembourgeoise du nom de Ketary Food.12
Mais forcément, ce type de business ne fonctionne qu’en franchise. Cela nécessite donc d’avoir quelques restaurants pour établir la marque (et s’assurer que ça fonctionne), puis d’aller la vendre à des franchisés qu’il faut accompagner.
Ce qui n’a donc aucun sens sur 44 marques quand on a à peine quelques restaurants.
Mais le montage, lui, est assez simple, même s’il semble surdimensionné et complexifié sans raison :
Pour faire simple, on a donc deux entités au Luxembourg, logées à l’adresse de résidence fiscale personnelle de Benotmane :
L’histoire de Lovel Invest est d’ailleurs très étonnante. Parce que la société a en réalité été créée en 2009 par un gérant de fortune, pour un Ukrainien qui fait depuis des affaires en Slovaquie.
La boîte est rapidement revendue à un family office via un fiscaliste suisse installé au Luxembourg, avant d’être reprise par le couple Bellahcene en 2012, mais déjà logée à l’adresse personnelle de Benotmane.
Alors, qu’est-ce qu’Hakim Benotmane vend exactement ? Difficile à dire, puisqu’il affirme tantôt avoir vendu les murs d’un côté et les fonds de l’autre, tantôt le tout ensemble. Alors qu’aux Échos, il dit clairement que c’est FBH.
Toujours est-il que la réalité est simple : entre 2014 et 2022, période pendant laquelle ces entreprises ont plus ou moins d’activité :
Si Abdelkader Guetarni prend temporairement la place de Benotmane en tant que gérant, c’est pour une raison très précise. Mais Benotmane reste propriétaire de toutes les sociétés, qui ne changent jamais de main. Ce que confirment d’ailleurs les nombreux documents à venir.
Pourtant, dans une récente vidéo19 où il prétendait répondre aux « haters », Benotmane présente un document censé prouver la cession, qu’on analysera plus bas, et qui, lui non plus, ne donne pas le nom de l’entité prétendument cédée. Comme si c’était un secret d’État.
Le 1er novembre, Benotmane a tenté une pseudo-diversion en publiant une société censée être un indice bla-bla-bla. Je ne vais pas y répondre pour montrer que c’est faux, mais plutôt pour montrer ses (très mauvais) mécanismes rhétoriques.
En réalité il n’y a aucun mystère :
Si son activité a effectivement été changée en holding par la suite, elle a été liquidée comme tout le reste en 2017. Et non, elle n’a jamais été vendue. J’en veux pour preuve qu’en décembre 2014, Dura et Compa attaque le repreneur de Tours pour un soi-disant manquement au contrat de location-gérance, et finit condamnée aux dépens.21
Ni le gérant ni les bénéficiaires effectifs n’ont évidemment changé.
Cette triple diversions est le schéma classique de Benotmane depuis qu’il est pris face à ses mensonges
En bref :
- Impossible de confirmer exactement ce qui aurait été vendu
- La structuration des entreprises n'a jamais changé depuis la date affirmée de la vente
- FBH Groupe n'a jamais été vendu
- SARL Nabab n’a jamais été vendu
- Aucune des holdings luxembourgeois n'a jamais été vendue