C’est à peu près à cette époque que Villa lance BeefHouse, dont le nom m’exempte d’expliquer le concept. Le premier restaurant ouvre sur la place du marché Gambetta à Cannes, à quelques centaines de mètres de la célèbre Croisette. Pour se lancer, il s’associe avec Chloé Albertini, puis plus tard avec son frère Vincent, fille de Marcel Albertini, un restaurateur cannois très en vogue, qui deviendra rapidement sa compagne.
Au fil du temps, d’autres établissements sont ouverts. Un deuxième ouvre sur le Cours Saleya en 2013, puis un troisième en 2015 à Marseille, dans un local loué par Hammerson, au cœur du centre commercial Les Terrasses du port. Puis Lille, Toulon, Cagnes-sur-Mer.
En 2015, alors qu’il est toujours interdit de gestion en France, Laurent Villa crée une holding au Luxembourg, Group Clav, pour centraliser ses participations, notamment dans les restaurants. Chloé Albertini prend 15 % l’année suivante.
Jusqu’en 2019, les entreprises semblent tourner. Sur la dizaine de sociétés dont j’ai pu voir les bilans, ils étaient plutôt dans le rouge, mais il ne m’a pas été possible de vérifier les 25, d’autant que la majorité n’ont jamais déposé leurs comptes. De son côté, Laurent Villa affirme que le groupe était rentable, s’il était regardé dans sa globalité.
Un point attire pourtant l’attention : la totalité des entreprises cessent de déposer leurs comptes après 2019. Toutes étaient pourtant globalement clean, chaque année. Et soudainement, plus rien. Plus de dépôt de comptes, plus de chiffres. Même lorsqu’il va lever sur des plateformes, on n’aura droit qu’à des prévisionnels.
Durant le Covid, Laurent Villa fait plusieurs apparitions télés4, qu’il est très fier de me rappeler, pour parler de la situation difficile des restaurants. Et signe même une tribune dans Les Échos5 pour s’étonner (comme beaucoup) de l’étrange loi sur la fermeture des restaurants. Pour autant, il n’abandonne pas. Mieux (pire ?), il continue d’ouvrir des restaurants, sur trois marques distinctes :
Au sortir du Covid, c’est surtout sur la troisième qu’il capitalise. Pourtant, en off, plusieurs signaux laissent à penser que la situation n’est pas très bonne.
Mais avant de passer à la suite, il va falloir qu’on passe deux minutes à comprendre la structuration des entreprises de Laurent Villa, parce que c’est un peu complexe. Et pas forcément anodin.
Afin de simplifier (et de garder un peu de suspens), je n’ai gardé que la partie restauration et mis de côté l’immobilier qui sera l’objet d’une future newsletter. Disons qu’il y a quelques noms à retenir :
C'est en 2015 que l'architecture commence à se figer. D'un côté de la frontière, des restaurants ouverts à la chaîne. De l'autre, une mécanique plus raffinée : une IP Box, ou Patent Box, ou boîte magique selon le niveau de cynisme.
Le principe est limpide, presque poétique : on isole la propriété intellectuelle dans une structure dédiée, ici BHI Finance, et toutes les sociétés opérationnelles lui versent des redevances pour pouvoir utiliser les marques. Un BeefHouse sans le House, ça claque moins.
Dans le jargon, on appelle ça une « exploitation sous licence de marque ». Dans les faits, c’est un tuyau qui permet de faire remonter de l’argent vers une société fiscalement choyée. Les redevances sont déductibles en France, taxées faiblement au Luxembourg. Et tout le monde ferme les yeux tant que ça a l’air propre.
Jusqu’en 2016, le Grand-Duché était une autoroute à cash bien connue des multinationales. Amazon y logeait ses ventes européennes, Ferrero son Nutella, Skype ses appels, non via des IP Box déclarées, mais via des rescrits fiscaux bien ficelés. Même combat.
La vraie IP Box luxembourgeoise a été réformée en 2018 après les pressions de l'OCDE et le projet BEPS. Elle permettait d’imposer les revenus IP à un taux effectif de 5,2 %. Aujourd’hui, il faut prouver une substance économique réelle, une activité de R&D locale, et respecter le nexus approach, c’est-à-dire une proportionnalité stricte entre activité et avantage fiscal. Pas impossible à monter, mais plus musclé que les montages vintage des années 2010.
D’autres pays restent dans le game. Le Royaume-Uni propose une Patent Box à 10 %, la Belgique descend à 6,8 %, et la Suisse laisse ses cantons bricoler jusqu’à 90 % d’exonération sur les revenus qualifiés.
Mais ce n’est pas qu’une histoire de taux. Ce qui compte, c’est la narration. Le Luxembourg reste une scène bien rodée pour raconter une histoire crédible à l’administration : un actif immatériel, une société qui le valorise, des contrats bien rédigés, et des flux qui ressemblent à autre chose qu’une pompe à dividendes.
Toujours est-il que pour les marques sont rachetées pour 650K€, et les restaurants devront payer 35K€ et 4% de leur CA par an à BHI. Et que si selon Laurent Villa, l’IP Box n’a jamais été mise en place, les chiffres disent l’inverse.
Les contrats de licence de marque passés avec BHI Finance.
Olivier Tugaut va leader les levées de dette pour financer l’expansion, contre un peu plus de 8K€/mois de salaire et une jolie BMW R GS comme moto de fonction. Par la suite, Group Clav va payer à Antobella (une société de Tugaut) 1’500€/mois pour la gestion administrative, et à partir de 2020, à L’Arche de Néo (une holding de Tugaut au Luxembourg) 1‘700€ pour un bureau qui n’est jamais occupé, puisque Laurent Villa et sa compagne habitent Cannes.
À sa création, le capital de 33K€ est réparti à parts égales entre les trois holdings luxembourgeoises d’Olivier Tugaut (Neo Capital, l’autre holding de Tugaut), de Jean-Christophe B. (Bayet Properties) et de Laurent Villa (Group Clav).
Une première levée, dite 2015.03, de 3M€ de dette est lancée, et Tugaut apporte 2M€.
Les obligations 2015.03 de BHI Finance.
Jean-Christophe B., par ailleurs gérant de plusieurs restaurants, sort assez rapidement, laissant Olivier Tugaut (via Neo Capital et L’Arche de Néo) et Laurent Villa à parts égales, à 45 % chacun, Natixis détenant le reste.
Captable de BHI Finance en 2016. Les trois premières cases sont signées par Olivier Tugaut.
Une nouvelle série est émise fin 2015 pour 10M€, via des obligations à coupon annuel de 10 % sur 7 ans, auprès d’une dizaine de petits porteurs, comme Christian M., qui devient administrateur, ou Jean D., un médecin bientôt à la retraite, qui investissent entre 125 et 375K€.
Puis une nouvelle série est lancée en 2017 aux mêmes conditions, pour un remboursement prévu en 2023, qui attire une demi-douzaine d’investisseurs qui posent 2,1M€.
Entre-temps, M Capital aurait également investi 2 à 3M€. Et année après année, la dette s’envole sans que BHI soit capable de rembourser. D’autant que le lancement des restaurants ne permet pas de générer des revenus rapidement. À fin 2016, tous les restaurants sont dans le rouge :
Mais peu importe. Grâce au système d’IP Box, BHI fait 224K€ de bénéfices. Et ça, c’est principalement dû aux redevances des trois chaînes :
Si personne ne conteste que les restaurants ont largement souffert du Covid, et même des changements de comportements qui ont eu lieu par la suite, il s’avère qu’en réalité, les difficultés du groupe commencent un peu avant.
Prenons l’exemple du BeefHouse Lyon. Probablement pour financer l’ouverture, la société emprunte 400K€ auprès d’un CIC local, Lyonnaise de Banque, auquel viendront s’ajouter 920K€ de BNP.
On est en 2017, alors les conditions sont cools : 1,34 % sur 5 ans, avec une franchise de 6 mois. Un an plus tard, la banque ferme le compte de l’entreprise, suite à un découvert de 15K€, et prononce la déchéance du terme du prêt en février 2019, exigeant les 391K€ restants immédiatement. BeefHouse Group, caution, est assigné par la banque pour 406K€, incluant le découvert, mais la holding argue que Covid, bla-bla-bla. En décembre 2020, le tribunal rejette la demande, ce qui sera confirmé par la cour d’appel en février 20226. Parce qu’à deux reprises, BeefHouse Group demande un délai sans expliquer clairement comment la holding compte payer, surtout autant d’années après.
Mais bon, les échecs, ça arrive.
En mai 2019, BHI Finance est placée en faillite par un tribunal luxembourgeois7. Interrogé, Laurent Villa dément dans un premier temps, puis, devant la question plus détaillée, explique que la faillite a été rabattue.
Arrêt de la cour d’appel de Luxembourg, novembre 2019.
Selon une source judiciaire luxembourgeoise, la faillite portait sur une créance d’1M€+ d’arriérés en charges sociales et a effectivement été rapportée en 2020. Pourtant, Laurent Villa me certifie que la société n’a toujours pas été liquidée, et qu’elle ne serait plus en faillite suite à la décision.
C’est factuellement faux.
L’entreprise est de nouveau en faillite depuis mai 2025, alors qu’elle n’a plus publié ses comptes depuis 5 ans. Et elle est en cours de liquidation.
Inscription au registre luxembourgeois de la faillite de BHI Finance, 2025.
S’il n’a pas été possible d’obtenir un état exact des créances, il est fort probable que plus de 6M€ soient plantés. Selon un créancier de 2017, les coupons de 2018 et 2019 ont été payés, mais celui de 2020 ne l’a été qu’à moitié, et depuis, plus aucun versement n’a été fait. Ce même investisseur affirme que Laurent Villa lui a annoncé que BHI avait été liquidée en mars 2023, mais qu’en tant que « homme de parole », il lui proposait de transférer la dette sur RX Venture, via un protocole que l’investisseur va signer. Et dont… il n’aura jamais aucune nouvelle. Ce témoignage a d’ailleurs été adressé au tribunal de Grasse durant l’été 2025, afin de donner du poids à une plainte contre Laurent Villa.
Proposition de Laurent Villa à l’investisseur créancier de BHI Finance en 2022, initialement refusée.
Reste que pendant des années, la valeur de BHI ne va cesser de diminuer, à l’inverse de l’endettement, et le montant des participations dans les restaurants s’effondre jusqu’en 2019. C’est-à-dire qu’avant le Covid, un an avant Raizers, deux ans avant SquareStones, trois avant Tudigo, une partie des restaurants allaient déjà très mal.
Certes, et c’est pour ça que j’ai commencé avec l’organigramme, ça ne concerne qu’une partie des restaurants. Mais ça donne de premières indications.
Bilans reconstitués de BHI Finance, de 2016 à 2020
Les comptes de BHI Finance, exercice par exercice
Bilans reconstitués de BHI Finance, de 2016 à 2020. Graphique : Zero Bullshit.
Reste qu’entre les deux confinements de 2020, Laurent Villa sollicite Olivier Tugaut pour un projet de « restructuration [du] groupe, de désendettement, et notamment le remboursement de la dette senior et junior de […] BHI Finance ». Mais très rapidement, Tugaut annonce vouloir revendre ses parts, et démissionne de toutes ses fonctions à la fin de l’année, son CDI comme son rôle d’administrateur. Suivi de Christian M. . Et on voit mal comment l’entreprise pourrait s’en sortir vu la tête des bilans depuis la création. Les capitaux propres n’ont été positifs que la première année, et depuis c’est la débandade.
Au moment de la séparation, en 2020, il restait donc 6,1M€ sur les obligations levées, et environ 4M€ de dettes aux associés, principalement envers Olivier Tugaut. Que Villa déclare sans détour ne pas vouloir rembourser, suite à la brouille entre eux.
Un an après son départ, Olivier Tugaut réclame à BHI ses 2M€ et ses 850K€ d’intérêts, à trois reprises pendant l’année 2022, pour Neo Capital et L’Arche de Néo, dont l’échéance est fin 2022. Sauf qu’il n’y a plus rien dans les caisses, évidemment. Tugaut ne l’ignore pas. En avril 2023, c’est un cabinet d’avocats qui passe à l’action, ajoutant les frais de retour, ce qui amène le montant à 3,2M€.
Mais alors, que se passe-t-il de l’autre côté des restaurants, chez Clav ?
Eh bien globalement : la même chose, dans les mêmes proportions et sur la même période.
Bilans reconstitués du Group Clav, de 2015 à 2020.
Les comptes de Group Clav, exercice par exercice
Bilans reconstitués de Group Clav, de 2015 à 2020. Graphique : Zero Bullshit.
Et si le passif explose en 2019, c’est parce que Group Clav lève 6M€ en obligations. Sauf que la holding luxembourgeoise aussi est en difficulté. Fin 2018, Clav accorde un prêt de 200K€ sur 12 ans à Laurent Villa. Ce n’est pas courant, mais pas non plus illégal. Cela dit, la question du conflit d’intérêts se pose forcément, puisque Laurent Villa est signataire et bénéficiaire, le second signataire est sa compagne, et le troisième leur avocat. D’autant que l’entreprise ne prend pas la moindre garantie, et offre des conditions particulièrement souples pour le remboursement.
Côté finances, c’est une catastrophe et les impayés s’enchaînent, au point que plusieurs huissiers passent dans les bureaux. En novembre 2021, une saisie pour vente forcée est effectuée par l’État luxembourgeois pour purger plus de 50K€ de dettes fiscales… mais aucun bien n’est trouvé.
Certes, BHI ne détient pas directement les restaurants, et vit sur les royalties, mais la dette a servi ces restaurants, ce qui amène forcément à penser que l’exploitation se passait déjà très mal. Ce que semble confirmer les comptes de Clav.
Et la situation ne va pas aller en s’améliorant.