Laurent Villa affirme qu’il aurait attaqué Altarea pour 2,4M€ de dommages et intérêts pour la rupture abusive du bail de Montparnasse. Mais l’historique des sociétés montre de nombreux impayés dans tout le groupe. Au BeefHouse Toulon, à l’Avenue 83 (bailleur : Altarea), plusieurs autres factures sont restées impayées, notamment une de près de 150K€ pour des travaux… de 2016, lors de l’ouverture du restaurant. Six mois après le chantier, la société EGCM, qui a subi l’impayé, a même fini liquidée, et le liquidateur a clairement pointé le chantier comme cause directe du défaut15.
La même histoire se passe en parallèle au Tribeca Marseille, porté par Seven FR, que Villa qualifie de vaisseau amiral du groupe. Selon mes informations, là encore, 1,6M€ d’impayés de loyers envers Hammerson. En conflit avec un voisin pour une histoire de fuite qui dure depuis des mois, le restaurant galère avant de signer un nouveau bail à l’été 2022, réduisant le passif à 600K€. Mais au moment de signer, Villa conteste le bail pour éviter de payer le million d’euros de droit d’entrée.
Pareil au centre commercial Mon Grand Plaisir de… Plaisir : le restaurant Tribeca installé en 2019 reçoit un commandement de payer de 283K€ en janvier 2022, puis une assignation pour résiliation du bail.
On parle de plus d’un an de loyer.
Quelques mois avant les trois levées sur Tudigo.
Seven est condamné en première instance à payer ses 450K€ d’arriérés de loyers (le temps file…) et une indemnité d’occupation. Tribeca quitte finalement les lieux en avril 2024, après plus d’1M€ d’impayés. Il devient difficile d’attribuer cela au Covid.
Quant au BeefHouse Grenoble, ouvert au sein de La Caserne de Bonne, un centre commercial, le bail est pris mi-2015 et pendant trois ans, aucun loyer ne sera payé16. Puis les travaux seront abandonnés. En 2020 pourtant, il est toujours question de l’ouverture17, mais l’autorisation n’arrivera qu’en août 2021, et le restaurant fermera rapidement. À sa fermeture, aucun loyer n’aura été payé, laissant une ardoise de 1,3M€ au bailleur. Ou 17K€ à un brasseur, dont les factures sont restées impayées, même avant le Covid.
Liste des impayés.
Ou encore au BeefHouse Lille, qui affiche 840K€ d’impayés en novembre 2021, alors que toutes les levées arrivent. Là encore, Laurent Villa invoque le Covid, mais le bailleur Westfield démontre que les impayés dataient… d’avant le Covid18. BeefHouse est donc expulsé.
Et l’histoire se répète de très nombreuses fois :
Laurent Villa se défend alors en expliquant que le Covid, ce n’est pas juste le confinement, mais plus largement des changements de comportement, dans les commerces ou les cinémas, qui font baisser la fréquentation des centres commerciaux, et donc ses chiffres. Sauf que c’est précisément ce qui est marqué dans la documentation commerciale diffusée sur Tudigo.
Le Tribeca Toulon dans la documentation Tudigo.
Ces impayés permettent probablement de comprendre pourquoi les deux autres projets financés sur Tudigo, en plus de Tribeca Montparnasse, n’ont jamais eu lieu. Dans les deux cas, il s’agissait de transformer des BeefHouse, côté Clav, en Tribeca, côté RX Venture.
Est-ce que les impayés du BeefHouse Toulon envers Altarea ont fait avorter le projet ? En tout cas, ils existaient avant la levée sur Tudigo, et se sont aggravés jusqu’en juillet 2024, date de la fermeture définitive du restaurant. Dans tous les cas, les travaux ne semblent jamais avoir eu lieu, comme me le confirme un cadre du centre commercial.
« Je n’ai pas eu connaissance de travaux et encore moins de changement d’enseigne. »
Même histoire pour le Tribeca Marseille. Le BeefHouse a fermé ses portes en juillet 2022, et n’a jamais changé de marque. Là encore, un responsable des Terrasses du Port, le centre commercial, est formel :
« Quand le BeefHouse a fermé, sa vitrine a été stickée Tribeca, mais rien n’a jamais eu lieu après. »
On a donc 1,75M€ levés sur Tudigo qui n’ont non seulement jamais permis l’ouverture d’un restaurant, mais dont on peut sérieusement se demander où sont passés les fonds. À cette question, Laurent Villa me répond sans hésitation :
« Les fonds levés étaient destinés aux projets à financer. »
Une réponse qui laisse songeur, car dans le cas des dossiers immobiliers (dont nous reparlerons prochainement) Laurent Villa n’hésite pas à expliquer que les fonds naviguent de société en société et sont centralisés via une convention (parfaitement légale) de trésorerie.
Cela dit, une troublante coïncidence pourrait amener à penser le contraire.
Quelques jours après Noël 2021, les 55 investisseurs de Raizers ont la mauvaise surprise de découvrir que le coupon de novembre, puis celui de décembre, sont en impayés. Laurent Villa sort la carte du Covid, encore. Soit. Sauf que le retard continue…
En février 2022, seule la moitié des intérêts est versée. Laurent Villa promet le solde pour mars, puis pour juin. Les versements arrivent au compte-gouttes, toujours en retard, toujours incomplets. Les excuses s’enchaînent. Notamment les retards considérables, selon une communication adressée par Raizers :
Alors que la dépollution était déjà censée être faite, et que les travaux entrepris par Laurent Villa, notamment via sa société BuildUp, n’ont jamais commencé.
Le paiement devient presque un running gag dans les communications envoyées par Raizers à ses investisseurs, un classique malheureusement retrouvé dans de très nombreux dossiers de crowdfunding, où les porteurs de projets choisissent bien souvent la fuite en avant.
Puis soudain, le 12 novembre 2022, Villa règle 500K€ d’un coup : sa première échéance. D’où vient cet argent, alors que le restaurant n’est toujours pas terminé, et que la société opérationnelle ne dégage pas un euro ? Étrangement, ces fonds arrivent quelques semaines après une des levées sur Tudigo.
Interrogé spécifiquement sur ce virement, Laurent Villa explique cette fois que le cash est centralisé via RX Venture, et que ces 500K€ ne sont donc pas « forcément » ceux de Tudigo. L’argent n’a pas de couleur.
Selon lui, ces fonds, levés dans le cadre du Tribeca Marseille, devaient servir à « racheter le fonds de commerce ». Qui appartenait à Seven FR / Clav. Et qui amène à penser à une sorte d’opération où tous les actifs ont été sortis de la branche Clav / BHI pour être reconstitués sur la branche RX Venture.
Ce comportement pourrait s’expliquer par le fait que la branche Seven / Clav a contracté pas mal de dettes à la sortie du Covid, notamment en PGE. 2M€ rien qu’avec la CECAZ.
Reconstitution des dettes obligataires auprès de la Caisse d’Épargne Cote d’Azur.
* Première échéance ou première tranche non réglée.
** Principal, intérêts et indemnités arrêtés au 05 / 12 / 2023 (ou date la plus proche indiquée).
La banque finira d’ailleurs par activer les cautions de Laurent Villa et Chloé Albertini, qui, en échange de l’effacement d’une partie de la dette, acceptent de payer 900K€ avant le 31 décembre 2024. Dette qui ne correspond en réalité qu’aux découverts et aux crédits des entreprises, et en aucun cas aux PGE, dont elle n’essaye même pas de valoriser les pertes, et qui finiront probablement dans un dossier Bpifrance, où la banque se fera rembourser à 90 %. « Quoi qu’il en coûte », qu’il disait.
Est-ce que les différents investisseurs avaient connaissance de ces impayés ?
A la question « Quand les investisseurs suisses signent en décembre 2021 et que Tudigo signe mi-2022, est-ce que certaines sociétés ont déjà des impayés de crédit », Laurent Villa répond :
« Très honnêtement je ne pense pas et je ne comprends pas votre question qui peut sous entendre que j’aurais caché quelque chose aux investisseurs suisses. Je vous rappelle que je les ai assigné pour 76M€ en DEI !!! Ce genre d’investisseurs ne fonctionne pas à la légère et tous les audits préalables ont été menés par eux avant d’investir. »
Selon d’autres sources, La Banque Postale et la Société Marseillaise de Crédit auraient également accordé des PGE à plusieurs entités, dont BeefHouse Marseille et BeefHouse Group.
On retrouve également de nombreuses sûretés liées à des crédits-baux, ce qui est plutôt classique, ou des fonds de commerce :
Ce même registre permet aussi de voir une partie des ardoises sociales laissées par les sociétés :
Reste que la somme négociée avec la CECAZ n’a pas été payée à temps. Selon Laurent Villa, le dossier aurait été soldé en mai 2025. Comment ?
« La Caisse d’Épargne avait pris des hypothèques provisoires sur les biens de Chloé Albertini. »
Reste à savoir lesquels. Parce que comme on le verra dans le prochain épisode, la frontière entre ce qui est à Albertini ou à Villa n’est pas toujours très claire. Ce qui l’est, par contre, c’est qu’en 2024, la CECAZ demande la saisie des parts de Casa Isula, qui détient une villa en Corse (dont on reparlera dans… bla-bla-bla).
Le nantissement provisoire des parts de Laurent Villa.
Le nantissement devient définitif en mai 2025.
Le nantissement définitif.
Mais à ce jour, il n’apparaît plus au registre des sûretés mobilières, ce qui semble indiquer que la dette a été payée. Par ailleurs, une augmentation de capital a rendu les parts de Laurent Villa très minoritaires, et à ce jour, les bénéficiaires effectifs de Casa Isula sont Chloé Albertini (46,55 %) et son frère Vincent (48,45 %).
Quant à savoir qui a payé, et quand… Impossible de savoir si Laurent Villa a payé de sa poche, et si un énième mouvement interne a eu lieu.
Ce système de mouvement de fonds centralisés est la marque de fabrique de Laurent Villa, et on le retrouve partout. Prenons la transformation du BeefHouse Cannes en Tribeca Cannes.
En avril 2022, Villa annonce lors d’un board la transformation de ce restaurant avec sa terrasse de 350 places sur les Allées de la Liberté, qui est aussi le nom de la société, visant 3,5M€ de chiffre d’affaires annuel. Le site rouvre le 15 mars sous le label Tribeca, présenté comme un des milestones majeurs de RX Venture.
Extrait d’un compte rendu de réunion
Les comptes racontent une autre histoire. Au 31 mars 2022, les intercos de RX Venture affichent une créance de 1,1M€ sur la société Tribeca Cannes, décrite comme :
« filiale de RX Retail dont l’actionnaire est RX Venture. Filiale à 5 % puis 49 %. »
Bilan de RX Venture
Sauf que la société Tribeca Cannes n’existe pas. Six mois plus tard, la créance de Tribeca Cannes disparaît des comptes, remplacée par une ligne de 1,22M€ sur une société Allées de la Liberté, qui exploite effectivement le BeefHouse Cannes, mais sans aucun lien capitalistique avec RX Venture, puisqu’elle appartient à Chloé et Vincent Albertini.
Écritures de RX Venture
À ce jour, c’est d’ailleurs le seul restaurant qui est toujours ouvert.