Qui se rappelle encore des liesses lors de la signature des Accords de Paris ? La fameuse COP21, qui s’est terminée y’a bientôt 10 ans, le 12 décembre 2015. 196 partis se mettent d’accord pour réduire le réchauffement climatique et notamment leurs émissions, avec 2050 en ligne de mire. Année que nombre d’entreprises, pays et secteurs choisissent comme cible pour el famoso neutralité carbone.
La France ne fait pas exception.
Ses logements non plus.
Et des logements, on en compte 37,2M. Une belle collection de murs, de toits et de fenêtres qui, pour beaucoup, retiennent la chaleur aussi bien qu'une passoire retient l'eau. Dedans, des Français qui découvrent chaque hiver que le XXIe siècle n'a pas encore tout à fait atteint leur radiateur. Surtout quand le prix de l’énergie s’envole. Parce que si tout le monde s’est moqué de Macron quand il disait que c’était la fin de l’abondance, il avait pourtant raison. L’utilisation massive d’énergie fossile, y compris pour se chauffer, ne pourra plus coûter aussi peu cher qu’avant. Très bientôt, plus personne ne pourra émettre sans payer pour sa propre pollution. Parce que lesles émissions directes des ménages français en 2023 s'élèvent à 101 Mt CO₂ éq2. Et si la baisse des émissions de GES est de 31% depuis 1990, c’est principalement grâce à la diminution des émissions industrielles, elle-même due aux délocalisations massives d’un côté et à un changement des modes de production de l’autre. Du côté des ménages, rien n’a jamais vraiment été fait.
Les chiffres des logements donnent le vertige. Selon qui compte et comment - sport national s'il en est - le parc français compte entre 4,2 et 5,8M de passoires thermiques. L’ONRE3 parle de 5,5M, dont 4,2M en résidences principales. La Cour des comptes penche pour 5,8M dont 5,3M dans le parc privé4. France Relance parlait de 5,2M en 20225. Bref, personne n'est d'accord mais tout le monde s'accorde à dire que c'est beaucoup trop.
Le bâtiment résidentiel émet à lui seul 11% des gaz à effet de serre français. Si on ajoute le tertiaire on est entre 20 et 25%6 des émissions nationales qui partent en fumée. Littéralement. D'après le CITEPA, les bâtiments crachent 69,9M t. CO₂ eq.7 sur les 418,2M au total, soit 18%8. Du côté de l'INSEE, qui aime compter différemment, on explique les ménages émettent directement 101M t. CO₂ eq. de tonnes rien qu'avec leur chauffage et leurs véhicules. Dans tous les cas, c'est le secteur le plus énergivore du pays. Et globalement, 95% du bilan carbone d’un Français est composé de ses 3 B9 : sa bouffe, sa bagnole, sa baraque. Ce qui au passage ne laisse pas vraiment la place aux bullshits de fintechs sur les émissions des comptes en banque, comme l’a brillamment démontré Bon Pote. (ici puis ici puis re-ici puis encore re-re-ici).
Évolution des émissions de GES (en MtCO2eq) des bâtiments résidentiels10
Cela dit, la géographie de la misère thermique dessine une carte de France particulière. Les passoires se concentrent dans une diagonale allant du centre des Pyrénées au Nord-Est, cette fameuse diagonale du vide où les vieilles bâtisses côtoient les revenus modestes. Les grandes métropoles s'en tirent mieux : à Paris, une passoire thermique ne fait perdre que 5% de sa valeur. Dans le Grand Est, c'est 21% qui s'envolent. L'injustice territoriale dans toute sa splendeur. Probablement pour une raison purement économique, qu’on abordera juste après. Mais aussi parce que les logements sont massivement chauffés au fossile (gaz notamment, qui a été largement préconisé pendant des années, notamment après qu’on lui a collé l’épithète naturel) et l’utilisation dépend également du climat dans lequel se trouve le logement.
Répartition des taux de passoires en 202111
Les départements en vert foncé représentent les départements avec un taux de passoires supérieur à 25 %
Répartition des travaux en fonction des passoires thermiques au premier semestre 202312
L’indice de résorption du taux de passoires est supérieur à 1,1 (en vert foncé) lorsque la part de rénovation est supérieure à la part des passoires thermiques dans le département
Derrière ces pourcentages, 12M de Français vivent en précarité énergétique13 : 14% de la population a déclaré avoir souffert du froid chez elle l'hiver dernier. Pas en 1954 lorsque l’abbé déchu lança son fameux appel. L'hiver dernier, soixante ans plus tard. Ces ménages consacrent une part démesurée de leurs revenus à tenter de chauffer l'inchauffable, quand ils ne renoncent pas tout simplement.
L'amélioration existe, paraît-il. En tout cas quand on écoute le politique. Entre 2022 et 2024, la part des passoires thermiques est passée de 19,5% à 15,6%. D’ailleurs chaque année, Macron s’était félicité (à défaut que quelqu’un le fasse à sa place) du nombre de rénovations.
Répartition des étiquettes DPE des résidences principales (en %), au 1er janvier 2023
Au 1er janvier 2023, la part de résidences principales en passoires énergétiques est de 15,7%14
« Marginal », juge sobrement la Cour des comptes. À ce rythme, la France atteindra ses objectifs climatiques à peu près quand licornes françaises seront rentables.
Car les objectifs, eux, sont ambitieux. La France s'est engagée à rénover entre 400K et 500K logements par an selon les sources. La SNBC15 exige 370K rénovations performantes par an dans l'immédiat, puis 700K après 2030. La Cour des comptes, toujours optimiste, estime qu'il faudrait plutôt viser le million de rénovations performantes annuelles. Sachant qu'il faut en réalité rénover 1,26 million de logements par an pour espérer atteindre la neutralité carbone en 2050.
Allez on fait un petit calcul. On est en 2025, il reste 25 ans pour rénover 5,5M de logements.
L'État n'est pas avare en moyens, sur le papier. 7G€ de dépenses publiques en 2021, plus 6,3G€ du plan de relance. Des sommes qui feraient pâlir n'importe quel budget ministériel. Pourtant, l'ANAH s'est félicitée d'avoir accompagné 650K rénovations en 2022, puis moins de 595K en 2023. Loin, très loin du compte. Ça fait 220K par an. Sauf que… 5,5M c’est uniquement les F et G. Et pour atteindre la neutralité carbone, il faudrait que tous les logements atteignent le C, a minima le D. Non seulement c’est très compliqué pour une partie des logements, notamment en copropriétés, mais ça nécessiterait de quadrupler la tendance actuelle.
D’autant que le problème n'est pas qu'énergétique et économique. Il est aussi sanitaire. Les logements mal isolés, humides, impossibles à chauffer correctement, génèrent leur lot de pathologies. Maladies respiratoires, problèmes articulaires, dépressions hivernales. Le froid tue, lentement mais sûrement.
Voilà pour le décor.
Des millions de passoires, des millions de précaires énergétiques, des objectifs stratosphériques et une réalité qui peine à décoller. Dans ce marasme, la France a trouvé LA solution : MaPrimeRénov'. Le dispositif miracle qui devait tout changer.