24 juin 2025, tribunal de Wilmington, Delaware. Zen JV dépose le bilan dans cet état connu pour son magnifique climat propice aux entreprises. Pas seule : dix entités du groupe passent sous Chapter 11 d'un coup. Monster Worldwide LLC, la maison-mère historique. CareerBuilder LLC et sa filiale française CareerBuilder France Holding LLC. Même la poule aux œufs d'or fédéraux est liquidée. Military Advantage, FastWeb, Luceo, Camaro Acquisition, toute la galaxie. Une administration conjointe pour tout liquider proprement.
Il ne reste que 2,2M$ répartis sur 73 comptes bancaires dans 10 pays. Un paquebot mondial, bardé de comptes en Suède, Irlande, Chine, Malaisie... mais qui ne contient plus que 2M$ de liquide. L'équivalent d'un round de seed funding pour un empire qui brassait des milliards.
Dans les documents déposés au tribunal, on découvre l'ampleur du désastre. Actifs : entre 50M$ et 100M$. Passif : entre 100M$ et 500M$. Dont 22M$ rien qu'en créances commerciales non garanties.
Les 30 plus gros créanciers racontent l'histoire d'une fuite en avant désespérée. 12M$ en marketing digital : Google, Talroo, Appcast, Recruitics, Joveo. Ils achetaient du trafic à crédit pour gonfler des métriques qui s'effondraient. Chaque clic payé 3$, chaque candidature 15$, pour un taux de conversion proche de zéro. 5M$ en infrastructure : Salesforce, Oracle, Microsoft, Rackspace, Equinix. Des serveurs dimensionnés pour 50M d'utilisateurs actifs. Ils en avaient 3M. Le cloud coûte cher quand tu payes pour des fantômes. 2M$ en cabinets : Winston & Strawn, Akin Gump, Vedder Price, PwC. Les conseils M&A, les audits stratégiques, les plans de transformation. Autant de PowerPoints à 500K$ pièce. 2M$ en tech RH : Textkernel pour le parsing CV à 0,10$ par document, Amplitude pour l'analytics, Luceo pour l'IA de matching. Moderniser une plateforme moribonde, l'illusion jusqu'au bout.
La société basée à Chicago annonce cash : aucune distribution prévue pour les créanciers non garantis. Même pas les miettes. Les avocats de Richards, Layton & Finger veillent à l’enterrement. Iron Corp et VBS Group protestent par l’intermédiaire de Chipman Brown. Protester contre quoi ? Il ne reste que des cendres.
Apollo et Randstad ? Planqués derrière la structure juridique. Apollo détient 51% de Zen JV, Randstad 49%. Les 429M$ investis par Randstad en 2016 ? Évaporés. Randstad s'était juridiquement dégagé dès juillet 2024. Légalement hors-jeu. Moralement absent.
Pendant un an, ils ont fait semblant de chercher des repreneurs. En réalité, les gagnants étaient déjà désignés : JobGet (7 M$), Valsoft (6 M$), Valnet (22,5 M$). Des offres planchers, appelées « stalking horse », validées avant même le dépôt de bilan. Les autres ? Spectateurs polis. Tout était prévu : frais de rupture garantis, surenchères encadrées, calendrier millimétré.
Le plan s’appelait « competitive bidding process ». La blague. Une mise en scène en robe noire.
Mais coup de théâtre : Bold Holdings, fondée par deux anciens de Monster, débarque à l’improviste et rafle les job boards pour 28 M$ cash. JobGet ? Recalée. Les slides PowerPoint avaient déjà été imprimés.
Le 22 juillet 2025, la juge Kate Stickles entérine la vente. Total encaissé : 57 M$ pour l’ensemble des actifs. De quoi régler les honoraires d’AlixPartners, PJT Partners, Latham & Watkins, Omni Agent, et les frais du Chapter 11.
Sur les 935 employés, seuls 350 sont repris. Pas de plan social, pas de W.A.R.N. Act compliance, pas de cellule de reclassement. Un mail automatique, un chèque de solde de tout compte, next.
En France, c'est la douche froide. Monster.fr n'intéresse personne. Mais le coup de grâce, c'est que CareerBuilder France Holding LLC fait partie des entités en faillite. À Levallois, les 200 salariés attendent un signe. Ce sera un mail automatique. Pas de PSE, pas de congé de reclassement, pas même une réunion d'information. Le CSE apprend la nouvelle par Reuters. Les indemnités ? Le minimum légal, calculé au centime près par un cabinet londonien qui facture 1’200£ de l'heure.
Randstad, pourtant propriétaire historique, se lave les mains, n’était plus actionnaire majoritaire depuis juillet 2024. Les synergies sont loin.
L’opération permet a BlueTorch de récupérer son argent. Le fonds a prêté 20M$ pour maintenir les opérations pendant la procédure. Pas un sauvetage, non. Un DIP3 financing négocié juste avant le dépôt et validé par le tribunal le jour même. Une perfusion branchée sur un cadavre pour que les vautours aient le temps de faire leur job. Calendrier serré : l'argent ne couvre que quelques semaines. De quoi payer les derniers salaires, maintenir les serveurs le temps du dépeçage, organiser la vente aux enchères. En échange, BlueTorch prend une « super priority lien » : garantie sur tous les actifs, avant tous les autres créanciers.
Un prêt qui ne servait pas à sauver, mais à balayer. Le Term Sheet en dit plus long que les communiqués. Pas de spin-off. Pas de carve-out. Pas d’actif sanctuarisé. Tout devait partir, vite. La société était déjà morte ; il ne restait qu’à éteindre les serveurs. Le tout sous supervision privée qui permet à tout le monde de se gaver tranquillement.
Le plus pathétique, c'est la com'. Bold Holdings parle de « nouvelle ère pour l'emploi en ligne ». Les repreneurs promettent « innovation et croissance ». En coulisses, le business plan est simple : garder les contrats encore rentables, virer les trois quarts des effectifs, revendre la marque sous licence en Asie.