💥 Zero Bullshit
Chapitre 04

The corpse bride

2 juillet 2024. Un communiqué tombe sur les fils AFP : Monster et CareerBuilder fusionnent. Les deux mastodontes fatigués du job board s'unissent pour affronter l'ogre Indeed.

Dans les documents légaux, on découvre le nom de la structure : « Zen JV, LLC ». Z pour Monster, EN pour Engineered Network, ou peut-être Ensemble. Un acronyme corporate comme un autre. Sauf qu'avec le recul, l'ironie frappe : quelle sérénité zen peut-on trouver dans la fusion de deux moribonds ? Les avocats n'avaient probablement pas prévu que leur sigle technique sonnerait comme une blague cosmique.

Scott Gutz, le CEO de Monster, prend les commandes de la nouvelle entité. Sur LinkedIn, il poste une photo avec son homologue de CareerBuilder. Poignée de main, sourires Colgate. « Excited to announce... » Le script est écrit d'avance. Synergie. Innovation. Disruption. Les mots magiques du corporate en détresse.

Apollo Global Management tire les ficelles. Le fonds américain, propriétaire de CareerBuilder depuis 2017, devient l'actionnaire majoritaire avec 51%. Randstad garde 49%. Une minorité de blocage qui n'a plus rien à bloquer. Huit ans après avoir déboursé 429M$ pour Monster, le géant néerlandais passe la main. Pas complètement, ce serait reconnaître l'échec. Juste assez pour que le naufrage ne soit plus de sa responsabilité.

Mais derrière cette répartition simple se cache un jeu de poupées russes capitalistiques. Apollo détient ses parts via Camaro Holdings LLC. Il y a même un mystérieux 2584172 Ontario Inc. qui possède 15,35% des actions de classe B. Selon mes informations, il s’agirait d’un investissement personnel d’Eileen Mercier, l’ancienne patronne de Paiements Canada, sorte de mix entre Target2 et Stet-Core, et de la caisse de retraite des enseignants de l’Ontario.

Des structures dans des structures :

  • Zen JV contrôle Monster Worldwide LLC ;
  • Qui contrôle Monster Government Solutions et Military Advantage et FastWeb.
  • En parallèle, Camaro Acquisition LLC contrôle CareerBuilder LLC
  • Qui contrôle à 100% CareerBuilder France Holding et Luceo Solutions.

Un labyrinthe juridique où chaque entité a sa fonction, son histoire, ses dettes. Une architecture de domination parfaite, du sommet américain jusqu'aux filiales européennes.

La nouvelle entité s'installe au 200 N LaSalle Street à Chicago, dans les anciens bureaux de CareerBuilder. Un détail qui en dit long sur qui mène vraiment la danse. Sous le capot de cette machine complexe : 500 à 800 employés dans le monde, dont 200 en France qui regardent tout ça de loin, perdus dans les méandres d'un organigramme qu'ils ne comprennent plus.

La logique, sur le papier, tient la route. Monster + CareerBuilder = 200M de profils cumulés. Des millions d'offres d'emploi. Deux marques historiques. Une force de frappe commerciale sur deux continents. Face à Indeed qui vampirise 80 % du marché, l'union fait la force. Enfin, c'est ce qu'on raconte aux investisseurs.

Il y a quelque chose de pathétique dans ces mariages de raison entre has-been. Comme quand AOL a fusionné avec Yahoo. Quand Yahoo! a voulu racheté Dailymotion. Ou quand MySpace... Non, en fait, MySpace est mort tout seul, et pas qu’une fois.

Les équipes françaises de Monster apprennent la nouvelle par visio. Paris-Amsterdam-New York, le triangle des bermudes du management moderne. On leur explique la « strategic rationale ». La mutualisation des coûts. Les synergies technologiques. L'IA qui va tout changer. Les collaborateurs hochent la tête. Ils ont déjà entendu ce refrain en 2016, quand Randstad promettait monts et merveilles.

Septembre 2024. La machine se met en branle. Des consultants McKinsey débarquent. Des workshops s'organisent. On parle intégration, roadmap, quick wins. Les deux plateformes doivent fusionner. Les équipes tech de Chicago et de Boston doivent collaborer. Les commerciaux doivent vendre une offre unifiée qui n'existe pas encore.

Les équipes techniques reçoivent sept versions contradictoires de la même spec. Le backlog Jira s'épaissit comme un roman de Proust. Les développeurs de Boston refusent le code de Chicago. Ceux de Chicago ignorent les standards de Boston. Les Français, eux, reçoivent les briefs traduits à la Google, trois semaines après. Le rêve d'une plateforme unifiée devient un PowerPoint sans issue. Chaque standup est une négociation de paix. Chaque sprint, une guerre de tranchées.

Sur le papier, l'arsenal technologique impressionne. Parsing de CV avec Textkernel, infrastructure cloud chez Google et Microsoft, CRM Salesforce, analytics avec Amplitude. De la publicité programmatique avec TabOola et NextRoll. Tout l'attirail du jobboard moderne. Les présentations PowerPoint promettent une « transformation digitale accélérée ». Les synergies vont « débloquer de la valeur ». La nouvelle plateforme sera « best-in-class ».

Personne n’y croit.

Le marché français, déjà moribond, devient le parent pauvre de l'opération. Pas de budget pour un rebranding. Pas d'investissement dans la force commerciale. Monster.fr reste en ligne, comme un site fantôme, branché à une perfusion de cash venue d'ailleurs.

Les seuls segments encore vaguement rentables ? Les contrats gouvernementaux aux États-Unis via Monster Government Solutions. Quelques partenariats dans l'éducation avec FastWeb. Des niches qui survivent par inertie administrative plus que par performance. Le cœur de métier, en réalité, agonise face à la concurrence.

« On va créer le leader de demain », répètent les dirigeants dans les all-hands meetings. Mais demain n'arrive jamais. Les mois passent. Les indicateurs restent dans le rouge. Le trafic stagne. Les revenus fondent comme neige au soleil. L'intégration technique patine. Les équipes commerciales vendent deux produits différents à des clients qui n'en veulent aucun.

Mi-2025. Moins d'un an après la fusion. Dans une salle de conseil d'Apollo, on fait les comptes. Les projections ne tiennent pas. Le marché ne reviendra pas. Indeed a gagné. LinkedIn a gagné. Google a gagné.

La décision tombe. Plus de financement. Apollo et Randstad ferment le robinet. Fin de l'aventure. Les deux actionnaires se regardent, complices dans l'échec. 51-49, les pourcentages n'ont plus d'importance quand la valeur est zéro.

Un mail, deux phrases, et le silence.

Trois semaines plus tard, le nom Zen JV, LLC apparaît dans le registre des faillites du Delaware. Case 25-11195.

Le reste est une formalité.