3,40$ l'action. Une prime de 23% sur le cours de clôture.
C'est ce qu'a mis Randstad sur la table pour s'offrir Monster en août 2016. 429M$ au total. Une misère comparée aux 5G$ de valorisation du début des années 2000. Le géant néerlandais de l'intérim venait de s'acheter un dinosaure en solde. Mais un dinosaure avec 150M de CV dans le ventre.
Deux mois plus tôt, Microsoft avait claqué 26,2G$ pour LinkedIn. Soixante fois plus. Le message était clair : dans la guerre du recrutement digital, les jeux étaient faits. LinkedIn valait un empire. Monster valait une principauté en déclin.
Dans les tours de La Défense, chez Randstad France, on préférait ne pas faire la comparaison. On sabrait le champagne quand même. Monster allait enfin avoir les moyens de ses ambitions. Fini le bricolage. Place à la « Tech & Touch », comme ils disaient dans les PowerPoint. La technologie Monster combinée au réseau Randstad. Sur le papier, ça avait de la gueule.
Sur le papier seulement.
Gilles Cavallari, tout juste nommé président de Monster France, avait des étoiles dans les yeux. Son équipe aussi. Après des années de vache maigre, Papa Randstad arrivait avec le chéquier. Le plan ? Transformer Monster en machine de guerre du recrutement digital. Exit le simple job board. Bienvenue dans l'ère des « solutions RH intégrées ».
Pendant ce temps, chez Microsoft, Satya Nadella intégrait tranquillement LinkedIn à sa galaxie Office 365. Les synergies étaient évidentes : données professionnelles + outils de productivité = domination totale du B2B. LinkedIn n'était plus un simple réseau social. C'était devenu l'infrastructure du travail moderne.
Monster, lui, lançait les Social Job Ads. L'idée était d'une simplicité biblique : pousser les offres d'emploi dans les fils Facebook et Twitter. Entre deux photos de vacances et trois vidéos de chats. Sauf que pendant ce temps, LinkedIn faisait exactement l'inverse : transformer son site en destination. Les pages entreprises devenaient des vitrines. Les profils se transformaient en mini-blogs professionnels. Les utilisateurs ne venaient plus chercher un job. Ils venaient networker, lire des articles, commenter l'actualité business.
Et cerise sur le gâteau : LinkedIn vendait de la pub sur son propre site. Sponsored Content, InMail sponsorisés, Display Ads. Les recruteurs payaient pour être vus par des gens qui étaient déjà là, engagés, actifs. Monster payait Facebook pour essayer d'attraper des candidats passifs qui scrollaient des memes.
L'un construit un écosystème.
L'autre loue de l'espace publicitaire chez le voisin.
Mais le vrai coup de génie de LinkedIn, c'était Easy Apply. Un bouton. Un clic. CV envoyé. Pendant que Monster et ses clients corporate torturaient les candidats avec des formulaires de 47 pages, des imports PDF foireux, des champs obligatoires absurdes de type « Redécrivez votre expérience qu'on vient de parser de travers depuis votre CV », LinkedIn avait compris que l'UX du recrutement était une vaste blague (qui dure encore).
Tu veux postuler chez L'Oréal via leur site carrière ? Prépare-toi à créer un compte, uploader ton CV qui sera mal lu, recopier manuellement chaque ligne, répondre à des questions existentielles, et prier pour que le système ne plante pas à la dernière étape. 20 minutes minimum. Pour un CV qui finira dans un ATS que personne ne sait utiliser.
L'équipe produit Monster phosphorait sur les Social Brand Campaigns. Landing pages personnalisées, vidéos d'entreprise intégrées. Monster ne vendait plus des annonces. Il vendait du storytelling. Vous voulez recruter des développeurs ? Montrez-leur votre baby-foot. Les commerciaux ? Parlez-leur de votre culture start-up. Les jeunes diplômés ? Promettez-leur du sens et des smoothies bio.
Sauf que les candidats s'en foutaient du storytelling. Ils voulaient postuler sans perdre leur soirée. Certes, ça fera le succès (temporaire) de Welcome to the jungle. Mais loin de la stratégie de Randstad.
2017, c'est la grande offensive. Campagnes TV aux heures de grande écoute. « Your job is out there », scandaient les pubs. Radio, display, social media. Monster était partout. Comme en 2001. Sauf qu'on n'était plus en 2001.
Les chiffres remontaient doucement. 1,7M de visiteurs uniques par mois, clamait Médiamétrie. Pas mal pour un mort-vivant. Sauf qu'Indeed en faisait dix fois plus avec une interface qui ressemblait à un tableau Excel amélioré. Et LinkedIn ? 106M d'utilisateurs actifs mensuels. Un autre univers.
Scott Gutz débarque en 2018 avec une mission : faire de Monster le bras armé digital de Randstad. Synergies, convergence, intégration. Dans les faits ? Les consultants Randstad continuaient de recruter sur LinkedIn. Les clients Monster continuaient de fuir vers Indeed. Et les candidats ? Ils cliquaient sur Easy Apply.
L'ironie cruelle, c'est que tout le monde savait que l'UX du recrutement était catastrophique. Les RH le savaient. Les candidats le subissaient. Les éditeurs de logiciels s'en accommodaient. C'était l'éléphant dans la pièce que personne ne voulait voir.
Monster proposait de mettre du rouge à lèvres sur cet éléphant.