💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

Il était une fois

Dans le premier épisode de cette série, publié en novembre dernier, on avait raconté la longue dérive d’Apicap, la chute de Patrick Lenoël et la naissance de SantaREIM Partners, cette nouvelle société de gestion sans agrément AMF qui vend des club deals hôteliers à 12% de TRI sur du 3 étoiles en région. On avait laissé le lecteur avec une promesse : raconter les affaires brésiliennes d’Olivier Coustet, cofondateur de SantaREIM. Et pourquoi elles posent un sérieux problème d’honorabilité.

On y est.

Parce que pour comprendre SantaREIM, il ne suffit pas de dérouler le CV de Coustet. Il faut aller au Brésil. En passant par le Luxembourg, sans s’y arrêter. Personne ne s’arrête au Luxembourg. C’est une adresse sur un registre, un greffe qui tamponne, une boîte aux lettres dans une rue sans âme. L’argent y transite, les décisions se prennent ailleurs.

Dans le premier épisode, on avait à peine effleuré le parcours de Coustet. Quelques lignes. Cette fois, on creuse. Olivier Coustet, né en 1964 à Ruffec en Charente, c’est le parcours sans faute de la haute fonction publique française. Sciences Po, DESS banque-finance à Dauphine, MSc in Finance à la London School of Economics, ENA 1promotion Condorcet2, quatre ans à l’Inspection générale des finances. La promotion Condorcet, c’est celle de Valérie Pécresse (2e au classement), mais aussi de Gilles Grapinet, sorti à l’IGF la même année que Coustet, le même jour, par le même arrêté du 17 février 19923. Retenez ce nom.

À la sortie, il file au Crédit commercial de France comme directeur adjoint aux financements internationaux, puis part à São Paulo en 1998 comme secrétaire général du groupe CCF. Le CCF, fondé en 1894, c’est la sixième banque française, privatisée après la nationalisation Mitterrand. À sa tête depuis 1987, Charles-Henri Filippi, inspecteur des Finances lui aussi, major de l’ENA treize ans plus tôt, futur PDG d’HSBC France. Coustet y est envoyé au Brésil pile au moment où les négociations de rachat s’accélèrent. En juillet 2000, HSBC absorbe le CCF pour 11G€. Le groupe brésilien passe sous pavillon britannique. Coustet, lui, repart à Paris.

Il devient directeur financier d’Europe 1 Communication et du pôle numérique de Lagardère Médias. Il arrive pile pour le feu d’artifice. En octobre 2000, Lagardère SCA restructure l’ensemble de son pôle audiovisuel : Europe 1 Communication et Lagardère Net sont fusionnés sous la marque Lagardère Active. C’est la pleine bulle internet. Le groupe lance des chaînes numériques dans tous les sens : Match TV, Gourmet TV, Forum Planète. Elles fermeront toutes entre 2002 et 2005. Coustet, lui, ne sera plus là pour voir les décombres : il est déjà parti en 2001.

En mai 2002, aussitôt Chirac réélu, il rejoint le cabinet de Raffarin comme conseiller technique en charge de la ville, du logement, du tourisme, du sport et de la vie associative4. Le directeur de cabinet est Pierre Steinmetz, ancien préfet, ancien directeur de la Gendarmerie nationale. Et parmi les conseillers, chargé des affaires économiques : Gilles Grapinet, le camarade de promotion, sorti à l’IGF le même jour que Coustet dix ans plus tôt. Le monde de la haute fonction publique est un petit village. Coustet y restera jusqu’en novembre 20045, remplacé par Alain Resplandy-Bernard, un énarque passé par la Cour des comptes, qui fera ensuite carrière au CNRS, à Thalès, au PMU, puis à la Direction de l’immobilier de l’État, avant de prendre la tête de SNCF Gares & Connexions à l’automne 2025.

Puis retour au Brésil. Fin 2004, Coustet est envoyé à Brasília comme directeur exécutif de Caixa Seguros, la filiale d’assurance de la banque publique Caixa Econômica Federal, détenue à 51,75% par CNP Assurances. Celui qui dirige l’international de CNP depuis son entrée au directoire en 2003, c’est Xavier Larnaudie-Eiffel, énarque de la promotion d’Aguesseau, la même que Patrick Lenoël, passé par la Direction du Trésor à Bercy dans les mêmes années que Coustet6. La présidence du directoire de la filiale brésilienne est assurée par Thierry Claudon, cadre de CNP en poste depuis 2001, qui y restera seize ans. Coustet, lui, n’y restera pas longtemps. En août 2006, un communiqué du gouvernement brésilien l’annonce comme futur directeur du bureau de l’Agence Française de Développement7, qui doit ouvrir à Rio en janvier 2007. Mais en janvier 2007, c’est à Paris qu’on le retrouve, nommé directeur général de l’AFER. Le poste AFD, il ne le mentionne nulle part. Pas plus que Caixa Seguros. Sur son profil LinkedIn, un trou de près de deux ans sépare son départ du cabinet (qu’il date de 2005) de son arrivée à l’AFER.

Il faut dire que le passage de Coustet chez Caixa Seguros a laissé quelques traces embarrassantes. En septembre 2005, le chroniqueur politique Cláudio Humberto rapporte dans la Folha de Londrina8 que les Français de CNP, en visite d’inspection chez Caixa Seguros, se sont déclarés « satisfeitos com os resultados, mas preocupados » : satisfaits des résultats, mais inquiets. Inquiets parce que, selon le chroniqueur :

Coustet « se cacifou para ser diretor da empresa com a ajuda dos fios desencapados Delúbio Soares e Felipe Belisário Wermus (vulgo « Luís Favre ») ».

Traduction : il se serait fait pistonner pour le poste avec l’aide de Delúbio Soares et de Luís Favre.

Ces deux noms, au Brésil, ne passent pas inaperçus. Delúbio Soares, c’est le trésorier national du PT, le parti de Lula, celui qui sera condamné en 2012 à près de neuf ans de prison pour corruption active dans le scandale du Mensalão, le plus vaste système d’achat de votes parlementaires de l’histoire du pays. En septembre 2005, il vient d’être expulsé du PT. Quant à Favre, de son vrai nom Felipe Belisário Wermus, c’est un activiste franco-argentin, ancien trotskiste passé par la IVe Internationale à Paris, devenu conseiller international du PT et ex-mari de Marta Suplicy, maire PT de São Paulo. En 2007, il sera lui-même soupçonné d’avoir opéré des comptes offshore pour alimenter les caisses du parti. Et la Caixa Econômica Federal, la banque publique partenaire de CNP dans Caixa Seguros, est elle-même mise en cause pour avoir servi de canal de détournement au profit du parti9. C’est dans ce climat que Coustet coordonne les investissements français dans l’assurance brésilienne. On comprend mieux pourquoi ce passage ne figure sur aucun CV.

En janvier 2007, donc, il est nommé directeur général de l’AFER. Ce qui, dit comme ça, a l’air d’une promotion. En réalité, si l’AFER n’avait jamais eu besoin d’un DG en trente ans d’existence, c’est parce que ses deux fondateurs géraient tout. Et qu’ils venaient de se faire condamner pour abus de confiance. Il n’y restera que seize mois, jusqu’en avril 2008.

L’AFER, c’est l’Association Française d’Épargne et de Retraite. Fondée en 1976 par Gérard Athias et André Le Saux, l’idée était simple et, à l’époque, révolutionnaire : regrouper des épargnants individuels au sein d’une association loi 1901 pour négocier collectivement un contrat d’assurance vie auprès d’un assureur partenaire. Les frais baissent, les rendements montent, tout le monde y gagne. Sauf l’assureur, qui y gagne aussi mais moins. L’AFER impose les versements libres, les retraits libres, la suppression des précomptes de commissions. Tout le marché de l’assurance vie finit par s’aligner. Aujourd’hui, 760 000 adhérents, 55G€ d’épargne gérée, partenariat avec Abeille Assurances (ex-Aviva, ex-L’Abeille), gestion quotidienne assurée par un GIE paritaire10.

Sauf que fin 1986, Athias et Le Saux décident de se servir. En accord avec l’assureur Abeille Vie, ils créent en catimini la SNC Sinafer, société de courtage dont le statut de SNC dispense de publier les comptes11. Adossée à cette SNC, une société en participation occulte, la SEP Sinafer, qu’ils détiennent à 90%. Le montage est classique dans sa mécanique et cynique dans son exécution : une partie des commissions prélevées sur les contrats des 360 000 adhérents transite par la SNC, remonte dans la SEP, et finit dans les poches d’Athias et Le Saux. Pendant onze ans12. 129M€ détournés au total13.

Le montage est révélé en 2000 par le courtier François Nocaudie. Athias et Le Saux sont mis en examen. Athias démissionne de la présidence. Cinq présidents se succèdent entre 2001 et 200514. C’est le chaos. En 2008, la cour d’appel de Paris les condamne à deux ans avec sursis, 200K€ d’amende chacun, et la confiscation de 92M€15. Cassation rejetée en décembre 2009. Les deux sont morts en 2016, sans jamais avoir fait un jour de prison.

C’est dans ce contexte que Coustet débarque en janvier 2007. Premier DG de l’histoire de l’association. Celui qui l’a recruté, c’est la présidente Bénédicte Coste, petite-fille du général Leclerc, HEC, gestionnaire de fortune. Elle cherche un profil crédible pour le lobbying auprès des pouvoirs publics. La presse spécialisée salue l’arrivée d’une « grosse pointure », choisie pour « son passage à CNP Assurances et sa fonction de conseiller technique au cabinet de Jean-Pierre Raffarin »16. Autrement dit : ce sont moins ses résultats qui lui ouvrent la porte, que son carnet d’adresses.

La même année, Gérard Bekerman prend la présidence et crée un Comité des Sages pour veiller à la déontologie de l’association. Parmi les sages nommés : Pierre Steinmetz. Le même Steinmetz qui était le patron direct de Coustet à Matignon cinq ans plus tôt. Le même qui y siège encore aujourd’hui. Le monde est petit. Mais les réseaux sont grands.

Coustet ne restera que seize mois, jusqu’en avril 2008. Pourquoi il part, on ne le sait pas exactement. Ce qu’on sait, c’est qu’il laisse derrière lui un Brésil radioactif et une AFER en reconstruction, et qu’il atterrit chez un ami.

En septembre 2009, Coustet rejoint Alfina comme directeur général17. Alfina, c’est la société de conseil financier fondée un an plus tôt par Charles-Henri Filippi, l’ancien patron du CCF devenu PDG d’HSBC France, inspecteur des Finances d’une génération antérieure, fils et frère d’inspecteurs des Finances. Filippi a quitté HSBC fin 2008 et monté Alfina avec son frère Pierre, qui préside en parallèle Fideas Capital, une petite société de gestion agréée par l’AMF en 2007, spécialisée dans la gestion quantitative et obligataire. Alfina contrôle Fideas. Coustet prend la direction générale des deux entités.

Autrement dit : après avoir quitté le CCF de Filippi dans les années 1990, Coustet retrouve le même Filippi dix ans plus tard. Le réseau IGF fonctionne comme un filet de sécurité : on tombe, on rebondit, toujours chez quelqu’un qu’on connaît. Les chiffres que Coustet revendique sur son profil LinkedIn pour cette période, 1,5G€ de missions de conseil et 300M€ en gestion directe, sont invérifiables. Fideas Capital reste aujourd’hui une société modeste : une douzaine de salariés, 2M€ de chiffre d’affaires, des fonds de niche orientés climat et smart beta. Coustet n’apparaît plus nulle part dans ses registres. Filippi, lui, est parti chez Citigroup en 2011, la même année que le départ de Coustet. Coïncidence de calendrier.

Après Fideas, Coustet retrouve le Brésil. Pour de bon, cette fois. Mais cette fois, ce ne sera plus un poste dans une filiale ou un nom sur un organigramme. Ce sera son affaire à lui.

En réalité, la nouvelle histoire brésilienne d’Olivier Coustet commence dans une de ces rues sans âme de Luxembourg, où les holdings s’empilent dans des bâtiments à faire pâlir les plus belles constructions du brutalisme soviétique.

Parce que la boîte, pardon la boutique, comme on dit, brésilienne, est en réalité une joint venture entre Coustet, la banque Hottinguer, et une étrange structure luxembourgeoise qui répond (mais pas au téléphone) au nom d’HR Corportage Finance. Une de ces boîtes planquées, longtemps présidée par Jean-Conrad Hottinguer, héritier direct du baron fondateur de la banque dont il porte le nom et le prénom, et qui fut député de la Seine sous les Cent-Jours, puis Régent de la Banque de France.

Sauf que chez Hottinguer, Coustet a laissé un souvenir particulier. Un ancien collaborateur de la banque au Brésil décrit un schéma récurrent : Coustet excellait à obtenir des chèques de la direction en présentant de « bonnes idées intellectuelles », des projets crédibles sur le papier mais sans aucun suivi concret à l’exécution. La direction a fini par se lasser de financer des promesses sans résultat tangible. Selon cette source, Coustet n’est pas parti de Hottinguer par désintérêt mutuel. Il a été remercié.

Bon, cela dit, pas de quoi fouetter un chat (ou une quelconque bestiole d’ailleurs), c’est plutôt habituel.

Ce qui l’est un peu moins, c’est qu’un énarque passé par Bercy fasse des affaires via le Luxembourg en 2006, au moment où l’affaire Clearstream bat son plein. On est en plein scandale des listings falsifiés, Villepin est mis en cause, Sarkozy porte plainte, et le Luxembourg, en tant que siège de la chambre de compensation, est au centre de toutes les attentions. Ce n’est pas le moment idéal pour y domicilier une structure de finance discrète. Hottinguer le fait quand même. Ce qui reste légal, cela dit.

Extrait des statuts d’Athos Investment au Luxembourg, qui détient Athos Finance

Athos Finance est fondée en 2006, basée à São Paulo, officiellement spécialisée dans le conseil en « corporate finance cross-border ». Coustet la rejoint en février 2011 comme associé gérant18 et y restera trois ans, jusqu’en 2014. Dans ses plaquettes, Athos se présente comme un hub transcontinental, « spécialisé dans les enjeux stratégiques cross border ». Expression toujours pratique pour ne rien dire tout en donnant l’impression de tout couvrir. La JV avec Hottinguer est présentée comme une « structural alliance » 50/50, presque un sceau de respectabilité patrimoniale franco-suisse. La plaquette martèle : la maison Hottinguer est « independent », héritière d’un « long standing heritage » de banquiers familiaux. L’ancien monde veille.

Extrait des statuts d’Athos au Luxembourg

Côté périmètre, c’est large. Très large. Athos Brasil revendique des compétences dans les « Industrials, Food & Agri business, Healthcare, Retail, Media ». Autrement dit, tout ce qui existe entre un champ de maïs et un plateau télé. Le document rappelle aussi que Hottinguer Corporate Finance était, en 2010, la « #4 French M&A boutique ». Une statistique sortie du placard pour donner du relief. Silence sur l’activité réelle des années suivantes. Silence sur le dealflow. Silence sur la taille des équipes côté brésilien.

Extrait d’une plaquette d’Athos

Et puis il y a la team. Coustet d’abord, présenté comme un empilement de titres entre Bercy, l’assurance vie et le conseil ministériel. On ne sait pas exactement ce qu’il fait au Brésil, mais on comprend qu’il a beaucoup fait ailleurs. Les autres profils suivent la même logique : bonne formation, carrière lisse, un vernis international, et surtout rien qui permette de comprendre le lien concret entre ces parcours et ce que fait Athos Brasil au quotidien.

Reste que son ancien associé, Matthieu Hautefort, est plus franc dans une interview au Petit Journal en 201519 :

« Les grandes entreprises envoient, par exemple, leurs équipes d’acquisition alors qu’elles ne parlent pas portugais. C’est comme cela qu’on a beaucoup, chez Athos Finance, « d’affaires plantées » ou presque qui nous arrivent. »

Un professionnel du secteur financier à São Paulo, qui a côtoyé Coustet au début des années 2010, raconte la même chose sous un autre angle. Selon lui, ça finissait toujours pareil : la méfiance, puis les conflits d’argent. Coustet changeait régulièrement de partenaires pour ne rien leur devoir, et se serait approprié au passage un client majeur sans verser un centime à son associé. Le portrait est toujours le même :

« Un négociateur habile, mais qui n’assure jamais l’exécution concrète après les négociations ».

Difficile de retracer précisément les dossiers qui sont passés par Athos. Mais parmi les quelques opérations financées, l’une d’elles sort du lot. Par ses conséquences. Et par la manière dont elle s’est terminée.