💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

La Casa Mosquito

L’hôtel dont on va parler, à l’image d’un investissement locatif, c’est pas juste une ligne de rendement avec un financement et un EBITDAR. C’est avant tout un bâtiment dans un quartier où vivent des gens, des chambres où dorment des touristes, et le projet de vie d’un couple.

La Casa Mosquito, c’est l’histoire de Louis et Benjamin, tombés amoureux de Rio quelques années après être tombés amoureux l’un de l’autre. Quand ils arrivent au Brésil en 2010, ils ne connaissent pas grand-chose à l’hôtellerie. Benjamin a fait une école de commerce et eu une petite carrière dans les médias en parallèle de son métier de commercial. Louis était vétérinaire20.

« Je suis venu pour la première fois à Rio en 2009 et j’ai eu un coup de cœur pour cette ville et les Cariocas. »

Le couple investit près d’1M€. Après quelques travaux, l’hôtel de cinq chambres ouvre en octobre 2011 au 222, rue Saint-Roman, dans le quartier de Copacabana. Rien de plus. Mais rien de moins. Un bien banal projet de vie de deux personnes qui construisent quelque chose loin de leurs racines.

L'hôtel tourne bien. Les commentaires sont bons. La Casa Mosquito apparaît dans plusieurs guides et reportages, notamment le 19 juillet 2013 dans le JT de France 2, qui présente « Les Français de Rio »21. C'est d'ailleurs grâce à ce passage télé, et sur recommandation de la mairie de Rio, que Benjamin est contacté par La Grosse Équipe pour rejoindre son programme Les Anges de la Télé Réalité en tant que parrain, quand l'émission pose ses caméras au Brésil en 2015.

Entre-temps, Louis et Benjamin se sont mariés et préparent surtout deux échéances majeures : la Coupe du Monde de football à l’été 2014, et les Jeux Olympiques d’été en 2016. Pas seulement pour participer à la ferveur locale, mais parce que ces événements vont drainer une masse gigantesque de touristes qui vont payer cher et, peut-être, revenir. Pour en profiter, il faut agrandir.

Benjamin en parle à C., alors femme d’Olivier Coustet. Le lien se fait. Coustet connaît déjà le couple, trouve le projet intéressant, et se charge de trouver le financement. Il approche GAI22, une holding luxembourgeoise au capital de 112M€ qui investit au Brésil via une filiale locale. Pour convaincre, il se présente comme énarque, ancien inspecteur des Finances, et « honorable représentant de la branche brésilienne d’une banque de renommée internationale ». Il remet un dossier d’investissement, un business plan, met en avant l’absence de difficulté administrative (les permis, affirme-t-il, sont déjà obtenus), sa connaissance du terrain. GAI est séduite.

Le 17 mai 2013, l’argent arrive. GAI prête 2M BRL (≈ 352K€) aux associés de Casa Mosquito, remboursables en 54 mensualités. Benjamin et Louis peuvent lancer les travaux : l’extension fait passer l’hôtel de cinq à dix chambres, pile à temps pour la Coupe du Monde. Le prêt est garanti, sur conseil de Coustet, par les murs de l’hôtel. En parallèle, GAI entre au capital de Casa Mosquito afin de percevoir d’éventuels dividendes. L’accord est conclu grâce à l’intermédiation de Coustet. Tout repose sur lui.

Quelques mois plus tard, Coustet quitte Athos pour prendre la tête de B&B Hotels au Brésil, une chaîne hôtelière économique fondée à Brest en 1990, rachetée par Carlyle en 2010, puis par PAI Partners en 2016 et enfin par Goldman Sachs en 2019 pour 1,9G€. La mission : ouvrir vingt-cinq hôtels d’ici 2025. Sur le papier, c’est un poste de « CEO no Brasil ». Dans les faits, c’est plus compliqué que ça. Selon des sources internes à B&B, la constitution de B&B Hotels Brasil ne date que de 2015, et Athos Finance fournit des prestations de services à la nouvelle entité de 2016 à 2017, pour environ 1,2M BRL par an. Autrement dit : Coustet est payé par sa propre boutique avant de devenir salarié de B&B. Il entre comme gérant fin 2017 et commence à percevoir un salaire à partir de 2018, entre 1,8 et 2,5M BRL brut annuel, primes comprises, et partira autour de 2022.

En réalité, son bilan est maigre. Cinq ans pour ouvrir quatre hôtels, tous par conversion d’établissements existants, pas de construction neuve. Le premier n’ouvre qu’en 2017, à São José dos Campos. L’objectif sera revu à 14, au lieu de 25 à horizon 2025. Au moment de son départ, on en compte 7. En octobre 2019, Coustet se contente de déclarer à la Revista Hotéis qu’il est « otimista com a performance »23. Une « grosse déception » pour un cadre français de la chaîne qui refuse de parler plus longuement du passage de Coustet.

Un autre ancien salarié de B&B, au Brésil, raconte la même chose sous un autre angle. La promesse initiale était claire : un bonus pour chaque nouveau bail signé. Mais une fois en poste, Coustet lui aurait expliqué qu’il ne pouvait finalement pas le verser, invoquant une « politique de groupe ». La prime ne viendra jamais. Il décrit un patron qui se fait oublier du siège, évite les contacts avec la hiérarchie et fait sa cuisine dans son coin. Plusieurs anciens cadres affirment avoir été mal à l’aise que Coustet dirige son propre hôtel à Copacabana, qu’il exploitait en parallèle à titre personnel, pour les conflits d’intérêts que cela pouvait générer. Par ailleurs, une source interne à B&B indique cependant qu’une enquête interne avait mis au jour de « possibles irrégularités » dans la gestion de Coustet, mais refuse de préciser les suites données ni de confirmer un lien avec son départ.

Après le départ de Coustet en avril 2022, Flavia Regina Lorenzetti prend la direction en octobre. Sa première décision, selon un autre ancien cadre : remplacer l’intégralité du personnel.

Le schéma n’est pas neuf. Un ancien collaborateur de la banque Hottinguer à São Paulo, où Coustet a travaillé dans les années 2000, résume :

« C’est un malin, il change d’associé tous les deux ans. Il arrivait à faire envoyer des chèques avec de bonnes idées intellectuelles, mais sur l’exécution, il n’y avait plus rien. »

Et d’ajouter :

« C’est beaucoup de vie politique et pas d’exécution. Transparence chez lui, c’est zéro. »

Un autre professionnel de l’hôtellerie qui a travaillé avec Coustet au Brésil confirme le modus operandi :

« Il est bon pour prendre des mandats. »

Ce qui visiblement lui laisse donc du temps. Parce que le dossier Casa Mosquito, lui, n’a pas disparu. Il a juste changé de main. Quand Coustet quitte Athos, le prêt GAI court toujours. Mais Athos n’est plus dans l’équation. Le deal que Coustet avait monté en tant qu’intermédiaire salarié est devenu un dossier orphelin. Personne chez Athos ne reprend le suivi. C’est Coustet, personnellement, qui garde le lien avec GAI. Et avec l’hôtel.

Il n’est d’ailleurs pas seul à faire le voyage. Marisilvia Veras Dos Reis, son assistante de direction chez Athos depuis décembre 2013, le suit chez B&B en octobre 2016, puis le rejoindra chez EDGE Gestion24, une société que Coustet gère à Cannes avec son fils Jules. Dix ans, trois structures, le même fil. Entre-temps, Coustet a divorcé de C., celle-là même par qui Benjamin avait été mis en contact avec lui pour financer la Casa Mosquito. Selon des proches du dossier, le divorce a été conflictuel et lié à la relation de Coustet avec son assistante, avec qui il vit désormais sur la Côte d’Azur25.

Mais tout bascule brusquement. En septembre 2016, Casa Mosquito cesse de rembourser après seulement quinze échéances. Entre le prêt de 2013 et le défaut, le Brésil s'est effondré. L'euphorie de la Coupe du Monde s'est terminée par l'humiliation du 7-1 contre l'Allemagne. Le scandale Petrobras a dynamité la classe politique. Dilma Rousseff a été destituée. Le PIB a chuté de 3,8% en 2015, puis de 3,5% en 2016, la pire récession depuis les années 1930. L'État de Rio s'est déclaré en faillite. Le taux d'occupation des hôtels de la ville est passé de 76% pendant les JO à 37% quelques mois plus tard. Le tourisme qui devait exploser s'est évaporé. Le business plan, c'est Coustet qui l'avait monté. Les projections de revenus, c'est lui qui les avait validées auprès de l'investisseur. Mais c'est Benjamin et Louis qui payent. Et le premier ne cherche pas d'excuses :

« On n’était pas des financiers. La mensualité était trop élevée par rapport aux revenus hors événements. »

Et c’est là que les choses basculent. En octobre 2016, Coustet propose à GAI de reprendre l’affaire en main. Plus en tant qu’intermédiaire Athos, il en est parti. En son nom propre. Il se dit prêt à être « en risque » avec eux, à aller au bout de la procédure de recouvrement, à reprendre l’hôtel et à en assurer la gestion dans le cadre d’un bail long, le temps de rembourser la dette de GAI. En échange, il demande une option personnelle pour racheter le bien. Le plan est simple : GAI fait valoir sa garantie sur les murs, Coustet pilote l’opération, et au bout du chemin, il récupère l’hôtel. Un hôtel qu’il n’a pas financé. Dont il n’est pas propriétaire. Mais qu’il connaît, et dont il sait que les vrais propriétaires n’ont plus les moyens de se défendre.

Selon mes informations, un accord de partenariat aurait été négocié entre GAI et Coustet entre 2017 et 2018. L’objectif : vendre l’hôtel dans un délai de 24 mois. Coustet reçoit les pleins pouvoirs opérationnels. Au total, GAI aura engagé environ 482K€ dans l’opération. Le principe est que Coustet doit rembourser cette somme au moment de la vente de l’hôtel. Rien de tout cela ne sera respecté.

L’opération de recouvrement aura coûté au total 716K BRL26 à GAI, incluant les honoraires de Coustet, ceux des avocats et les frais d’enchères. Sur cette somme, Coustet aurait perçu 515K BRL27. En septembre 2017, pilotant l’opération, il aurait proposé à GAI deux scénarios pour la suite :

  • Soit un acquéreur rachète l’hôtel et il facture 15% du montant recouvré ;
  • Soit la propriété revient à GAI faute d’acheteur, et Coustet opère l’hôtel dans le cadre d’un bail long avec option d’achat.

Le mois suivant, l’immeuble est transféré par décision de justice à GAI28. Deux enchères publiques sont organisées les 21 et 28 novembre 2017. Personne ne se présente. GAI se retrouve propriétaire d’un hôtel à Copacabana qu’elle n’avait jamais voulu posséder.

La prise de possession effective a lieu le 4 juin 2018. Ce jour-là, cinq parties signent un protocole transactionnel : GAI, Casa Mosquito, Louis, Benjamin, et le cabinet d’avocats Chaves, Campista, Brant. Les anciens propriétaires remettent les clés. GAI rachète les meubles et règle divers frais, pour un total de 415K BRL29, partagé à parts égales avec Coustet. L’accord contient, au passage, une clause bâillon : Louis et Benjamin s’interdisent de « commenter négativement, dénigrer, critiquer en public, par e-mail, réseaux sociaux ou tout autre moyen » GAI ou le futur business installé dans l’immeuble. Coustet propose les statuts de la nouvelle société d’exploitation : une EURL à associé unique, lui-même, capital de 1 000 BRL. Il la baptise L’Homme de Rio. Comme le film de Philippe de Broca, celui où Belmondo court sur les toits de Copacabana à la poursuite d’un trésor volé…

Il en détient 99%30. Le 1% restant est au nom de Marisilvia Veras Dos Reis, son assistante de direction devenue sa compagne. À ce stade, la situation est la suivante : GAI possède les murs, Coustet contrôle l’exploitation. Les deux sont séparés. Et c’est Coustet qui tient les clés du business.

En janvier 2019, les murs changent de main : GAI cède l’immeuble à une société de Coustet pour un prix inscrit de 2M BRL31, soit moins que les 482K€ engagés par GAI dans l’opération, probablement lié à une dette inscrite au passif, et nom à un réel transfert d’argent. Coustet contrôle désormais les deux : l’exploitation et les murs.

La Casa Mosquito de Benjamin et Louis n’existe plus. Même le nom a disparu. Dix ans de travail, de bricolage, de permis arrachés à la mairie, de petits matins passés à préparer le café pour les clients. Tout ça réduit à une ligne dans un registre de commerce. Benjamin et Louis sont encore là, à Rio, à quelques rues de l’hôtel qu’ils ont construit. Ils le voient tourner sans eux. Ils n’ont pas le droit d’en parler.

Quelques jours après la remise des clés, Louis fait une tentative de suicide. Il ne se remettra jamais de la perte de l’hôtel. Benjamin finira par me le dire. Pas tout de suite. Plus tard, quand il aura trouvé la force. Une seule phrase :

« Cette histoire a tué mon mari. »

Benjamin se reconstruit comme il peut, lance une activité de conciergerie haut de gamme sous le nom de Rio Exception. Louis, lui, s’enfonce. En mai 2023, il meurt à Rio de Janeiro. Il avait 62 ans. Olivier Coustet ne leur a jamais adressé le moindre message.

Reste l’hôtel. Celui pour lequel Louis est mort et Benjamin a tout perdu. Il existe encore, au 222 rue Saint-Roman.

Un samedi de septembre 2024, quelqu’un pousse la porte du 222 de l’étroite rue pavée. L’endroit s’appelle donc désormais L’Homme de Rio. Il a réservé un day use, dix heures à dix-sept heures. Huit suites occupées sur dix, huit employés. L’hôtel tourne encore. Mais il n’émet pas de factures pour le day use ni pour la restauration. Juste un reçu de 451 BRL signé par le responsable financier. Et si le client insiste pour une facture, le prix est majoré de 10%. Le lieu, lui, a mal vieilli.

Piscine sale. Deck en bois dégradé, planches disjointes. Rouille au pied des structures métalliques. Miroir brisé. Murs dont la peinture s’écaille. Câbles électriques apparents derrière le bar. L’intérieur, avec son parquet marqueté, ses canapés en cuir vieilli et l’affiche du film L’Homme de Rio encadrée au mur, garde une certaine allure. Mais l’impression générale est celle d’un abandon progressif : un établissement qui tourne encore, mais que plus personne n’entretient.

Le propriétaire « vient rarement », selon la personne de l’accueil.

Mais finalement, en avril 2025, les murs de l’hôtel sont revendus à une holding néerlandaise, Davids en Mena Holding B.V., pour 6,4M BRL, soit environ 1,05M€. Quelques mois avant la vente, en novembre 2024, le registre foncier est rectifié : la société acquéreuse de 2019, initialement enregistrée sous le nom personnel de Coustet, y apparaît désormais sous le nom d’Edge Capital Administração de Bens Ltda. Edge Capital au Brésil, EDGE Gestion à Cannes : deux structures, deux pays, la même marque, le même homme. Le prix inscrit en 2019, 2M BRL, n’a selon nos informations jamais été réglé. GAI, qui avait tout financé, s’est retrouvée sans les murs, sans le fonds de commerce, et sans remboursement. Benjamin, lui, n’a jamais touché un centime.