L’Amérique de 1867 panse encore ses plaies. Lincoln assassiné deux ans plus tôt. Les soldats démobilisés croisent les esclaves fraîchement libérés dans les rues de Washington. Un gamin de vingt ans débarque, fils d’immigrants juifs bavarois. Il a grandi à Baltimore en colportant des marchandises de porte en porte. Il s’appelle Andrew Saks. Son idée : afficher ses prix.
À l’époque, personne ne fait ça. Les marchands pratiquent le marchandage systématique, les retours sont impossibles, le client ne sait jamais s’il s’est fait arnaquer. Andrew Saks, lui, colle une étiquette sur chaque article. Un prix. Le même pour tout le monde. Et si le client n’est pas content, il peut rapporter la marchandise. D’abord une boutique au 517 F Street à Washington. Puis des succursales à Richmond et Indianapolis. En 1902, un grand magasin de sept étages à Herald Square, au cœur de Manhattan, coincé entre Macy’s et Gimbels.
Andrew Saks meurt le 8 avril 1912, à soixante-cinq ans. Il laisse une chaîne de magasins prospère, deux fils pour la diriger, et une fille, Leila, qui vit à Manhattan avec son mari Edgar Meyer, ingénieur diplômé de Cornell et vice-président de la Braden Copper Company.
Cinq jours après la mort de son père, Leila embarque sur le Titanic.1
Elle était en Europe avec son mari quand elle a appris la nouvelle. Pour rentrer au plus vite aux funérailles, le couple a réservé des billets de première classe sur le plus grand paquebot du monde, celui dont on disait qu’il était insubmersible. Billet numéro PC 17604, 82£. Dans la nuit du 14 au 15 avril, l’iceberg. Le chaos. Les canots. Edgar Meyer aide les femmes à monter, refuse de partir avant elles, convainc sa femme de le quitter en lui rappelant qu’ils ont une petite fille d’un an qui les attend à New York. Il fait partie des 1’517 victimes du naufrage. Le 17 avril, depuis le Carpathia, Leila envoie un télégramme à la famille :2
« Leila safe and well cared for. Edgar missing. »
Et si je te raconte cette histoire, c’est parce qu’elle dit quelque chose de l’Amérique de ce temps-là. Celle où un colporteur de Baltimore peut fonder une dynastie. Où sa fille peut survivre au plus grand naufrage de l’histoire et finir ses jours dans un appartement au 970 Park Avenue avec une collection de bijoux qui fait l’admiration des magazines féminins.3 Une Amérique où tout est possible. Y compris le pire.
Leila survit. La dynastie aussi. Son frère Horace va transformer la boutique de leur père en temple du luxe.
Au sortir de la Grande Guerre, l’Europe est en ruines. Les États-Unis, eux, n’ont pas été touchés. Mieux : ils ont vendu des armes, du blé, du pétrole à tous les belligérants. Entre 1922 et 1929, le PIB américain croît de 40%.4
C’est l’Amérique des années folles. Henry Ford a révolutionné l’industrie avec la chaîne de montage. Une Model T coûte 260$ en 1924, soit trois mois de salaire ouvrier. Cher, mais accessible grâce à une autre invention américaine : le crédit à la consommation. En 1929, il y a une voiture pour cinq Américains.5 Hollywood produit 700 films par an. Dans les speakeasies de Chicago, on sert de l’alcool de contrebande pendant que le jazz joue et que les flappers dansent le charleston. La Prohibition a créé un marché noir gigantesque contrôlé par la mafia. L’Amérique danse sur un volcan.
Calvin Coolidge, le président des États-Unis, résume l’époque en une phrase, en 19256 :
« The chief business of the American people is business. »
Dans cette Amérique où le commerce est roi, Horace Saks va réaliser le rêve de son père.
La Fifth Avenue en 1920 n’est pas une rue commerçante. C’est le quartier des palais. Les Vanderbilt, héritiers du magnat des chemins de fer, possèdent plusieurs hôtels particuliers entre la 51e et la 58e rue. L’un d’eux occupe un bloc entier : 137 pièces, 30 domestiques, une salle de bal pour 1’200 invités.7 Les Astor organisent des bals légendaires où seules les « Four Hundred » familles les plus distinguées sont invitées. Quatre cents, parce que c’est le nombre de personnes que peut contenir la salle de bal de Caroline Astor. Les Carnegie, les Frick, les Rockefeller ont tous leurs demeures sur l’avenue.
Les années 1920 changent tout. L’impôt sur le revenu, instauré en 1913, rend ces palais trop coûteux à entretenir. La nouvelle génération préfère les appartements de Park Avenue. Un par un, les hôtels particuliers sont vendus, démolis, remplacés par des immeubles de bureaux ou des magasins. En 1917, Cartier acquiert l’hôtel particulier de Morton Plant, au coin de la 52e rue, en échange d’un collier de perles à 1M$ .8 Tiffany, Lord & Taylor, B. Altman s’installent. La Fifth Avenue se transforme, bloc par bloc.
Horace Saks veut construire son magasin là. Pas à Herald Square, où son père avait ouvert, coincé entre Macy’s et Gimbels dans une guerre des prix sans issue. Non. Il veut viser plus haut. Littéralement. En 1920, Saks & Company loue un terrain entre la 49e et la 50e rue, quinze blocs au nord de la zone commerciale traditionnelle, dans un quartier encore largement résidentiel. Pour financer la construction, Horace s’associe avec son cousin Bernard Gimbel : en avril 1923, Gimbel Brothers rachète Saks & Company pour 8M$, reprend le bail de Herald Square, et finance le nouveau magasin en échange d’une joint-venture.9
Les architectes Starrett & Van Vleck dessinent un bâtiment néo-Renaissance de dix étages, revêtu de calcaire de l’Indiana. Sobre. La Fifth Avenue Association lui décerne sa médaille d’or du « meilleur nouveau bâtiment de l’année ». Le 15 septembre 1924, Saks Fifth Avenue ouvre ses portes. La foule se presse devant les vitrines immenses. Robes de Paris, bijoux, fourrures. Le magasin propose des « charge accounts », des comptes de crédit pour les clients réguliers. À la fin de l’année, 50’000 New-Yorkais en possèdent un.
Parmi les articles en vitrine, un coffre en peau de porc à 3’000$. Plus que le salaire annuel d’un ouvrier. Le message est clair.
Sauf qu’Horace Saks ne profitera pas longtemps de son triomphe. Deux ans après l’ouverture, il meurt d’une septicémie. 42 ans. Il laisse derrière lui un magasin à son image : sobre, méthodique, impeccable.
Son cousin Adam Gimbel lui succède. Tout le contraire. Flamboyant, mondain, showman. Sous sa direction, le magasin ouvre des succursales à Palm Beach, Atlantic City, puis Chicago, Beverly Hills, Detroit.10 Il épouse Sophie, une créatrice de mode dont les robes sont vendues exclusivement au Salon Moderne de Saks, aux côtés de Chanel, Vionnet, Schiaparelli. Quand il prend sa retraite en 1969, après 43 ans à la tête de l’entreprise, Saks Fifth Avenue possède 28 magasins dans 16 États. Elle a survécu à la Grande Dépression, à la Seconde Guerre mondiale, à l’exode vers les banlieues, à l’arrivée des discounters. Un monument américain.
Ce qui suit est une litanie de rachats. En 1973, Gimbel Brothers, en difficulté, est avalé par BATUS, la filiale américaine de British American Tobacco. Oui, le cigarettier. En 1990, BATUS revend à Investcorp, un fonds bahreïni, pour 1,6G$ . Huit ans plus tard, c’est Proffitt’s, une chaîne de l’Alabama dont personne n’a jamais entendu parler, qui rachète l’ensemble. Et en 2013, Saks tombe dans l’escarcelle de la Hudson’s Bay Company. Un groupe canadien. 2,9G$ . Fondé en 1670 par charte royale pour le commerce des fourrures.11 355 ans d’histoire. L’homme qui dirige HBC s’appelle Richard Baker.