Mai 2023. La sanction tombe comme un couperet. L’AMF inflige 400K€ d’amende à Apicap, 50K€ à Alain Esnault et 25K€ à son prédécesseur Jérôme Lescure. Les griefs sont accablants et révèlent l’ampleur du désastre, mais surtout, ils racontent une histoire sordide. Le plus grave : le prélèvement de frais de gestion indus évalués à 1,256M€. Apicap avait modifié la méthode de calcul sur plusieurs fonds (OTC Entreprises, Chorus, Duo), prélevant des commissions sur des valeurs liquidatives « intercalaires » gonflées artificiellement. 15 000 porteurs lésés qui ont payé des frais injustifiés pendant des années.
Le timing n’est pas anodin. Ces prélèvements indus correspondent exactement à la période où Apicap devait rembourser la dette du LBO de 2015. La société était déjà en déficit de fonds propres en 2018 et 2020. Quand le contrôle AMF démarre début 2021, c’est la panique : Apicap doit se recapitaliser de 1,7M€ en juin 2021 pour éviter la cessation de paiements. Les 1,5M€ de frais prélevés à tort ? Ils ont servi à rembourser le LBO, pas à investir dans les PME. Le dépositaire BECM Strasbourg a vu passer ces opérations, tout comme le RCCI externe (Agama Conseil), mais seuls les dirigeants sont sanctionnés. L’AMF constate aussi une insuffisance de fonds propres de près d’1M€, le non-respect des ratios réglementaires « à de nombreuses reprises », le placement des fonds propres dans des actifs pas assez liquides, une procédure anti-blanchiment défaillante avec une cartographie des risques inexistante.
EDIT 18/11/2025 12H15 : suppression de la mention d’Agama, qui précise ceci :
« Si AGAMA a pu intervenir en mission de délégation du contrôle sur les derniers moments de son existence, elle n’intervenait pas au moment des faits reprochés et n’était pas en charge des contrôles.
Notre mission a démarré mi 2020 juste avant l’arrivée des contrôleurs AMF, notamment dans le but de les aider à mettre les choses à plat et à veiller aux risques identifiés. »
La défense avait crié au scandale, parlant de « manœuvres déloyales », de pressions des services de l’AMF, d’auto-incrimination forcée. Elle réclamait la composition administrative, cette procédure de négociation à l’amiable. Rien n’y fait. La représentante du collège de l’AMF avait initialement requis 1,6M€ d’amende, une « peine d’élimination » selon l’avocate de la défense qui prophétisait « 20 salariés au chômage, 7 000 clients laissés à l’abandon et la cessation de paiements ». Elle avait raison sur toute la ligne. La sanction finale, réduite à 400K€ pour tenir compte de la fragilité de la société, n’a fait que retarder l’inévitable. C’est la première sanction publique de cette ampleur pour Apicap. Le vernis craque.
Lenoël, qui n’est pas directement visé par la sanction (il n’était pas dirigeant mandataire social, et est arrivé après les faits les plus problématiques) voit néanmoins son château de cartes vaciller. Les investisseurs prennent peur. Les encours sous gestion chutent de 700M€ à 400M€ en quelques mois. La confiance, cet actif immatériel mais essentiel dans la gestion d’actifs, s’évapore comme l’eau sur une plaque chauffante.
Octobre 2023. Apicap est placé en redressement judiciaire. L’entreprise qui promettait monts et merveilles se retrouve en cessation de paiements. Mais le feuilleton ne s’arrête pas là. Un plan de cession est acté sur la holding Apicap Group (ex-Douz’Capital). Le repreneur ? Altex, un cabinet d’expertise-comptable gardois basé à Caveirac qui veut se diversifier dans la gestion d’actifs. Benoît Forestier, DG associé d’Altex, orchestre l’opération : une augmentation de capital de 3M€ pour prendre 100% d’Apicap.
Derrière cette débâcle se cache une figure étonnante : Henri Gagnaire, polytechnicien, actionnaire majoritaire de Financière A avec 68% du capital. Sa compagne Karima Issaad détient 46% d’Apicap grâce à une donation de son conjoint. Un montage qui rappelle étrangement l’affaire CITI Technologies de 2011, où Gagnaire figurait déjà17. Cette société d’ingénierie avait levé des fonds auprès de Tocqueville Investissements Privés et Backbone-Agregator Capital avant de s’effondrer en redressement judiciaire un an plus tard. Les Paradise Papers révéleront en 2017 que Gagnaire détenait une société maltaise, Daladim Investments Ltd, capitalisée à 6M€.
Altex débarque avec ses grandes ambitions. Pierre-Alban Texier, le président, parle d’« enrichir la qualité de l’offre de services financiers »18. Forestier évoque les « patrons de PME confrontés à la solitude », qu’il faut « accompagner dans leur croissance ». Le groupe gardois (66M€ de CA et 8M€ d’EBITDA en 2023) croit pouvoir sauver Apicap. Une amusante conclusion, alors qu’Altex est exactement le genre de cabinet provincial qui aurait été la cible commerciale d’Apicap pour placer ses fonds défiscalisants. Le chasseur devient la proie.
C’est à ce moment que Lenoël choisit de quitter le navire. Février 2024, il démissionne discrètement de ses fonctions de président d’Apicap Développement. Mais avant même que la poussière ne retombe sur les décombres d’Apicap, il lance Santareim avec Olivier Coustet, et signe les statuts alors même qu’il n’est pas encore officiellement parti d’Apicap. Nouvelle société de gestion, nouvel agrément AMF, nouvelle promesse : cette fois, ce sera de l’hôtellerie de niche.
Finalement Apicap agonisera jusqu’à sa liquidation judiciaire prononcée en juin 2025, puis à son retrait d’agrément en août dernier. Entre-temps, on apprend qu’Apicap Valo 5 (cette levée miracle de 2020) était déjà en cessation de paiements depuis avril 2024. L’opération immobilière avait viré au cauchemar bien avant l’effondrement final.
Les 35 000 clients d’Apicap, eux, restent avec leurs fonds en déshérence, transférés à la hâte vers d’autres gestionnaires ou liquidés dans la douleur. Les collaborateurs ont perdu leur emploi. Les créanciers attendent toujours. Et puis il y a les dommages collatéraux, loin de Paris. À La Réunion, où Apicap avait investi dans une trentaine d’entreprises locales via le dispositif Essor PME de la Région, c’est la consternation. Green Skin, spécialiste des façades végétalisées, se retrouve « au milieu du gué », comme le dit son dirigeant Stéphane Boudrandi. Exsel, Hub 2, Crowdaa, Océinde Thermodynamics : autant de sociétés qui découvrent qu’elles ont, selon l’expression crue d’un patron local, « un dead body dans leur capital ».
L’épilogue d’Apicap, c’est aussi l’histoire d’une régulation qui arrive toujours trop tard. L’AMF sanctionne en 2023 des pratiques qui duraient depuis des années. Elle retire l’agrément en août 2025 quand il n’y a plus rien à sauver. Le 4 juillet, le Collège de l’AMF constate que « la société Apicap ne respectait plus les conditions de son agrément en qualité de société de gestion de portefeuille ». Le coup de grâce administratif. Le retrait effectif attendra le 31 décembre 2025, le temps de transférer les FIA restants vers d’autres gestionnaires « volontaires », le mot dit tout de l’enthousiasme à reprendre ce passif toxique.
Mais les gérants aux manettes sont, comme toujours, déjà en train de faire des affaires ailleurs.