💥 Zero Bullshit
Chapitre 03

Signal Faible

En réalité, en mai 2017, Patrick Lenoël débarque chez Apicap comme dDG délégué, avec la démarche assurée de celui qui a vu passer près de trente ans de cycles immobiliers. Le vétéran de l’immobilier parisien arrive en territoire conquis. Alain Esnault, le directeur général d’Apicap, l’accueille comme le messie qui va transformer cette vieille boutique de capital-investissement en machine immobilière moderne. Ce qu’il répète devant la presse13.

« Le lancement de cette activité immobilière est la conséquence d’une demande récurrente de nos clients. »

C’est en réalité surtout la conséquence d’un modèle économique à bout de souffle.

Esnault lui-même, malgré ses diplômes ronflants (Edhec, Centrale, SFAF), n’a pas exactement le profil d’un as de la finance. Son fait d’armes ? Avoir été CFO de Buffalo Grill et de quelques grosses PME. Il a rejoint OTC Agregator en 2013, est devenu directeur général d’Apicap en 2016, avant d’en prendre la présidence en octobre 2018 en succédant à Jérôme Lescure. Un très proche du dossier au moment du rebranding en Apicap parlera d’une équipe de « pieds nickelés » qui n’a en réalité aucun track record dans le private equity ni dans l’immobilier et qui cherche désespérément des gens d’expérience. D’où l’arrivée providentielle du père Lenoël.

Sauf que Lenoël débarque dans une maison déjà minée par les erreurs du passé : Apicap traîne encore une dizaine de ces fonds fiscaux zombies en liquidation, vestiges toxiques de l’ère OTC.

Car Apicap, née en septembre 2015 dans des circonstances particulières via un LBO, traîne déjà comme un boulet ses 34 fonds fiscaux dédiés aux PME. Le communiqué de presse de l’époque vantait « un rapprochement entre deux investisseurs partageant une forte culture entrepreneuriale ». La réalité est moins glorieuse. L’inventaire des fonds passés donne le vertige : les FCPI OTC Entreprises 1 à 4, les FIP régionaux (OTC Régions Nord, Sud, Centre Est, Centre Ouest, tous en double exemplaire), la série des PME 974 (six générations pour La Réunion), les Apicap Corse Croissance (cinq millésimes qui seront vendus à Vatel pour payer le LBO), les FPCI Ardens (II, III, et IV déclinés de A à K comme un abécédaire de la complexité), plus des fonds dédiés aux noms plus évocateurs comme Sushi Shop, Trust Esport, Spécial Luxe. Un catalogue de véhicules fiscaux empilés sans logique, ni conviction, apparente.

Pour comprendre tout ça, il faut remonter aux origines.

Guillaume-Olivier Doré (déjà mentionné dans la newsletter dédiée à Tudigo), serial entrepreneur avait fondé Agregator Capital en 2002. Le premier fonds d’investissement d’entrepreneurs créé en France s’appuyant sur un club de 350 entrepreneurs et groupes familiaux. Doré cofonde aussi Theraclion la même année, puis Viadeo en 2005, deux sociétés qui seront introduites en Bourse.

En juin 2012, Agregator Capital lance son IPO sur Euronext Paris14, espérant lever 35M€ pour poursuivre ses investissements dans le non-coté. La société a déjà investi 6M€ dans des boîtes comme NovaWatt ou Ad4Screen. Mais l’IPO capote. L’été 2012, le marché se dérobe, les investisseurs se méfient. Doré pivote avec une étonnante opération : racheter l’activité private equity retail de Tocqueville Finance, OTC Asset Management et ses 360M€ d’actifs. Agregator Capital, qui ne gérait que 50M€, avale 9x plus gros que lui. La nouvelle entité OTC Agregator gère désormais 400M€ via 34 véhicules d’investissement, finance plus de 400 entreprises dont Boursorama ou Nocibé. L’objectif affiché : lever 50M€ par an via les fonds FIP et FCPI. La machine tourne bien, mais en 2015, Doré veut passer à autre chose.

L’histoire évolue lors de la mise en vente 123IM. Les actionnaires historiques d’OTC Agregator rêvent d’une fusion, mais Jérôme Lescure, actionnaire minoritaire refuse catégoriquement. Pas question de diluer ses fonds familiaux, gérés pour partie par OTC Agregator, avec le reste. Au même moment, Doré vend ses parts à Lescure qui partage avec l’équipe en place, en juillet 2015. Le timing est parfait pour Lescure qui impose sa vision : ce sera un LBO. Et il rebaptise l’ensemble Apicap.

Pour faire des club deals, il fait garde Alain Esnault, l’ancien DAF du groupe, qui passe d’opérationnel à gérant agréé. L’opération se structure autour d’un montage où OTC gérait notamment les FIP et FCPI de la gamme Tocqueville Finance. L’ensemble pèse alors 500M€ d’euros d’AUM (350M€ OTC - 100M€ Agregator - le reste pour Ardens), 15M€ de CA et 4M€ d’EBIT, dans une belle machine à cash où les parts se redistribuent :

  • 35% pour des actionnaires historiques ;
  • 30% pour d’autres investisseurs ;
  • Et le reste pour Lescure qui prend les commandes.

💡 Lescure n’est pas n’importe qui : issu de la famille fondatrice de SEB, il descend en ligne directe d’Antoine Lescure, ce rétameur ambulant de Dijon qui créa sa ferblanterie en 1857 et posa les bases d’un empire de l’électroménager. Une famille dont la fortune est estimée à un peu moins de 2G€ en 2025, après une belle décote de 25% sur un an.

Mais Jérôme n’est pas du genre à se reposer sur les lauriers familiaux.

Ancien associé d’AT Kearney où il participa à la reprise de la firme au début des années 90, passé par le développement d’Eurodisney puis par Accenture, il s’est lancé dans l’entrepreneuriat à grande vitesse. Pas dans les start-ups à la mode, non : ce petit-fils du fondateur de SEB préfère les entreprises compliquées des territoires. Il a accompagné des maisons de retraite, investi dans Brassac Industries, un transformateur de bois du Tarn de 80 personnes et 15M€ de chiffre d’affaires, et même sauvé 15 emplois dans une scierie en plan de sauvegarde près de Carcassonne.

C’est ce Lescure-là qui impose sa vision en 2015 quand il s’agit de structurer Apicap. Pas question de mélanger ses intérêts familiaux avec n’importe quoi. Le montage donne à la nouvelle entité un vernis de respectabilité bourgeoise et territoriale, mais la structure capitalistique révèle un échafaudage digne d’un montage luxembourgeois.

En 2020, Apicap est contrôlée par Apicap Holding, elle-même contrôlée par Douz’Capital, elle-même détenue par Financière A où s’entremêlent les participations d’Arielle Esnault (13% du capital - 71% des votes), Henri Gagnaire (68% - 22%), et les époux Lescure (24%). Un millefeuille qui permet à chacun de garder sa part du gâteau tout en diluant les responsabilités. Au 1er janvier 2021, cette usine à gaz n’emploie plus que 18 personnes pour gérer 35 000 clients. Une ratio dit tout de l’attention portée aux épargnants.

Mais comme dans tout mariage arrangé à la hâte, l’union n’est pas parfaite. La quarantaine de fonds fiscaux hérités d’OTC (FCPI, FIP) ne correspond plus au nouveau positionnement.