💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

On a marché sur des œufs !

Fin 2020, le Bitcoin dépasse les 15K$. Une première depuis décembre 2017, période qui coïncide avec le lancement de la plupart des projets play-to-earn. L’année 2021 est un énorme bullrun où n’importe quoi se vend, et c’est la fameuse grande époque des NFT. C’est d’ailleurs cette année que sortent les fameux Bored Ape Yacht Club, qui vont s’échanger pour plusieurs millions de dollars en quelques mois. Et toutes les blagues suivront :

  • Ah bah moi aussi je peux faire pareil ;
  • 4 millions pour un singe ;
  • J’ai le même en faisant clic droit bla-bla-bla.

Parce que derrière ces débilités, qui ressemblent à une expérience sociale de Marcel Duchamp, se cache un vrai cas d’usage : la blockchain permet effectivement de certifier le lien entre un objet, un QR code, un certificat, etc., et une personne, via son wallet. De quoi imaginer des débouchés dans la billetterie de concerts ou le suivi d’authenticité des vêtements de luxe, par exemple. Ou rêver, un jour, de remplacer le cadastre (et non les notaires, comme le disent certains) par la blockchain.

En réalité, dans le jeu vidéo, on pourrait y trouver des usages… mais que les principaux éditeurs n’ont pas vraiment intérêt à pousser. Ça pourrait déjà être la licence du jeu lui-même : s’il est possible de revendre son jeu de PlayStation chez Micromania ou sur LeBonCoin, ce n’est pas le cas des versions dématérialisées. De la même façon, une dépense faite dans un jeu (un personnage, un objet, un accessoire, des points, etc.) est perdue dans le jeu suivant, et ne peut que rarement être cédée ou utilisée dans un autre. Ce que permettrait la blockchain, qui peut s’affranchir des systèmes propriétaires des éditeurs ou des distributeurs.

Et là, on arrive déjà à un petit problème (ou détail) chez Sorare.

Officiellement, Sorare utilise la blockchain Ethereum et ses NFT utilisent la norme ERC-721. Tout va bien sur le papier. Enfin sur la blockchain.

Mais inscrire quelque chose sur Ethereum, ça coûte cher. Et c’est lent. Les connaisseurs parleront du triangle de Zooko, où chaque coin représente sécurité, décentralisation, et rapidité. Tu peux en avoir deux, pas trois, ou en tout cas, tu t’éloignes toujours d’un. Ethereum privilégie la sécurité et la décentralisation, donc forcément, ça rame et ça douille en frais. Ce n’est pas fait pour gérer des milliers de micro-transactions en temps réel, comme celles d’un jeu où tu échanges des cartes ou fais des moves sur le marché.

C’est là qu’intervient le Layer 2. L’idée est simple : on fait les transactions ailleurs (plus vite, moins cher), et on vient juste les enregistrer périodiquement sur Ethereum, un peu comme un relevé bancaire mensuel. C’est ce que fait Sorare avec StarkEx, une solution (française monsieur) de StarkWare.

Alors, je t’explique en gros, mais les experts venez pas chipotayer.

StarkEx est une sorte de coprocesseur cryptographique qui fonctionne grâce à une technologie appelée validium. Pour faire simple :

  • StarkEx exécute les transactions hors de la chaîne principale (Ethereum), ce qui permet d’en faire des milliers par seconde ;
  • Ensuite, il prouve cryptographiquement à Ethereum que ces transactions sont valides, via des preuves dites STARK1 ;
  • Mais contrairement à un Layer 2 type rollup (comme zkRollup), les données elles-mêmes ne sont pas sur Ethereum, elles sont stockées hors chaîne (off-chain). D’où le terme validium, parce que c’est cette chaîne qui valide.

Mais alors, pourquoi je te boursoufle les hémisphères avec ça ?

Parce que ça a un impact sur la décentralisation et la transparence. En validium, tu dois faire confiance à l'opérateur pour stocker les données correctement (ici, Sorare/StarkWare). Si demain ils ferment la e-boutique ou perdent les données, tu pourrais techniquement ne plus pouvoir prouver que tu possèdes ta carte, à moins de l'avoir explicitement mintée puis retirée sur la blockchain principale Ethereum.

Pour limiter ce risque, StarkWare a mis en place un DAC2. Ce comité, composé d'entités indépendantes, conserve une copie des données et peut, en théorie, forcer leur publication sur Ethereum si StarkWare venait à faire défaut. C'est une sorte de filet de sécurité qui ajoute une couche de confiance au système, sans pour autant offrir la même garantie qu'une solution 100% on-chain.

Donc en pratique :

  • Par défaut, toutes les cartes Sorare existent uniquement dans l'écosystème StarkEx, avec juste des preuves cryptographiques ancrées sur Ethereum ;
  • Aucune carte n'est automatiquement mintée sur Ethereum - c'est à l'utilisateur de décider de « minter puis retirer » sa carte s'il souhaite l'utiliser en dehors de Sorare (par exemple sur OpenSea) ;
  • Ce processus de transfert vers Ethereum nécessite de payer des frais de gaz assez chers, et peut prendre quelques heures ;
  • Toutes les actions du jeu (enchères, échanges, compositions d'équipe) restent sur StarkEx, ce qui permet à Sorare d'offrir une expérience sans frais et quasi instantanée au quotidien.

Si on regarde ce qui se passe sur OpenSea, on voit qu’en réalité ça n’arrive que pour les cartes les plus rares, qui peuvent avoir une valeur sur le marché. Au point qu’on peut voir qu’en ce moment y’a à peine une dizaine de cartes par mois qui sont échangées de cette façon.

Cela dit, on voit quand même une des limites de la promesse de la blockchain, censée être publique, transparente, traçable et blablabla. Le validium c’est l’inverse de tout ça, et c’est une architecture centralisée. Ce qui amène au problème qu’on a vu avant, contraire à l'esprit originel de la blockchain (trustless) : personne ne sait ce qu’il y a dans la cuisine interne, et théoriquement, Sorare ou StarkWare pourrait bloquer certaines transactions ou certains utilisateurs. Alors que sur Ethereum, personne ne peut t'empêcher de vendre ta carte NFT, même si la plateforme qui l'a émise n'existe plus ou a décidé de te ban.

Alors, faut-il paniquer et crier à l’escroquerie ? Pas vraiment. Pour l'utilisateur lambda qui joue à Sorare pour s'amuser et peut-être gagner quelques e-euros, ces risques sont largement théoriques. Les preuves STARK garantissent que personne ne peut falsifier tes transactions, et le système fonctionne très bien au quotidien.

Par contre, on peut légitimement se poser une nouvelle fois la question du blockchainwashing : est-ce qu’en réalité, tout ça n’aurait pas pu être fait avec une base de données classique ?

La réponse est probablement oui. Mais est-ce que Sorare aurait été capable de lever autant sans blockchain ?

A cette question, un VC qui a participé à la plus médiatique des levées m’a répondu « non ». Un entrepreneur crypto m’a répondu « sûrement pas ». Et histoire qu’on soit sur, je dis qu’ « à mon avis, non ».