💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

5kW de solitude

Quelque part au large des côtes britanniques, 11 avril 1912.

À bord du Titanic, Jack Philips est chef opérateur de la salle de radio où il se relaye avec son assistant Harold Bride. Contrairement au reste de l'équipe, ils ne dépendent pas de la White Star Line, qui opère le navire, mais de Marconi, la compagnie de Guglielmo.

La raison principale, c'est que la radio n'était pas seulement prévue pour communiquer avec le port. C'était un service facturé aux voyageurs pour parler avec la terre ferme. Mais les opérateurs Marconi géraient aussi des messages d'alerte météorologiques et de sécurité en mer, même s’ils n'étaient pas toujours prioritaires. Située sur le pont des embarcations (tout en haut) au même niveau que le quartier des officiers, la station Marconi était composée d'une petite chambre, une salle sourde (l'émetteur-récepteur), et au milieu la radio - un émetteur à étincelles de 5kW, très performant pour l'époque.

Ce puissant équipement permettait une portée de 400 milles2 de jour, et jusqu'à 2 000 milles3 durant la nuit grâce à la meilleure propagation des ondes. Fait très important qui jouera un rôle fatal : aucune liaison téléphonique directe n'existait entre la cabine radio et la passerelle de commandement. Les opérateurs devaient porter physiquement les messages à la passerelle ou faire appel à des stewards, créant des délais parfois fatals.

Les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois début avril pour tester le matériel lors des essais en mer du Titanic. S'ils ne se connaissaient pas avant, ils sont néanmoins tous les deux passés par l'école Marconi, et avaient donc une bonne connaissance des outils.

Parce qu’en 1912, la radio était encore un service de luxe. Sur le Titanic, Phillips et Bride passaient l'essentiel de leur temps à transmettre des radiogrammes privés des passagers fortunés, qui appréciaient cette nouveauté technologique mondaine. Les messages étaient envoyés vers les stations côtières (quand elles n’étaient pas trop loin) ou d'autres navires, générant un trafic commercial constant. Cette surcharge empêchait parfois de traiter efficacement les messages d'alerte, sans qu'aucune procédure stricte n'existe alors pour prioriser les communications de sécurité. Le travail des opérateurs était donc un étrange mélange de service client haut de gamme et de veille de sécurité, sans protocole clair.

Le 2e jour, Jack reçoit quelques messages qui lui sont personnellement destinés : c'est son anniversaire ! Mais la fête est écourtée par des avaries matérielles qui font prendre beaucoup de retard au duo sur les messages à envoyer.

Si le 3e jour voit passer plusieurs alertes d'autres navires signalant des glaces, c'est particulièrement le matin du 14 avril que le cargo Mesaba transmet une alerte cruciale signalant un vaste champ de glace et de grands icebergs sur la route du Titanic. Mais Phillips, débordé par les télégrammes privés des passagers, ne transmet jamais ce message vital à la passerelle. Et c’est ce qui amène au fameux soir du 14 avril.

Harold dort en attendant la relève. De son côté, Philips reparamètre son équipement parce qu'il entre dans la zone de Cape Race à Terre-Neuve, ce qui lui permet d'échanger directement avec cette importante station côtière.

22H55. Cyril Evans du Californian alerte que leur navire est stoppé à cause d'icebergs. Philips lui demande de la fermer (« shut up » dans le texte) parce qu'il est absorbé par ses communications avec Cape Race. À 23H35, c'est l'opérateur du Californian qui éteint sa radio, laissant le Titanic isolé. Le Californian n'est pourtant qu'à environ 20 milles, assez proche pour apercevoir (plus tard) les fusées de détresse, mais trop loin pour en comprendre la signification sans radio.

23H40. Le Titanic heurte un iceberg.