💥 Zero Bullshit
Chapitre 01

La Finance et le Territoire

L'automne 2012, dans un café parisien. Alexandre Laing et Stéphane Vromman, deux presque-trentenaires aux yeux brillants d'ambition, griffonnent sur un carnet les contours d'un projet fou. Anciens consultants lassés des grandes structures, ils rêvent d'une finance différente, plus humaine, ancrée dans le réel. Leurs conversations s'enflamment autour d'un modèle qu'ils ont observé dans différentes cultures : la tontine africaine, ces cercles d'entraide où chacun contribue à financer les projets des autres. « Et si on créait une tontine moderne, digitale, pour sauver les commerces de nos quartiers? » La question est posée. Bulb in Town venait de germer.

Le lancement officiel en janvier 2013 est modeste. Une poignée de projets, quelques milliers d'euros collectés. Mais l'idée séduit. À contre-courant des plateformes existantes qui financent films et gadgets innovants, eux misent sur le boulanger du coin, l'artisan local, le petit commerce menacé. Lors des premières conférences de presse, le message est clair : Bulb in Town se positionne comme un acteur de terrain, intervenant précisément là où le financement traditionnel fait défaut.

2014 change tout. La Biscuiterie Jeannette, fabrique historique de madeleines depuis 1850, est au bord du gouffre. Liquidation judiciaire, machines à l'arrêt, ouvriers sur le carreau. C'est alors que Bulb in Town entre en scène. La campagne enflamme les réseaux sociaux. Des milliers de Français contribuent, d'abord quelques euros, puis des centaines. Au total, plus d'un million est collecté. Les madeleines Jeannette reprennent vie. Les médias s'emparent de l'histoire, les fondateurs enchaînent les plateaux télé. Le crowdfunding territorial vient de prouver sa puissance.

La vague Jeannette propulse tout. Alice Lauriot dit Prévost quitte l'univers aseptisé de L'Oréal pour rejoindre l'aventure en 2015. Elle apporte son obsession : l'impact social. Le trio muscle son offre avec le crowdequity. Révolution silencieuse : Monsieur Tout-le-monde peut désormais devenir actionnaire du bistrot du coin. Dans les couloirs feutrés des banques, on hausse les sourcils.

Le Crédit Agricole Charente-Périgord est le premier à comprendre le vent qui souffle. Un partenariat est signé, bientôt suivi en 2016 par un accord national avec la Société Générale. Un soir, lors d'un dîner avec l'équipe désormais installée dans des locaux plus vastes, le constat est frappant : les institutions financières traditionnelles, jadis sceptiques, frappent désormais à leur porte. Cette année-là, 360 projets trouvent leur financement, des librairies indépendantes aux brasseries artisanales, en passant par la Coopérative Laitière du Pays Basque qui défie les géants de l'agroalimentaire.

L'équipe s'étoffe, les serveurs chauffent. Dans les couloirs, on parle désormais anglais, espagnol, on évoque une expansion européenne. Mais les fondateurs gardent le cap : rester proches des territoires. En 2017, ils lancent Occistart avec La Dépêche du Midi, un concours pour startups locales en Occitanie. Dans la salle comble lors de la finale à Toulouse, Frédéric Tayac et sa startup Maïs Délice remportent la palme. Sa vision : transformer le banal pop-corn en produit gourmet français. Du concret, encore et toujours.

Une réunion stratégique dans les bureaux parisiens en 2018. L'avenir de la marque est en discussion. Bulb in Town a fait son temps, sa sonorité ne correspond plus à l'ambition grandissante de l'entreprise. Après des semaines de brainstorming et de tests, un nouveau nom émerge : TudiGo. Plus percutant, plus mémorable. Avec deux majuscules à l’époque. Le changement n'est pas que cosmétique. La plateforme pivote progressivement vers des projets à plus fort impact sociétal. Lauriot, devenue directrice de l'impact, pousse pour que chaque euro investi serve une cause plus grande : transition écologique, inclusion sociale, réindustrialisation responsable.

Lyon devient la deuxième base de l'entreprise. Dans l'open space aux grandes baies vitrées, des analystes financiers et des chargés d'investissement ont remplacé les premiers employés polyvalents. La professionnalisation est en marche.

Début 2020, tandis que les premiers échos d'une étrange épidémie arrivent de Chine, deux événements majeurs secouent Tudigo. D'abord, la décision iconoclaste de déménager le siège social à Bordeaux, au 2 place de la Bourse. Ce choix, loin d'être anodin, reflète la volonté de l'entreprise de s'ancrer dans les territoires qu'elle défend depuis sa création.

Mais dans l'ombre du déménagement, une crise plus profonde couve. Les tensions entre les fondateurs, jusqu'alors maintenues à l'abri des regards, éclatent au grand jour. Malgré une répartition égale des parts et des salaires, un déséquilibre s'est installé dans la distribution des responsabilités et des résultats. Le commercial, sous la direction de Vromman, ne génère pas la traction espérée, créant un décalage entre les ambitions et la réalité.

Des discussions tendues se tiennent à huis clos. L'entreprise est à un tournant crucial de son développement, elle ne peut plus se permettre de flottement. Une réorganisation s'impose. Finalement, les rôles sont clarifiés :

  • Laing devient la figure de proue, responsable du commercial, du produit et du marketing ;
  • Vromman, plus en retrait, prend en charge les opérations, la structure de l'entreprise, les finances, le juridique, la conformité et les analyses.

Cette redistribution des cartes reflète les compétences naturelles de chacun et pose les bases d'une gouvernance plus efficace.

Ironie du sort, l'installation à Bordeaux coïncide avec l'arrivée de la pandémie. Les 40 collaborateurs de Tudigo se retrouvent confinés, dispersés. Mais paradoxalement, cette double crise, interne et sanitaire, forge une nouvelle résilience. Les Français, privés de leurs commerces habituels, redécouvrent l'importance de l'économie de proximité. Les campagnes pour sauver les restaurants, les librairies et les théâtres se multiplient. Moon Harbour, distillerie bordelaise, lève plus d'un million grâce à des investisseurs locaux malgré la tourmente économique.

À l'aube de 2021, dans les nouveaux bureaux bordelais où flotte encore l'odeur de peinture fraîche, Tudigo engage une nouvelle phase. Les fondateurs, malgré les tensions traversées, ont réussi à créer une organisation plus robuste, avec des responsabilités clairement définies qui exploitent les forces complémentaires de chacun. Cette réorganisation interne, couplée au déménagement stratégique vers Bordeaux, positionne l'entreprise pour affronter les défis à venir.

Et désormais, la finance participative a cessé d'être une curiosité pour devenir une force vive de l'économie française. Quant à Tudigo, née d'une conversation dans un café parisien s'est transformée, elle est devenue en huit ans à peine un acteur incontournable du financement de l'économie réelle.