S’il commence à parler de Fire en France autour de 2019, c’est surtout post-Covid, entre 2020 et 2021, qu’il commence à gagner en visibilité grâce à plusieurs médias qui le mettent en avant. À l’époque, il s’agit surtout de ce qu’on appelle encore des meet-up. Et la promesse est claire.2
« Pas de voiture, peu de sorties, des vacances gratuites dans une maison de famille… [lui] permettront d’ici à dix ans […] de [s’]offrir la possibilité d’arrêter de travailler ».
Le storytelling de Victor Lora se base sur sa retraite à trente ans. Ce qui pose déjà un premier problème. Parce que Lora, né en mai 1988, a fêté ses trente ans en mai 2018. Alors que son propre CV LinkedIn montre qu’il était alors chez Wynd, avant de rejoindre Bankin’ en 2019. Pas vraiment la retraite rêvée.
Puis le Covid arrive.
Son impact n’est probablement toujours pas entièrement documenté, tant les conséquences sont difficilement mesurables. Pas uniquement sur l’économie. Pas non plus sur les violences familiales, rapidement mises en avant. De même que l’essor du e-commerce ou le changement de vision de ce qu’est un bureau et un espace de travail.
Ce pourquoi on manque encore un peu de retour, c’est l’impact du confinement sur les comportements financiers. Il a été plusieurs fois démontré que ceux qui, en gros, se faisaient chier, se sont mis à parier ou à acheter des cryptos pour rigoler. Mais difficile de connaître la réelle corrélation avec l’explosion du marché rapidement après, et plus largement de tous les investissements en ligne comme le crowdfunding, dont on a déjà longuement parlé ici.
Parce que c’est également à cette période qu’internet a vu fleurir à foison ceux qui vendent des formations à ceux qui vendront des formations pour ceux qui vendent des formations. Et qui fera l’objet prochainement d’une newsletter dédiée d’ici à la fin de l’année.
Bien qu’il soit positionné un peu différemment et qu’il ne promette ni rendement pharaonique ni richesse immédiate, Victor Lora profite indirectement de cet engouement, justement auprès de ceux qui sont rebutés par les argumentaires bas de gamme.
On le retrouve alors à plusieurs évènements ou tables rondes, par exemple chez Partech aux côtés d’Arnaud Romanet-Perroux d’Upstone en février, un peu avant qu’il commence à organiser ses apéros FIRE à Paris, rencontres informelles entre partisans (ou futurs) du mouvement frugaliste.
Mais après le premier confinement, il quitte Bankin’ pour se lancer à plein temps dans Fire. 3 Ce qui, il faut l’avouer est un tantinet paradoxal.
« Donc j’économisais 70 à 80% de ce que je gagnais et ça, c’est vraiment beaucoup d’efforts. Donc, ça veut dire, même si vous êtes habitués à aller au restaurant, vous n’y allez quasiment plus, vous voyez moins vos amis, vous vous mettez en colocation, vous partez quasiment plus en vacances. Donc je suis devenu assez drastique là-dessus. »
Quant à la réalité, vous connaissez l’histoire. À la manière de ceux dont l’image et l’histoire sont plus importantes que la vérité, impossible d’estimer le patrimoine de Lora.
Sur son blog en 20194, il affirme avoir « 10 appartements », « 60% en Île-de-France, 40% en province » et gérer automatiquement un espace de coworking dans le XVe. À cette époque, où il dit avoir 31 ans, il ne cache pas être toujours salarié et déclare avoir atteint 40% de son objectif.
On apprend également qu’il aurait fait son premier investissement à 21 ans, donc en 2009, et que ce n’était pas forcément rentable.
Mais lors d’une interview, ce premier investissement serait plutôt en 2011, à Paris, et serait super rentable.
Puis d’expliquer qu’il a acquis un immeuble de trois appartements à Troyes pour 45K€, jusqu’à, de fil en aiguille, dit l’article, détenir jusqu’à 200 lots. Mais il n’en aurait plus qu’une dizaine aujourd’hui. Alors qu’il affiche toujours 200 sur LinkedIn, ce qu’il me confirme lors de notre entretien.
Alors qu’en 20235 il disait plutôt :
« FIRE depuis 2020. École de commerce. École d’ingénieur. Doctorat US. 2 ans de banques d’affaires. 10 ans de start-up. 100 lots immobiliers. 1M€ de loyers par an. 12 entreprises. 20M€ d’investissements ».
Pour y arriver, Lora parle à plusieurs reprises d’une « technique » où son père est usufruitier d’une SCI et sa sœur associée, même si visiblement l’histoire ne se termine pas bien. La SCI MILANVIE (Michel, le père, Anaïs, la sœur et Victor) permet de retracer sa création en 2011, et la gérance de Victor en 2018, à la sortie de sa sœur.
Cette « technique » est en réalité expliquée dans une newsletter Fire :6
« Faire du démembrement de propriété permet de faire porter l’endettement sur l’usufruitier. »
C’est effectivement le montage de MILANVIE : Victor et sa sœur en nus-propriétaires, Michel en usufruitier, et donc, en théorie, porteur de la dette.
Sauf que c’est là que le récit craquèle un peu. Le principe même du démembrement, c’est que l’usufruitier encaisse les loyers, tandis que le nu-propriétaire attend la reconstitution de la pleine propriété. Autrement dit : les revenus ne sont pas pour lui.
Or tout le discours Fire repose sur l’inverse : la quête de revenus immédiats, la liberté financière, le cash-flow positif. On se retrouve donc avec un montage qui, fiscalement, fait porter la dette à l’usufruitier, mais économiquement supprime justement ce que la doctrine Fire valorise : les revenus récurrents.
D’autant que dans cette newsletter, Lora explique que « C’est d’ailleurs la technique que j’ai utilisée pour acheter mon premier appartement à Paris ». Ce qui ne ressemble pas trop à l’histoire qu’on connaît. Et qui semble s’écrire au gré du temps.
En janvier 20257, il affirme gagner 8K€/mois, soit deux fois plus qu’il y a dix ans, sans qu’on sache s’il parle de salaire, de revenus ou de chiffre d’affaires. Cela dit, il dit posséder un patrimoine de 20M€.
La réalité semble plus prosaïque. Dans sa holding, Lora détient 2 biens.
Dans la SCI MILANVI, on retrouve également 2 biens :
Il est également associé à 70% dans une SCI qui détient le Marquisat de Guiscard, un très joli lieu de réception dans l’Oise, acheté 704K€ en 2022.
Soit, hors dette, entre 925 et 1250K€ d’immobilier pour cinq biens. Ce qui est une jolie somme, mais loin des dizaines de millions et des centaines de lots annoncés. S’il n’est pas impossible qu’il détienne d’autres biens en direct, on voit mal comment ce chiffre pourrait exploser. Ni pourquoi détenir en direct des biens alors qu’il dispose déjà de structures pour cela.
Côté entreprises, il ne détient pas l’espace de coworking dont on reparlera plus tard. Mais ça ne l’empêche pas d’en parler comme si c’était le cas. Comme à l’été 20219 :
« La Covid-19 n’a eu que des effets négatifs sur mes sociétés. Par exemple, je possède un espace de coworking, mais le directeur en est parti pendant la crise, et j’ai dû m’en occuper. »
On verra à quel point cette histoire a son importante.
Reste que tout ce storytelling permet à Victor Lora de changer de dimension.