Mais attardons-nous deux minutes sur ce retournement de marché, et ses conséquences, parce qu’il vient saccager le cœur même du crowdfunding.
Si on met de côté les ENR et Bienprêter, qui a un modèle à part, le marché s’est structuré autour :
Une des raisons majeures expliquant l’effondrement (bien que personne ne communique sur les chiffres equity), c’est que les dossiers sont structurellement à risque.
Soyons clairs :
Cela dit, dans le cas du crowdfunding, c’est fair : c’est plus risqué, donc ça rémunère plus. Encore fallait-il le dire clairement aux clients.
Mais comme je l’ai expliqué à de nombreuses reprises dans des newsletters précédentes, l’autre grande problématique du crowdfunding, c’est qu’il s’est structuré (comme le marché de la culture sur internet y’a 20 ans) sur l’illusion de la gratuité : les clients ne paient rien, n’ont pas de frais, etc.
En réalité, l’immense majorité des plateformes ponctionnent des frais, entre 8 et 12 %, sur la collecte. Alors certes, c’est payé par le financé, mais cela impacte tout le monde :
Ce modèle est très intéressant pour les plateformes puisqu’elles prennent de l’argent tout de suite, contrairement à pas mal de gérants qui ont des frais structurels élevés, pour qui les frais d’entrée servent souvent à payer la distribution. En échange, la majorité des plateformes ne facturent pas de frais de gestion. Sauf Blast, qui facture un abonnement investissement, un upfront aux sociétés, des frais de gestion et du carried. Modèle vers lequel se sont mis à tendre plusieurs acteurs, comme Tudigo, qui a ajouté des frais de gestion.
Le problème… c’est justement quand y’a un problème.
Parce que, et je ne comprends pas que ça n’ait jamais choqué personne, les plateformes intermédiaires sont également représentantes de la masse. C’est un rôle prévu par le Code de commerce dans les cas obligataires, afin que tous les investisseurs soient représentés auprès de l’émetteur par un seul intermédiaire. Évidemment, le conflit d’intérêts est gigantesque puisqu’on demande à l’intermédiaire d’aller taper sur son client (celui qui l’a payé). Ce qui :
Ce désalignement d’intérêts a créé un certain nombre de situations où des plateformes ont pris des décisions complètement délirantes. Ou parfois l’inverse, en fonction de point de vue qu’on choisit.
En avril 2024, par exemple, lorsque Mon Petit Placement lève un peu plus de 4,1M€ sur SoWeFund auprès de 2700 particuliers, dont une immense majorité de clients, sur une valo de 22M€. À peine six mois après, et malgré un contexte compliqué, Malakoff se manifeste sur une offre à 25M€. Un joli +13-14 % en quelques mois.
Sauf que SoWeFund tablait plutôt sur un x2, permettant d’empocher de jolis frais, alors qu’eux allaient devoir se contenter de seulement 800K€ 80K€ de fees, notamment grâce aux 20% de carried. Sur un des rares deals à sortie positive. Entre 5 et 8 selon mes estimations, sur un peu moins de 150.
EDIT 21/10/2025 14H36 : correction du montant des frais de SoWeFund
Selon plusieurs sources, SoWeFund aurait remué le deal, arguant que le rachat n’était pas dans l’intérêt de la communauté. Au point que plusieurs responsables de Malakoff, excédés par la situation, auraient songé à purement et simplement annuler l’opération.
Finalement, le deal passe in extremis, mais plusieurs personnes qui ont gravité autour du dossier parlent d’un « lot de consolation » pour SoWeFund, via une proposition de 1,5M€ d’obligations à 6% à Mon Petit Placement. Un deal qui ne sera pas public sur la plateforme, et uniquement réservé aux investisseurs. De quoi sécuriser quelques frais (10% sur les intérêts pour SoWeFund), amener un peu plus de rendements aux investisseurs, en tordant le bras de Malakoff avec le risque que le deal pète tout en faisant payer des frais financiers à Mon Petit Placement, pour une ligne de financement inutile (et chère).
Cela dit d’aucuns diront que, dans ce cas précis, l’intérêt des investisseurs aura été in fine privilégié.
Mais plus largement, à plusieurs reprises, des patrons de plateformes m’ont confié ne pas avoir engagé de trop lourdes procédures quand ils savaient d’avance qu’il n’y avait plus rien à récupérer. Et parfois même juste parce que c’était trop incertains Parce que les modèles sont fragiles, et que les procédures de recouvrement sont complexes et très coûteuses. Pour chaque dossier, la plateforme doit avancer des fonds importants (qu’elle n’a plus) et dont le Code de commerce dispose qu’ils devront être payés par l’émetteur… qui est en difficulté et qui, s’il finit en liquidation, ne paiera donc jamais. Tout ça pour gagner 0€.
C’est d’autant plus problématique que la baisse massive de la collecte a concentré le marché sur cinq acteurs (Enerfip, Bricks, ClubFunding, Bienprêter, La Première Brique), laissant les autres loin derrière. Sauf qu’il y a une corrélation majeure entre les mauvaises performances et la baisse de la collecte, alors que ceux qui enregistrent des retards doivent investir sur fonds propres pour réclamer les dettes.