💥 Zero Bullshit
Chapitre 02

Free money

Une SCPI est une machine simple. Des épargnants mettent de l'argent au pot, une société de gestion achète des immeubles avec, et les loyers redescendent vers les épargnants, moins le péage. Sauf un détail. Un détail que presque personne ne lit dans la brochure, et que les distributeurs ne vantent même plus. L'épargnant d'une SCPI n'est pas un client, il est associé. Il détient des parts de la société et il élit le conseil de surveillance chargé de surveiller le gérant. Sur le papier, les porteurs de Primopierre sont les copropriétaires du véhicule et les patrons de celui qui le conduit.

La machine Primopierre naît en 2008, au pire moment ou au meilleur, selon le côté du guichet, avec 2 parents autour du berceau : papa BNP Paribas REIM tient la gestion, maman Primonial tient la distribution11. Les deux sociétés se connaissent intimement, la marque Primonial a été créée au sein de PMA, une filiale de BNP Paribas Assurances dédiée à la distribution indépendante12. En 2011, maman divorce et réclame les clés : Primonial monte sa propre société de gestion en mars, l'assemblée générale du 30 juin approuve le transfert de la gestion au 1er juillet, et l'agrément AMF de la nouvelle société de gestion tombe le 16 décembre13. Le rapport annuel de l'exercice donne d'ailleurs deux quitus séparés, un à BNP Paribas REIM pour le premier semestre, un à Primonial REIM pour le second14. Un mouvement qui éclaire toute la suite : Primopierre n'est pas née chez un gérant qui cherchait des vendeurs. Elle est née chez un vendeur qui s'est fabriqué un gérant. 3 ans plus tard, un collecteur entre au capital du fabricant : le Crédit Mutuel Arkéa prend le contrôle conjoint du groupe Primonial avec les dirigeants15. Nous y reviendrons, parce que ce que ce banquier vend par ailleurs compte autant que ce qu'il achète ici.

Un OPCI publie une valeur liquidative en continu et garde une poche de cash pour rembourser qui veut partir : quand l'immobilier baisse, ça s'affiche tout de suite et ça se rembourse tout de suite. Une SCPI fixe elle-même son prix de part, dans un tunnel autorisé autour d'une expertise annuelle, et ne rembourse les sortants que si des entrants se présentent. Mêmes murs, deux thermomètres, et cette vieille guerre de la pierre papier a déjà été racontée dans ces pages. Ce n'est pas un détail de structure, c'est le calendrier de la vérité : le choix du véhicule décide du moment où elle s'affiche. En restant SCPI, les associés de Primopierre ont gardé le thermomètre lent. Ils ne le savent pas encore, mais ils viennent de choisir la date de leur mauvaise nouvelle.

Mais la véritable histoire derrière tout ça, c'est pas Primopierre : c'est l'argent gratuit. À la naissance de la SCPI, à l'été 2008, le taux directeur de la BCE culmine à 4,25%16. Puis Lehman s'effondre et Francfort ouvre les vannes : 1% dès 2009. Trichet tente bien de normaliser en 2011, 2 hausses jusqu'à 1,5%, le dernier sursaut avant 10 ans de gratuité, que la crise de la zone euro efface en quelques mois. Ensuite la pente ne remonte plus : 0,05% en 2014, 0% en 2016, et en juin 2014 le taux de dépôt passe même en négatif : les banques paient pour mettre leur pognon à l'abri. Alors oui, ces taux influencent d'abord celui auquel tout le monde emprunte pour acheter sa baraque, et en ultra-simplifiant, c'est pareil pour Primonial ou pour n'importe qui d'autre. Mais la notion qui compte vraiment, c'est la prime de risque.

💡 La prime de risque, en une minute

Zero Bullshit a besoin d'argent (genre pour payer ses Avengers avocats), mais n'a qu'une chance sur deux de rembourser. Toi, tu as cet argent, et le choix entre plusieurs placements. Disons un placement garanti à 1%, un placement moyennement risqué à 5%, et filer du pognon à Zero Bullshit à 10%. Aucun des trois n'est bon ou mauvais. Comme d'habitude, le rendement rémunère le risque. Comme d'habitude, ceux qui disent l'inverse sont des escrocs. Finalement, l'opération ne se fait pas. Rendez-vous 5 ans plus tard.

Entre-temps, le paysage a changé. Le placement garanti est désormais à 3%, le moyennement risqué à 8%. À combien vas-tu prêter à Zero Bullshit ? Il y a 5 ans, notre risque de défaut se payait 9 points au-dessus du garanti, 5 points au-dessus du moyennement risqué. Donc, logiquement, aujourd'hui notre risque devrait payer autour de 12 ou 13%. Le même risque, rémunéré de la même façon. Prêter à Zero Bullshit n'est pas devenu plus dangereux : il a simplement fallu corriger toute l'échelle du risque à partir du garanti. Comme dirait Albert : « tout est relatif ».

L'échelle du risque : ce que chaque placement doit rapporter

Le risque de Zero Bullshit se paie 9 points au-dessus du garanti, 5 points au-dessus du moyennement risqué.

Le garanti passe à 3% : toute l'échelle remonte avec lui. Le même risque, rémunéré de la même façon.

Exemple du texte, chiffres fictifs. Cliquez sur les onglets pour passer d'une situation à l'autre.

Et ce calcul, tout le marché le fait, doublement.

  • Pour placer, d'abord : si les taux centraux baissent, le taux des États baisse, donc le taux des placements risqués baisse aussi ;
  • Pour valoriser, ensuite : si acheter un bureau à tel endroit est un risque moyen qu'il faut rémunérer à 5% dans ce contexte, et que le loyer qu'il en tire ne bouge pas, alors c'est la valorisation du bien qui s'ajuste pour garder ce 5% stable.

C'est très simpliste, il y a plein d'autres paramètres, mais ce sont les grandes lignes.

Maintenant, repasse le film dans le sens de la décennie 2010 : le garanti ne monte pas de 1 à 3%, il descend de 4 à 0%. Toute l'échelle glisse vers le bas. Les investisseurs acceptent un rendement plus faible pour détenir le même immeuble, le loyer ne change pas du jour au lendemain, donc c'est le prix de l'actif qui monte pour retrouver ce rendement. À revenus identiques, les immeubles valent plus cher. Personne n'est devenu meilleur : l'argent est juste devenu gratuit. Et la demande pour le risque augmente.

Taux de la BCE, collecte de Primopierre et prix de la part, 2009-2025

Taux de refinancement de la BCE au 31 décembre. Collecte et prix de part en euros de l'année, ou en euros constants de 2026 (IPC France, INSEE) avec le bouton.

Banque centrale européenne ; rapports annuels Primopierre 2009 à 2025.

Voir tous les KPI sur le site de Zero Bullshit

L'épargne française fait le même calcul, en plus court. Le Livret A fond, les fonds en euros s'essoufflent, et en face une pierre papier affiche du 5% adossé à des murs. Primopierre distribue 10,42€ par part en 2011, 5,46% de rendement, et les bulletins trimestriels déroulent le récit de l'époque. La collecte répond : 57M€ en 2010, 172 l'année suivante, puis 218, 251, 27617. Chaque année bat la précédente, et chaque record pose une question que personne ne pose : où va tout cet argent ?

Collecte et investissements de Primopierre, par année (M€)

Les années en rouge sont celles où la SCPI investit plus de 100M€ au-delà de ce qu'elle collecte. Collecte : souscriptions de l'année. Investissements : acquisitions de l'année, telles que les rapports annuels les décrivent.

Rapports annuels Primopierre 2009 à 2025.

Voir tous les KPI sur le site de Zero Bullshit

Il va dans des immeubles, le plus vite possible, et la vitesse n'est pas un choix. L'argent collecté qui n'est pas encore investi dort en trésorerie, à des taux devenus nuls, et chaque euro qui dort dilue le rendement servi aux associés. Une SCPI qui collecte fort est donc condamnée à dépenser fort, sous peine de voir fondre le 5% qui fait précisément venir la collecte. Plus elle réussit, plus elle doit acheter. Et moins elle a le temps de choisir. Fin 2013, 80,3M€ attendent encore d'être déployés. En 2014, la vapeur s'inverse : 441M€ investis pour 276 collectés, le patrimoine franchit le milliard, la SCPI puise dans ses réserves puis dans la dette17.

La commission de souscription tombe quand l'argent entre. La commission de gestion tombe tant que le patrimoine est détenu, assise sur des loyers et des encours qui gonflent. Et en 2014, précisément l'année où la machine passe en sur-régime, les statuts s'enrichissent d'une commission d'arbitrage de 1,25% HT sur le prix de chaque vente d'immeuble. Payé à l'entrée, 9% HT maximum de chaque souscription, prime d'émission incluse. Payé pendant, 10% HT des produits locatifs. Et désormais payé à la sortie. Aucune de ces lignes n'est illégale, toutes figurent dans des statuts votés par les associés. La question n'est pas là. La question est : dans cette liste, où est la ligne qui paie pour bien acheter ?

314 puis 324M€ collectés en 2015 et 2016, 348 puis 367 investis, cap sur Paris intra-muros, premières ventes de vieux actifs régionaux. Et surtout, les tickets enflent : Le Between, 169M€, Nouvel Air, 135M€, deux immeubles qui avalent à eux seuls une année de collecte. Déployer 300M€ par an en petites lignes réclame des équipes et du temps. Un gros ticket ne réclame qu'une signature. Le sur-investissement atteint -287,7M€, le levier prend le relais, et la distribution glisse sans bruit, 10,42€ par part en 2011, 9,80€ en 201617. Personne ne s'en alarme : le prix de la part monte. Et personne ne regarde le taux d'occupation.